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HISTOIRE
DB
HAINAUT
IMPRIMERIE DE H, FOURNIER,
RUE DE SEIHF, R
HISTOIRE
DE
HAINAUT,
PAR JACQUES DE GUYSE,
TBADCITE EN FnANÇilS, AVEC LE TEXTE LATIN EN KEGAtlD,
■ TACCOVPtSKÉeOEXOTES.
( Fje texte rst publié pour U première fois sur lieux manuscrits de la Bil)liolliî<|ue
du Roi. )
TOME QUATORZIÈME.
A PARIS,
CHEZ PAULIN, LIBRAIRE,
PLACE DE LA BOURSE .
CHI7. l'aUTEUP, , RIE DE LA ROCHEEOLCAl LD. .\° 1;?.
A BRUXELLES,
CHEZ ARNOLD LACKOSSE, IMPRIMEUH-LIBRAIRE.
M UCCC XXXlI.
TROISIEME PARTIE
A.NNALES DE HAINAUT,
TOME IV.
LIVRE VINGTIÈME.
XIV.
iiSOfiS
ANNALES
IIISTORIJE
ILLUSTRIUM PRINCIPUM
HANNONI^
LIBER VIGESIMUS
CAPITULUM 1.
De rumorihiis Baldiiini comitis Flantliiae et HannoniaR, impora-
toris Constantinopolilani.
PosTQUAM iii praecedenti libro, occaslone legcnda-
rum sanctorum Dominici atqiie Francisci confesso-
rum, (lisgressl faimus ab historiis iticœptis, nunc ad
oasdetn calamum revocamus. Obitu igitur pcr Fran-
rlam, Hannoniam atque Flandriam divulgato illustris
principis comitis Hannoniae Fiandriœque et Constaii-
linopolitainimpcratoris, annovidelicetDominiMCCvi,
in iinmensuin omnes in lamenlum cl flctum , lnrtum
125^>93B
/. ff^/e So.
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W'rr^/ A^le é^1f ^f^ ^^r/ f/<' ^A?^'//^^// .
lU^/Z
ANNALES
HISTORIQUES
DES NOBLES PRINCES
DE HAINAUT.
LIVRE VINGTIÈME.
CHAPITRE I.
Bruits divers an sujet de Baudouin , comte Flandre et de Hainaut,
empereur de Constanlinople,
Je vais maintenant revenir à mon récit , dont je me
suis écarté dans le livre précédent à l'occasion des
lé;^endes de saint Dominique et de saint François ,
confesseurs. La nouvelle de la mort de l'illustre comte
de Flandre et de Hainaut, empereur de Constanti-
nople , s'étant répandue en France , en Hainaut et en
Flandre , l'an 1206, tous les habitans furent accablés
de douleur ; et ce fut principalement dans ses anciens
états que ses amis et ses vassaux pleurèrent sa mort et
/| A N \'A f>ES
et (lolorem prorupcriint; et specialiter in terris quon-
dàm slbi subditis indicibililer de ejus nece nobilium-
quo suorum amici atque subditi se lacbrymabiliter
afflixerunt : per omnes ecclesias patrianiin exequiae,
sacrificia atque oblationcs; per loca pauperiim, lepro-
serianim , xaenodoxiarum , hospitaliorum, viduis et
orphanis undiquè comitatuuin eleemosyn^e clargiun-
tiir atque disperguntur intuitu defunctorum. Paueis
evolutis mensibus, inimicis Leviatlian suscitantibus,
volaverunt runiores per totam Flaudriam quod Bal-
diiinus imperator vivebat, et quod manus Sarraceno-
rum evaserat, et quod in brevi ad Flandriam [ad-
venirel]. Undè iiiulti sexûs utriusque agitabantur;
uescientes oui crcderc, ambigui efficiebantur : et in
tantum excrevit illorum opinio , ut rex Francise et
Pliilippus Namurcensis, Iniperatoris frater, cogeren-
tur comitatibus Flandriae atque Hannonia' litteras cis
oslendere de morte Balduini atque suorum, quas
Henricus ejus frater, qui successerat sibi in imperio
Constaiitinopolilano, ipsis transmiserat, mortem dicti
Balduini continentes. Sed littcras audientes, et sigilla
litterarum videntes, multi eorum dicebant hujus lit-
tcras fore subreplitias et confictas. Tandem pro tem-
pore aliquoto minores bujusmodi quieverunt. Quali-
ter vero Henricus imperator Constantinopolitanus in
imperii regiminc se habuerit , si quis scire voluerit ,
légat gestadictorum amborum imperatorum Balduini
atque Henrici à Venetiis confecta, ubi amborum lau-
des solemnlter extolluntur. His tempoiibus Flandren-
ses atque llannonienscs parlamcnla adinvicem (rac->
DE IIAINAUJ. MVlll' XX. .)
celle de ses nobles compag;nons. Des messes et des scr-
viecs funèbres lurent célèbres pour lui dans toutes les
églises, et d'abondantes aumônes furent distribuées, à
l'intention du défunt, aux veuves et aux orphelins des
deux comtés, dans les asiles des pauvres, dans les lépro-
series , dans les hospices et dans les hôpitaux. Peu de
mois après , à l'instigation détestable de Léviaihan, le
bruit se répandit dans toute la Flandre que l'empereur
Baudouin était vivant, qu'il s'était échappé des mains
des Sarrasins, et qu'il arriverait bientôt en Flandre.
Cette seconde nouvelle causa une grande agitation
parmi les habitans des deux sexes. Ils ne savaient que
croire , et leur incertitude devint telle , que le roi de
France et Philippe de Namur , frère de l'empereui-, fu-
rent obligés de montrer aux comtés de Flandre et de
Hainaut des lettres contenant le récit de la mort de
Baudouin, qui leur avaient été adressées par Henri, son
frère et son successeur à l'empire de Constantinoplc ;
mais à la lecture de ces lettres , et à la vue du sceau
dont elles étaient revêtues , beaucoup de personnes
dirent qu'elles étaient supposées. Enfin tous ces bruits
s'apaisèrent au bout de quelque tenis. Ceux qui vou-
dront savoir comment Henri, empereur de Conslan-
tinople, se conduisit pendant son règne , doivent lire
les Gestes des empereurs Baudouin et Henri , composés
par les Vénitiens , et qui contiennent l'éloge de ces
deux princes. Peudanl l'absence de Philippe de Namur,
les habitans de la Flandre et ceux du Hainaut tenaient
entr'eux des conférences pour choisir un autre régent
qui gouvernerait le pays et serait le tuteur des filles de
l'empereur, car ils se méfiaient en quelque sorte de
Pliilippe de ÎSauiur. (]elui-ci , craignant que le roi
d'Angleterre ne prit pour épouse Jeanne , i'ainéc de
l) ANNALES
tantes, in absentia Philippi Namurcensis, de ordinc
alteiius regentis qui patrias atque filias dicti impera-
toris regeret atque gubcrnaret, quià dictuni aliqua-
liter habebant suspectum Philippum Namurcii. Qui
Philippus suspicans ne rex Angliœ antiquiorem , Jo-
hannam videlicet, assumeret, et in hoc Flamingi satis
concordabaut, ipse apud regem Franciae Philippum
tractari feclt , quod, si Rex vellet sibi in matrimonium
dare filiam suam quani ex Maria iilegitimâ uxore
habuerat, ipse mitteret sibi ambas filias Balduini im-
peratoris. Annuit se Rex pétition! suse, deditque sibi
filiam suam in matiimoninm , et Philippus Namur-
censis de lacto misit sibi dictas filias gubcrnandas et
maritandas : ratione cujus tàni Hannonienses quàm
Flamingi nimiùin dolentes , dictum expulerunt Phi-
lippum, et se ipsos ab ejus gubernatioue exemerunt
totaliter.
CAPITULUM IL
De raatrimonio doininx Johanaie , anti(|nioris fili.x nnldiiini im-
pcratoris , ciini Fernando régis Poitugalliae filio.
Anno Domini mccviii, Flandrensibus atque Hanno-
niensibus de gubernatoribus eorum contendentibus,
quià solum optabant liabere Bouchardum et sub Phi-
DE IIAINALT. LIVRE XX. -J
ces princesses, et voyant que les Flamands étaient
assez disposés à y consentir, fit proposer au roi de
France Philippe de lui envoyer les deux filles de l'em-
pereur Baudouin, s'il voulait lui donner en mariage la
fille qu'il avait eue d'une concubine nommée Marie (1).
Le roi se rendant à ce désir, donna sa fille en mariage
à Philippe de Namur, qui lui envoya effectivement les
deux princesses pour les gouverner et les marier. Les
habitans du Hainautet de la Flandre en conçurent un
si vif ressentiment, qu'ils chassèreni Philippe , et s'af-
franchirent entièrement de sa domination.
(i) Marie était fille de Philippe-Auguste et d'Agrès de Meranie,
sa troisième épouse , et non sa concubine. Marie avait été d'abord
fiancée, l'an i20i , au jeune Arthur, duc de Bretagne , tué l'an i2o3
par le roi d'Angleterre , son oncle ; elle fut fiancée par contrat du
mois d'août 1206 à Philippe I , dit le Noble , marquis de Namur ,
qui l'épousa en 1210. ( L'Art de vérifier les dates. )
CHAPITRE 11.
Mariage de Jeanne , fille aînée de l'empereur Baudouin , avec
Fernand , fils du roi de Portugal.
L'an 1208, les habitans de la Flandre et du Hainaut
n'étaient point d'accord sur le choix du prince qui
devait les gouverner. Ils désiraient n'obéir qu'à Bou-
chard , et ne voulaient pas rester qlus long- tems sous
8 ANNALES
lippi rogimiiie inniimè persistere volcbant, MchalcUs
reginae, quae fuerat uxor Philippi quondàm Flandriœ
comitis, atque domini Bouchardi consllio usi, srrip-
seiunt Régi quatenùs dictas fîlias dedignaretur ad
Flandriam et Hannoniatn remittere; aliàs sciebant
qiiid essent acturi : decreverant siquidem se régi An-
gllœ reddituros. Mehaldis regina hœc considerans,
proposuit Bouchardo ac consilio bonarum villarum,
quod ejus frater rcx Portugalliae gratum habebat
filium, Fernandurn nomine, qui post patrem in reg-
num succederet Portugalliarum; si placeret consi-
liariis patriarum , tantùm faccret ipsa apud regem
fralrein suum , quod ipse supplicaret pro Johannâ
antiquiore filiarum, quatenùs inatrimouialiter con-
jungi valeret Fernando filio suo. Quaercsdiùagitata
rovolutaqun inter consiliarios patriarum, paucis evo-
tatis nobilibus, tandem rex Portugalliae, regina Me-
haldis soror sua, consiliarii patriarum tàm Flandriœ
quàm Hannonise, régi Francorum Philippo tôt et
lanta percgerunt, quod rcx remisit ambas filius, Jo-
hannam videlicet et Margaretam , Mehaldi reginae
Brugis, quae cum gaudio atque laetiliâ magnâ ab om-
nibus susceptae sunt. ïemporis successione, Portu-
gallia; rex captarc volens benevolentiam Francorum
régis, noluit matrimonium de Fernando filio suo
consummari , nisi esset de beneplacito et assensu ré-
gis Francorum : sicque conclusum est finaliter quod
Rcx mandavit ulramque partcm , Fernandurn atque
Johannam, cum amicis partis utriusque, et in suiî
praescntiâ Parisius malrimonium ratificari atque so-
DE HAINAL'I. LIVRE XX. f)
la domination de Philippe. D'après le conseil de la
■ reine Mathilde , veuve de Philippe comte de Flandre ,
et de Bouchard, ils écrivirent au roi pour qu'il voulût
bien rendre les deux filles de Baudouin aux comtés de
Flandre et de Hainaut , disant qu'autrement ils sau-
raient ce qu'ils avaient à faire : car ils avaient aupara-
vant résolu de se donner au roi d'Angleterre. La reine
Mathilde, considérant la situation des choses, exposa
à Bouchard et au Conseil des bonnes villes , que son
frère le roi de Portugal avait un fils nommé Fernand ,
qu'il aimait beaucoup , et qui devait lui succéder au
trône; que si les conseillers du pays le trouvaient bon ,
elle solliciterait le roi son frère de donner pour épouse
à son fils Fernand , Jeanne , l'ainée des filles de Bau-
douin. Cette proposition fut long-tems discutée entre
les conseillers du pays, auxquels furent adjoints quel-
ques seigneurs. Enfin le roi de Portugal , la reine
Mathilde sa sœur , et les conseillers de Flandre et de
Hainaut firent tant d'efforts auprès de Philippe, roi de
France , qu'il renvoya à la reine Mathilde, à Bruges,
les deux princesses Jeanne et Marguerite, qui furent
reçues avec joie par tous les habitans. Dans la suite, le
roi de Portugal , désirant se concilier la bienveillance
du roi de France , ne voulut pas que le mariage de son
fils Fernand eût lieu sans l'agrément et le bon plaisir
du roi de France. En conséquence voici comment cette
affaire se conclut. Le roi manda les deux parties , c'est-
à-dire Fernand et Jeanne , avec leurs amis , et fit rati-
fier et célébrer leur mariage en sa présence, à Paris,
avec une pompe extraordinaire , aux frais des habi-
tans de la Flandre et du Kainaut. On se livra, dans
cette occasion , à une allégresse inexprimable , sans
songer à cette parole du sage ; « Que l'excès de la joie
10 ANNALES
lemnisari fecit cum pompis et expensis sumpluosis ,
ad expensas tàm Hannoniensium quàni Flamingorum ,
cum etiàm inenarrabili laetitiâ et jucunditate, non
advertendo dictum Sapientis dicentis, quod extrema
gaudii luctus occupât. Peractis igitur et consumma-
tisnuptiis, et undiquè jocalibus, proùt decens erat,
datis et persolutis, et hommagiis à rege susceptis, in
maximâ atque concordiâ fœderationem et amicitiam
sperantes habere, à rege recesserunt, versus Flan-
driam iter assumpserunt. Ciim autem Peronœ deve-
nissent, Ludovicus fîlius régis Francorum prœcesse-
rat eos, qui retineri fecit eos, Fernandum atque
Johannam , unà cum comitivâ eorum, in fortalilio
Peronœ, tandiîi quoad usquè cepisset villam et forta-
litium Ariœ atque Sancli-Audomari, et interfecisset
omnes sibi resistentes, munivissetque hominibus armo-
rum atque victualium, proùt sibi complacuerat; et,
hoc facto , misit nuntios Peronae mandans quatenùs
portae aperirentur. Tune Fernandus considerans quid
sibi factum fuerat, et postmodîim audiens quod Lu-
dovicus régis filius peregerat, indicibiliter stupens
et dolens de modo faciendi, ad Flandriam confusus
pervenit, Flamingis inimmensum obstupentibus qua-
liter Rex talia consenseral sine diffidatione faciendâ.
Observation. Jeanne et Marguerite, filles de l'empereur Baudouin,
comte de Flandre, étaient sous la tutelle de Philippe, comte de
Namur, lorsqu'on débita en France la nouvelle de la mort de leur
père. Il e'tait dès-lors établi qu'un vassal ne laissant que des filles
à sa mort, elles devaient passer sous la garde-noble du suzerain ,
que la loi féodale chargeait de les élever et de leur procurer des
époux. En conséquence de cet usage, le roi Philippe-Auguste fit
DE IIAlNAUf. LIVKE XX. 1 I
est voisin de la douleur. » Après les noces , et lorsque
les joyaux d'usage eurent été donnés, les épou.v firent
hommage au roi , et prirent le chemin de la Flandre ,
comptant fermement sur son alliance et son amitié.
Mais lorsqu'ils furent arrivés à Péronne , Louis , fils
du roi de France , qui les avait précédés , fit arrêter
et enfermer dans la forteresse de cette ville Fernand
et Jeanne avec leur suite , et les y retint jusqu'à ce
qu'il se fût emparé, comme il en avait le dessein , des
villes d'Aire et de Saint-Omer, qu'il garnit d'hommes
et de munitions, après avoir massacré tout ce qui lui
fit résistance. Ensuite il envoya Tordre d'ouvrir les
portes du château de Péronne. Fernand, considérant
l'injurieux traitement dont il avait été l'objet , et ap-
prenant ensuite ce qu'avait fait Louis , fils du roi , fut
surpris et indigné d'un pareil procédé, et à son arrivée
en Flandre ses sujets ne pouvaient concevoir que le
roi eût consenti à une telle agression , sans déclaration
de guerre.
amener à Paris les deux princesses, de'clara l'aîne'e comtesse de
Flandre et de Hainaut , à l'exclusion de la cadette , parce que les
grandes seigneuries, dit d'Aguessaaii , étaient impartables de leur
nature , et l'an 121 1 , la maria à Fernand , fils de Sanche I , roi de
Portugal, et neveu de Mathilde , veuve du comte Philippe d'AJ-
sace. Mais , pour prix de cette alliance , le monarque obligea Fer-
nand à céder par traite' du jour de saint Matliias , 24 février, Aire
et Saint-Omer au prince Louis son fils , comme fesant partie de la
dot de sa mère Isabelle de Flandre. Les noces se célébrèrent à
Paris , aux dépens de la Flandre et du Hainaut. A leur déjiart pour
la Flandre , le prince Louis accompagna les deux époux jusqu'à
Péronne , où il les laissa sous bonne garde pour aller prendre j)os-
session des deux villes que Fernand devait lui livrer. Les Flamands
accusèrent Philippe- Auguste d'avoir vendu la comtesse en la ma-
riant à Fernand. (L'Art de vérifier les dates, (^hron. di's comtes
de Flandre. }
la ANNALES
CAPITULUM III.
Vila Boiiciiardi fratris Walteri et Guulouis, iilioruiii doiniiii
de Avcsnis.
Erat siquidem tune temporis quidam miles in
Flandriâ magnœ auctoritatis et reputationis apud
comniunitates tàm Fiandriaî quàm Hannoniap, et spe-
cialiter apud Mehaldem reginam, quoudàm Flandriae
coinitissam; nationc Hannonieusis, uomine Bouchar-
dus de Avesnis : cujus gosta in quodam libello in
idiomale Flandrico reperi , quod in gallico transferii
feci, cujus ténor talis erat. Tempore Pliilippi Flan-
driae comitis erat quidam puer, filius domini de
Avesnis, et frater Walteri atque Guidonis de Aves-
nis , quem dictus Philippus oh fidelifatem patris
puerum in suî ciiriâ pro perpetuo cum quatuor
cquis retinuit providenduni. Hic dîini Rrugis pone-
relur ad scholas , infrà paucos annos sic profecit ,
ut ejus magister consuleret reginae Mehaldi , ut ,
non in curia, sed Parisius de cœlert) educandus mit-
teretur. Cùm autcni , de consilio Philippi alquc pa-
tris sui , Parisius devenissct , infrà paucos annos sic
profecit , ut sufficiontcr in philosophiâ tàm naturali
<[uàni morali rcpularelur inihutus à doctorihus et
j)iagislris. Ahhinc Aurclianis Iransfcrtiu", cl ilUu^
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 10
CHAPITRE III.
Vie lie Roiichanl , frère de Gautier et de Gui, flls du seij;mur
d'Avesncs.
A cette époque , il y avait en Flandre un chevalier
qui jouissait d'une grande autorité et de beaucoup de
réputation dans toutes les communes de Flandre et de
Hainaut , et surtout auprès de la reine Mathilde , ci-
devant comtesse de Flandre ; il était né dans le Hainaut
et s'appelait Bouchard d'Avesncs. Sa vie, que j'ai trou-
vée écrite en langue flamande, et que j'ai fait traduire
en français , était ainsi conçue : « Du tems de Philippe,
comte de Flandre, vivait un jeune homme, fils du
seigneur d'Avesnes et frère de Gautier et de Gui , que
Philippe , en reconnaissance des services de son père,
garda près de lui à sa Cour, avec quatre chevaliers pour
le faire élever. On le mit aux écoles à Bruges, et en
peu d'années il fit tant de progrès que son maitre con-
seilla à la reine Mathilde de l'envoyer, non à la Cour ,
mais à Paris, pour y achever son éducation. S'étant
donc rendu à Paris avec l'agrément de Philippe et de
son père , il profita si bien qu'il acquit en peu d'années,
au jugement de ses maîtres et des docteurs , une con-
naissance suffisante de la philosophie naturelle et mo-
rale. De là il fut envoyé à Orléans , où il demeura jus-
qu'à ce qu'il eût été reçu bachelier et docteur en droit.
Il fut d'abord pourvu d'une prébende et d'un archidia-
l/f ANNALES
tandiù pennansit , ut miles et doctor efficeretur le-
giim. Intérim fuit sibi provisum pi'imo de praebendâ
et archidiaconatu in ecclesiâ Beatae-Virginis Laudu-
nensis , et postmodùm dictus cornes Phiiippus laho-
ravit et procuravit sibi praebendam et thesaurariam
ecclesiœ Tornacensis. Praedictae siquidem ecclesiae
coegerunt eum ut sacros susciperet ordines : quod
invitissimè fecit. Undè Aurelianis acolytus et subdia-
conus ordinatus est, cunclis ignorautibus amicis.
Ipso ad Flandriam repatriante , non sicut canonicus,
«ed sicut miles aut baro statum gerebat militarem.
In guerris etenim Flandriae adeo valenter contrà ad-
versantes et viriliter faciebat , ut in brevi omnium
militum palriarum circumvicinarum famam excede-
ret. Dereliquit praebendas , projecit statum clerica-
lem, ad militiam gladiatoriam aspiravit.Rex siquidem
Angliae Richardus videns et audiens famam tanti viri
etejus ardua facta, fecit ipsum, in Balduini comitis
Flandriae prœsentiâ, militem, sibique dédit terram at-
quc proventus magnos in Angliâ. Captavit benevo-
lentiam tàm régis Angliae et nobilium Anglicani
regni , nobilium Flandriae ac Hannonia? atque Bra-
bantiae , quàm bonarum villarum dictarum patria-
rum , ut nuUus ipso in rébus bellicis excellentior ,
in consiliis dandis verior , justior , facundior atque
profundior ; in moribus et virtutibus heroïcis pro-
bior, in statura corporis et membrorum ductu ,
forti oompactione, fortior et clegantior , et in omni
bonâ faniâ apud omnes tune temporis haberetur :
undè cuui Ralduino Flandrensi ad Terram-Sanctam
DE HAINAUT. LIVRE XX. ID
coné dans l'église de Notre-Dame de Laon ; ensuite le
comte Philippe lui fit obtenir la prébende et la tréso-
rerie de l'église de Tournai. Ces deux églises le for-
cèrent à recevoir les ordres sacrés , ce qu'il fit malgré
lui. Il fut ordonné acolite et sous-diacre à Orléans , à
l'insu de tous ses amis. De retour en Flandre , il se
comporta à la guerre non comme un chanoine , mai.s
conmie un chevalier ou un baron, li montra tant de
bravoure dans les guerres que la Flandre soutint contre
ses ennemis , que sa renommée surpassa bientôt celle
de tous les chevaliers des pays voisins. Alors il aban-
donna ses prébendes , et renonça à l'état ecclésiastique
pour ne plus songer qu'à la gloire des armes. Richard,
roi d'Angleterre , avant entendu parler de sa réputa-
tion et de ses hauts faits , l'arma chevalier en présence
de Baudouin , comte de Flandre , et lui donna une
terre et des biens considérables en Angleterre. Il se
concilia la bienveillance du roi et des seigneurs d'An-
gleterre , ainsi que celle de la noblesse de Flandre , de
Hainaut de Brabant , et des bonnes villes de ces pavs ,
au point que personne, de son tems, n'avait une plus
grande réputation d'habileté à la guerre, de sagesse
dans les Conseils , de justice , d'éloquence et de sa-
voir. Il se distinguait également par ses mœurs et ses
vertus héroïques , par sa stature et son adresse dans
les exercices du corps, par la force de ses membres ,
sa vigueur , sa grâce et par une foule d'autres quaUtés.
Il eut accompagné Baudouin de Flandre à la Terre-
Sainte , si le comte ne l'eût choisi pour gouverner la
Flandre et le Hainaut et servir de prolecteur et de
conseiller à ses filles et à sa belle-mère , conjointement
avec son frère Philippe. Dès que Bouchard fut sorti
des écoles , il devint le principal conseiller tant du
1 (^ ANNALES
reccssisset, nisi ipse cornes coegisset ipsum ad finem
ut Flandrlam atque Hanaoniam , filiasque suas atque
iiovercam ejus, unà cum Philippo fralre suo, tuere-
tur, gubernaret, consuleret atque defenderet. Hic
Bouchardus, ab initio sui regressûs à scliolis, seniper
principalis extitit tàm comitis et reginae Melialdis,
quàm boiiarum villarum atque communitatum prin-
cipalis gubernator et consiliarius : super etenim om-
iies intellectu claro vigebat. Magnos congregavit
thesauros, licèt niodicam possideret terrain. Hic ,
non statum niilitis , sed principis niagni obtinere sa-
tagebat, plures habens secum milites et optimates ,
scutiferos et burgenses , quàm regina; et licèt ma-
gnas pateretur invidias, ipse tamcn per ejus praesen-
liam omnia cum honore pertransibat.
CAPITULUM JV
Quôd filiae T^aldnini , ad regem Francorum transmissx per
Philippum roinifcm Namiircenscni , tic licenfiA rcgressap
siint.
AcciDiT autem postquàm Phi lippus cornes Na-
murcensis ambas filias Balduini imperatorisConstan-
tinopolitani , sine assensn reginfie Mehaldis, sine scitu
Bouchardi consocii sui , sine consillo bonarum villa-
rum Haniionice aUjue Flandriae, ad regem Franciac
DE HAINAUT. LIVRE XX. l'j
comte et de la reine Mathilde , que des bonnes villes
et des communautés , car son intelligence était supé-
rieure à celle de tous les autres. Quoique ses biens
fussent modiques , il amassa de grands trésors. Il ne
voulait pas seulement tenir le rang d'un chevalier ; il
aspirait à celui d'un grand prince. Il avait auprès de
lui plus de chevaliers , de seigneurs , d'écuyers et de
bourgeois, que la reine elle-même ; et quoiqu'il eût
beaucoup d'envieux , il était accueilli avec les plus
grands honneurs partout où il se présentait.
Observation. Douchard d'Avesnes était archidiacre de Laon et
chanoine de Saint-Pierre de Lille , lorsqu'il fut donne pour tuteur
à Marguerite de Flandre, fiJIe puine'e de Baudouin IX. ( L'Art de
vériGer les dates. Chronologie des comtes de Flandre. )
CHAPITRE IV.
Les filles de Baudouin, qui avaient été envoyées auprès du roi
de France par Philippe , comte de Namur, obtiennent la per-
mission de revenir.
Philippe , comte de Namur , avait envoyé au roi de
France les deux filles de Baudouin , empereur de Con-
sianlinople, sans le consentement de la reine Mathilde,
àl'insu de Bouchard son collègue, et sans consulter les
bonnes villes du Hainaut et de la Flandre. Elles de-
meurèrent quelque tems auprès de ce prince , après
XÎV. 2
1 8 ANNALES
transmislsset , et aliquantulùm diù cum reginis Fran-
ciae remansissent ; tanilem , rogatu tàm Flammingo-
rum quàm Hannonensium , dictus rex ambas filias
Briigis remlsit, qiiae cum ingenti gaudio atque lœti-
tiâ susceptac sunt. Progressu temporis consilio pari-
ter et assensu tàm régis Franciae quàm parentum et
amicorum filiarum praedictarum bonarumque villa-
rum , sic ordinatum extitit, ut Jobanna antiquior
daretur in matrimonio Fernando fiUo régis Portugal-
liœ, Margareta vero committeretur, conservanda us-
què ad tempus cum quinque nobiHbus matronis so-
lenmioribus totius Flandriae cum famiHâ deconti ,
domino Boucbardo de Avesnis , qui tune temporis
providentior inter alios famabatur , assignando sibi
super receptores tàm Flandriaî quàm Hannoniae tria
millia librarum monetae currentis. Qui cum honore
et revereutiâ magna , licèt cum formidine, pondus
sibi imposilum prudenter primo refulavit; sed tan-
dem provisionibus et sui hospitii debitis dispositioni-
bus praehabitis magnifiée notabiliterque, consilio
maturo deliberato , annuit quod petebant. Suscepit
igitur Boucbardus domicellam Margaretam cum sua
decenti comltivâ educandam in moribus et nutriendam
super honorcm suum, proùt decens erat filiœ tanti
imperatoris atque nobilis comitis sicut fuerat Baldui-
nus. Domicellâ Margareta tune devotè et reverenter
*^ cum suis dominabus conviveute per tempora quàm
plurima , devotè, reverenter, humilitcr, caste so-
brièque, et in omni morum honestate , sicut devota
virgo bcnigna , temperantiœ, prudentiae atque forti-
DE IIAINAUT. LIVRE XX. IQ
quoi le roi , à la prière des habitans de la Flandre et
du Hainaut , les renvoya à Bruges , où elles furent re-
çues avec une grande joie. Quelque tems après , il fut
décidé d'un commun accord entre le roi de France ,
les parens et amis de ces princesses, et les Conseils des
bonnes villes , que Jeanne , l'aînée , serait donnée en
mariage à Fernand, fils du roi de Portugal , tandis que
Marguerite , accompagnée de cinq des plus nobles
dames de la Flandre , et d'une suite convenable , serait
confiée , jusqu'à l'âge nubile , à Bouchard d'A.vesnes >
qui passait pour le plus prudent chevalier de ce tems,
et qu'il serait assigné à cette princesse une pension de
trois mille livres, monnaie courante, sur les revenus de
la Flandre et du Hainaut. Bouchard refusa d'abord res-
pectueusement , mais avec crainte , la charge qui lui
était imposée ; puis , ayant fait approvisionner et dis-
poser sa maison avec la magnificence convenable , il
se soumit , après de mûres réflexions , à ce qu'on exi-
geait de lui. Il reçut donc chez lui , avec les dames qui
l'accompagnaient , la princesse Marguerite pour l'éle-
ver dans les bonnes mœurs et selon les principes de
l'honneur , comme il convenait à la fille du grand em-
pereur et du noble comte Baudouin. La demoiselle
Marguerite vécut ainsi long-lems avec ses femmes avec
piété et soumission , et passa doucement les jours que
Dieu lui accordait , dans la dévotion , l'humilité , la
chasteté , la sobriété , et dans la pratique de toutes les
vertus, selon le devoir d'une fille bonne, tempérante,
sageet courageuse. Beaucoup de seigneurs et de barons
prétendaient à sa main ; les uns adressaient leur de-
mande à Bouchard , les autres à la reine Mathilde : le-
roi de France la fit aussi demander pour un de ses che-
valiers , qui était de son sang et du pays de Bourgogne;
'iO ANiVALKS
tiuliiiis adornata virtutlbus, mansuetè tempora à Deo
si!)i traclita pertransibal sine quâcunquc reprchen-
sione, Fuerunt quoquc comités et barones multt
ipsam pro matrimonio expetcntes, qui cum Boii-
cliaido aiicjui, aliqui vcro cum rcginâ Mehakli pro-
lo(picbantur : rex vero Francise pro uno militum
suorum , sui sanguinis, de Burgundiâ, eam rogari
fecit. Flammiiigl nullo modo conscMitire voluerunt.
Cornes etiàm Salisbcriensis pro fdio suo primoge-
nito eam expetiit. Sed Flammingi perquirentes de eo
repereruut ipsum fore claudum , quare omnino ip-
sum respueruut. Tandem Mebaldis dixisse fertur :
«Bouchardus, inquit, pro diversis nobis et cousilio
«Flandriœ pro malrlmonio fdiae nostrae, diversa pro-
«ponit, et pro semetlpso non loquitur. » Haec atten-
dens quœdam domicellarum suarum , exspectavit
adventum Bouchardi , quœ dixit sibi : « Sic et sic
«audivi à domina meâ. » Qui in semetipso conver-
sus, proposait suis fidelibus amicis, et specialiter
Waltero fratri suo , ista detegere , et super bis expe-
tere consilia quibus proposita deduxerit ad effcctum.
Qui sibi respondcrunl, ignorantes penitùs cjus in-
aptitudinem, quod de tantâ materiâ non erant ausi
quicquid consulere, nisi priùs voluntas rcginae prae-
scirelur; sed si regina in hoc esset consentiens, de
facili communilates bonarum villarum atque nobi-
lium consensus sortiretur. Bouchardus reformidans
tandem ad reginam accessit , et mentis conceptum
declaravit , et super bis consilium et auxiliuni ex-
postulavit. Quœ regina diem respondcndi sibi dédit.
Dlî llAhNALIT. LIVHE XX. 2 1
mais les Flainaiuls n'y voulurent pas conscnlir. Le
comte de Salisburi la reehcrcha égaiemenl pouf suu
fils aîné ; mais les Flamands , ayant pris des informa-
tions , apprirent qu'il était boiteux, ce qui les déter-
mina à rejeter ce prétendant. On rapporte que Ma-
ihilde dit un jour : « Bouchard propose au Conseil de
« Flandre et à moi divers partis pour ma fille , et il ne
« parle pas pour lui-même. » Une des dames de Ma-
thilde, qui avait entendu ces paroles, attendit l'arri-
vée dcBourhardetluidit: «J'ai entendu dire à ma mai-
« tresse telle et telle chose. » Bouchard, après de
mûres réflexions , résolut de faire part à ses amis , et
principalement à Gautier son frère , de ce qui se pas-
sait, et d'attendre, à ce sujet, l'avis des personnes de
qui dépendait cette affaire. Ses amis , qui ignoraient
absolument ce qui le rendait incapable de se marier ,
lui répondirent que sur une matière aussi grave ils ne
pouvaient lui donner aucun conseil avant qu'on ne
connut la volonté de la reine ; mais que si cette prin-
cesse y consentait , il serait facile d'obtenir ensuite l'a-
grément des bonnes villes et de la noblesse. Enfin Bou-
chard s'adressa en tremblant à la reine, et lui fit part
de son dessein , en lui demandant conseil et appui. La
reine fixa un jour pour lui faire. réponse , et , en at-
tendant, elle prit l'avis de son Conseil et de celui des
bonnesvilles de Flandre, exposantque Marguerite avait
été demandée en mariage par le roi de France , par les
Anglais, et par plusieurs chevaliers de différentes na-
tions; mais que, comme l'expatriation de la princesse
pourrait devenir par la suite dangereuse pour le pays,
il valait mieux la marier à un seigneur d'un rang moins
élevé , qui habiterait le pays , et pounait lui être utile
par ses conseils et par sa puissance , que de la voir
22 ANNALES
Quœ infrà ciiem ussignatuin inisit piu consilio suo ac
bonarum villanim Flandriae, et exposuit qualiter
Margareta , nunc à rege Franciae , nunc ab Anglicis,
iiunc à pluribus niilitibus diversarum nationum , pro
matrimonio expetebatur ; sed , quià emissio ipsius à
patria posset esse in posterum pernlciosa , melius es-
set quod cum minoribus commorantibus in palriâ
assignaretur, qui possent patriœ in consiiiis et poten-
tiis auxiiiari , quàm ipsa extra mitteretur. Et conclu-
sit : « Habemus in ipsa patriâ inilitcin talem qui de
« sanguine rcgio existit , ipse Margaretara expostulari
« fecit. » Consiliarii audientes quod regina Mehaldis
proposuerat , receperunt diem consilii. Qui congre-
gantes nobiles tàm Flandriae quàm Hannoniae cum
consiliariis bonarum villarum , concluserunt tandem ,
licèt diversas habuerint deliberationes , ignorantes
penitùs Bouchardi impedimenta , quod securius es-
set quod conjungeretur cum illis qui in patriâ Flan-
driae aut Hannoniœ deliberatè remanerent , quàm
cum cxtraneis, et maxime Fraucigenis, copularctur,
qui postmodùm palriam destruere valerent.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 23
emmener au dehors par un étranger. Ensuite la reine
conclut en disant : « Nous avons dans ce pays tel che-
n valier qui est du sang royal; il a fait demander Mar-
« guérite en mariage.» Les conseillers , après avoir
entendu la déclaration de la reine , reçurent jour
pour délibérer. Ils assemblèrent la noblesse de Flandre
et de Hainaut, ainsi que les Conseils des bonnes villes;
et après plusieurs délibérations, ne connaissant pas
les empêchemens de Bouchard , ils furent d'avis qu'il
était plus avantageux de marier la princesse avec un
seigneur demeurant en Flandre ou en Hainaut , qu'a-
vec un étranger et surtoutavec un Français, qui pour-
rait ensuite s'emparer du pays.
Observation. Ce fut l'an I2i3 que Bouchard d'Avesnes épousa
sa pupille Marguerite de Constàntinople ou de Flandre. Mathilde
de Portugal, seconde femme de Philipi)e d'Alsace, comte de Flan-
dre , vivait encore alors , et gouvernait la Flandre , que son mari
avait posse'de'e avant les comtes de Hainaut.
24 ANNALES
CAPITULUM V.
D*; ratiiicatioiie et solcinnisationu inutrirni.nii intu-r iloiniccllani
Margaretani, liliam iniperatoris, et Boiichardum île Avesnis.
CoNCOUDi igitur assensu omnium amicorum partis
utriusque , tàm Johannae sororis quàm Margaretae ,
quàm etiàm Namurcensis comitis Philippi et omnium,
nulle penitiis discrepante, ignorantes impedimenta,
matrimonium et fœdus perpetuum pepigerunt, et in
facie ecclesiœ solemnitcr , proùt moris est nobilibus,
solemnizare fecerunt, et quidquid pertinet ad verum
et laudabile matrimonium , concordi assensu partis
utriusque , cum gaudio et laetitiâ magna consumnia-
verunt. Promiserat siquidem Walterus de Avesnis
(lare domicellœ Margaretae pro dote sua quingentas
libras annuatim suprà villam suam de Avesnis et to-
tam terram de Estroen in liunnonia : quod et fecit,
proùt apparebit infcriùs. Nuptiis tandem celebratis
cum pace et gaudio , adduxit uxorem suam cum co-
mitivâ decenti ad partes Hannonienses, ad fincm ut
in possessionem suai dotis intraret. Quam reccpit Wal-
terus de Avesnis cum reverentia et honore , proùt
apparet ex tenore chartae super hôceditœ, cui etiàm
concordat charta sequcns.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 23
CHAPITRE V
Ratification et célébration du mariage de Marguerite , Clle de
Tempereiir, avec Bouchard d'Avesiies.
Tous les parens et amis étaient d'accord des deux
côtés ; et Marguerite , non plus que sa sœur Jeanne ,
Philippe , comte de Namur, ni aucune autre personne,
ne s'y opposait ; en conséquence , les empêchemens
étant inconnus , les conventions matrimoniales furent
signées , et le mariage célébré en face de l'église avec
les solennités en usage parmi les nobles, et comme
doit l'être toute union véritable et légitime , faite avec
l'assentiment des deux parties ; après quoi la consom-
mation du mariage eut lieu au milieu des fêtes et de
l'allégresse générale. Gautier d'Avesnes avait promis
de constituer en dot à Marguerite 500 livres de rente
annuelle sur la ville d'Avesnes et toute la terre d'E-
trœung en Hainaut , ce qu'il fit en effet, comme on le
verra plus loin. Lorsque les noces eurent été célé-
brées paisiblement et joyeusement , Bouchard con-
duisit sa femme , avec une suite convenable , dans le
Hainaut pour la mettre en possession de sa dot.
Gautier d'Avesnes la reçut avec respect et honneur,
comme on le voit par la charte qui fut faite à cette
occasion , et qui s'accorde avec celle qui suit.
a6 ANNALES
CAPITULUM VI.
Littera Fernandi de jure Bouchardo compétente iq Flandriâ et
Hannoniâ.
«Ego Fernandus comcs Flandriae et Hannoniœ,
iiotuin facio omnibus praesentes litteras inspecturis ,
quod dilectus et fidelis meus Walterus de Avesnis et
frater ipsius Bouchardus, ad me venientes Montibus,
il)ldem in domo meâ recognoverunt coràm me et
liominibus mels pacem inleripsosfactam esse in hune
modum : quod ipse Walterus dederat ipsi Bouchardo
fratri suo terram de Estioen cum omnibus appendi-
tiis, et praeter hoc assignavit sexcentas libras alborum
valencensium ad winagia sua , accipiendas annuatim;
et haec omnia tencbit ipse Bouchardus de eo in feo-
dum et homaglum ligium. Si vero ipsum Bouchardum
absquc haerede contingat decedere, hœc omnia ad
dictum Walterum redibunt, salvâ dote uxoris ipsius
Bouchardi. Et pro tanto idem Bouchardus quictum
chimavit se pro dicto Waltero et haeredi suo totum
rcsiduum , nisi veniret ad ipsum per escancheiam.
Hanc pacem recognoverunt ipsi coràm me, tanquàm
coràm domino de quo feodum movet. Ego requisitus
ab ipsis pro ulrâ<(uo parte ostagium me constitui ,
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 2^
CHAPITRE VI.
Lettre de Fernand relative à des droits de Bouchard dans la Flandre
et dans le Hainaut.
« Moi Fernand , comte de Flandre et de Haînaut ,
fais connaître à tous ceux qui ces présentes verront ,
que mon cher et fidèle Gautier d'Avesnes et son frère
Bouchard étant venus me trouver à Mons , en ma mai-
son , ont reconnu devant moi et devant mes vassaux ,
qu'un traité avait été conclu entr'eux aux conditions
suivantes; savoir : que Gautier avait donné à son frère
Bouchard la terre d'Etrœung avec toutes ses dépen-
dances . en lui assignant , en outre , une rente an-
nuelle de six cens livres de blancs de Valenciennes,
sur ses vinages , à condition que Bouchard tiendrait
le tout de lui en fief et en hommage lige; et que dans
le cas où Bouchard viendrait à mourir sans héritier ,
tous lesdits biens retourneraient à Gautier, sauf la dot
de la femme de Bouchard. A ces conditions , Bou-
chard déclara Gautier et son héritier quittes envers
lui pour tout le reste , à l'exception de ce qui pour-
rait lui advenir par échelte. Tous deux ont reconnu
ledit accord en ma présence comme seigneur de qui
relève le fief ; et , sur leur demande , je me suis con-
stitué caution pour les deux parties ; de sorte que si
l'une d'elles n'observait point les conditions ci-dessus,
28 ANNALES
quod , si aller eorum deficei'ct super eisdem conveii-
tionibus obscrvanduin , ego eas tencri faccrem tan-
qiiàin doniinus. Iluic itaquè conventioni coràm me
factœ praesciites fuerunt : Gerardus de Jaccâ , Eusta-
cius du Ruez, Egidius de Barbenthon , Wlllermus
avunculus , A'ardus d'Estrepy , Philippus cornes Na-
murccnsis, Johannes don)inus Nigbellœ, Gerardus
de Saucto-Auberto , Nicolaus de Coiidalo, Walterus
de Fontanis, Petrus de Duaco, Gilbertus de Bour-
ghellâ. Actuni Montibiis anno Domini mccxii in cras-
tino Mariae-Magdalenœ. »
CAPITULUM VII
Littera Margarctae sororis cotnitissœ Flaudrensis , per f)naiii raliiiii
habiiit donum lx libiarum domino Tliomse de Hiifalizc pci
Bouchardum.
« Ego Fernandus cornes Flandriœ et Hannoniae et
Jobanna coniitissa , uxor mea , notuni esse vobnnus
universis litteras inspecturis , quod boc quod Gerar-
dus de Jaceà et Willcrmus patruus , et Guillcrmus
castellanus de Bello-Monte et Abioulpbus de Aulde-
narde, et Balduinus de Connins pater et Gilbertus
deBourghcllâ, diccnt pro jure quod dominus Boucbar-
dus de Avesnis haberedebeal sive iuFlandriâ sive in
Hannoniâ , pro hœreditalc vcl cxcanciis uxoris suae,
DE ÏIAINAUT, LIVRE XX. 20
je l'y contraindrais corpriie son seigneur. Ces conven-
tions furent faites devant moi , présens Gérard de
Jauche , Eustache de Rœux , Gilles de Barbançon ,
Guillaume son oncle , Alard de Strépy , Philippe ,
comte de Namur, Jean, seigneur de Nigelle, Gérard
de Saint-Aubert, Nicolas de Condé, Gautier de Fon-
taines, Pierre de Douai, Gilbert de Bourguelle. Fait
à Mons, Tan 1212, le lendemain de Sainte Marie-
Madelène. »
Obsekvation. On voit ({iio cette charte a précède le mariage de
Boncliard d'Avesnes.
CHAPITRE VII.
Lettre de Jeanne comtessp do Flandre, ratifiant un don de Go livres
fait par Tîoucliard à Thomas , seigneur de Hufalizc.
u Moi Fernand , comte de Flandre et de Hainaut ,
et la comtesse Jeanne, ma femme, fesons savoir à
tous ceux qui ces présentes verront, que tous les biens
que Gérard de Jauche , Guillaume son oncle , Guil-
laume , châtelain de Beaumont , Arnoui d'Audenarde ,
Baudouin de Connins le père, et Gilbert de Bourguelle,
déclareront appartenir à Bouchard d'Avesnes , en
Flandre ou en Hainaut; pour l'héritage ou leséchettes
de son épouse , nous lui permettrons d'en jouir sans
contradiction , comme nous l'avons promis sous ser-
3o ANNALES
nos enim sine contradictione habere permittemus ,
et hoc, fide interpositâ, promisimus nos observatu-
ros. Datum Gandavi feriâ v post diem Paschae, anno
Domini mccxiv. »
Observation. Le titre latin de ce chapitre est évidemment fautif ;
il a été corrigé dans la traduction française.
CAPITULUM VIII.
Littera Margarets pro dono facto Thomac de Hufalize jicr cjiis
maritum.
« Ego Margareta , soror comitissaB Flandriae et
Hannoniae, notum fieri volo quod dominus Boucbar-
dus de Avesnis, per voluntatem et assensum meuni ,
dédit in feodum et in homagium domino Thomae de
Hufalize , consanguineo suo , sexaginta libras albo-
rum anniiatim accipiendas ad winagia sua apud Aves-
nes. Quod ut ratum habeatur, praesentes litleras si-
gillo meo feci sigillari. Datum anno Domini mccxxii.»
DE HAINAUT. LIVRE XX. 3|
ment. Donné à Gand , le cinquième jour après Pâques,
l'an 1214. ..
Observation. Bouchard d'Aresnes était alors mari de Marguerite
de Flandre.
CHAPITRE VIII.
Lettre de Marguerite au sujet de la donation faite par son mari
à Thomas de Hufalize.
« Nous Marguerite , sœur de la comtesse de Flandre
et de Hainaut, fesons savoir que le seigneur Bouchard
d'Avesnes , a , de notre aveu et consentement , donné
en fief et à charge d'hommage au seigneur Thomas
de Hufalize , son cousin, 60 livres de blancs , payables
annuellement sur les vinages à Avesnes. Et pour rati-
fier cette donation , nous avons fait sceller de notre
sceau les présentes lettres. Donné l'an 1222.
Observation. Cette lettre est poste'rieure à la mort de Mathilde
de Portugal , comtesse de Flandre , arrive'e le 6 mars 1219 , et à la
dissolution du mariage de Bouchard d'Avesnes avec Marguerite de
Constantinople ou de Flandre, qui avait donné sa main , l'an 1218,
après le mois d'avril , à Guillaume de Dampierre , deuxième fils de
Gui II de Dampierre et de iNIathilde , héritière de Bourbon. Jeanne,
sœur aînée de Marguerite , épouse de Fernand de Portugal , était
alors comtesse de Flandre et de Hainaut.
^2 ANNALES
CAPITULUM VIII '^' >.
Qnôd Houchardus Margaretam uxorem duxitapud Estrocn , gennit-
<{uc Johannem et Tjaldiiinum.
PoST consequenter annospaucos, Bouchardussuam
duxit uxorem apud Estroon , et lllùc per magna tem-
pera quicverunt pacificè. Aniio eodem dicta Marga-
rela genuit Bouchardo fîlium imum , quem Johan-
nem appellavit. Ilerùm anno sequenti genuit secun-
dum , quem appellavit Balduinum. Intérim siiccr(!-
vcrunt rumores per totam Flandriam el apud regi-
nam necnon et dominam Johannam , et omnino apud
omnes, quod Bouchardus erat subdiaconus , et quod
matrimonium contractum erat illegitimum et filli il-
legitimi : undè tanquàm atloniti ncsciebant quid di-
cere. Cîim autem Bouchardus hoc perpendissct , ac-
cessit Romae ad dominum papam Innocentium, sup-
plicando quatenùs se dispensarc dignaretur^ et de
forefacto quod commiserat ctiàm misericordiam et
vcniam, pœnam atquepœnitentiam devotiîis expctiit.
Papa omnino dispensationem récusa vit, sed pro pœnà
forefacti injunxit quatenùs ad Sanctam-Terram Ihc-
rusalem et Sinai montcm concitus peregrè pergeret,
et illùc per annum integrum remancrct; dominam-
que Margaretam, quam uxorem suam dicebat, amicis
DE HAINAUT. LIVRE XX, 5o
CHAPITRE VllI ' \
Marguerite , femme de Bouchard , esh amcne'e par son mari A
Étrœung, et met au monde Jean et Baudouin.
Peu d'années après , Bouchard amena sa femme à
Étrœung où ils vécurent paisiblement pendant long-
tems. La même année, Marguerite donna à Bouchard
un fils, qui fut appelé Jean ; et l'année suivante, elle en
mit au monde un second , qui reçut le nom de Bau-
douin. Cependant le bruit se répandit dans toute la
Flandre , et parvint bientôt à la reine , à Jeanne et à
tout le monde enfin , que Bouchard était sous-diacre,
et que son mariage était illégitime aussi-bien que ses
enfans. On ne sut d'abord que dire d'une nouvelle
si surprenante. Bouchard , après avoir réfléchi à ce
qu'il devait faire , alla trouver à Rome le pape Inno-
cent , et le supplia de lui accorder des dispenses ,
en le conjurant de lui pardonner le péché qu'il avait
commis , et demandant à en faire pénitence. Le pape
refusa de lui accorder utie dispense , mais pour péni-
tence de son crime, il lui enjoignit de se rendre dévo-
tement en pèlerinage à la Terre - Sainte , de visiter
Jérusalem et le mont Sinaï , et d'y rester pendant une
année entière; après quoi il rendrait à sa famille la
dame Marguerite , qu'il appelait sa femme , en répa-
ration de rolfcnsc qu'il avait commise. Bouchard avant
XIV. 5
5/| ANNALES
suis remitteret ipsis , scllicct de offensa salisfactionem
faciendo. Abhlnc Bouchardus absolutiis, sed non dis-
pcnsatus, ad Terram-Sanctam devotiùs accessit, et
iiijuriclam pœnitentiam consummavit , et , anno ex-
pirato, ropatriavit, proponensMargarctam remitterc,
pi'oiit summo pontifici promiserat, et amicis satisfa-
cere juxtà posse. Cura reversus fuit ad propria, et
dominam Margaretam et liberos intuilus fuisset, eju-
latu magno dixisse fcrtur , quod , si deboret vivus
oxcoriari et inembrat'iin incidi, et sic permanerc,
non posset pcrficere quod proposuerat atque promi-
serat. Margareta hœc audiens penitùs ignorabat quae
Boucbardus prgetendcbat : ignoravit etenim dicta
Margareta por aunos plures inhabilitatem Boucbardi,
semper credens quod ipse esset verus atque legitinius
marîtus cjus. Bouchardus confusus ad Flandriam vix
acccdcre audebat. Regina Mehaldis et Johaniia co-
initissa pluries minas et injuriosas comminationes
tàm per litteras quàm per vivam vocem niilltum trans-
misit , concludendo quod dominam Margaretam ,
quam fraudulenter decepcrat , remitteret; et licct
replicaret et iterùm legatos transmitterct , nunquàm
obedire voluit , de minis non curans. Tandem Jobanna
comitissa audiens quod Romae concilium générale
debebat congregari , scripsit summo pontifici atque
concilio toti quateniis super forefactis sibi et Marga-
retae sorori suae arbitrare dignarentur et detcrminarc
quid super liôc esset agendum. Summus pontifex at-
que totum concilium générale decreverunt proùl in-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 35
ainsi reçu l'absolution , mais non la dispense qu'il dé-
sirait obtenir , partit dévotement pour la Terre-Sainte ,
y accomplit sa pénitence ; et après une année révolue,
revint dans son pays en se proposant de remettre
Marguerite , comme il l'avait promis au souverain
pontife , afin de réparer, autant que possible, l'injure
qu'il avait faite à sa famille. Mais lorsqu'il fut de retour
et qu'il eut revu sa femme et ses enfans , il s'écria ,
dit-on, que , dût-il être écorché vif et coupé par mor-
ceaux , il ne pouvait se décider à accomplir le sacrifice
auquel il s'était engagé. Marguerite , en entendant ces
paroles , ne sut ce que Bouchard voulait dire, car elle
ignorait depuis plusieurs années ses motifs d'empêche-
ment , et le croyait toujours son véritable et légitime
époux. Bouchard , couvert de honte , n'osait revenir
en Flandre. La reine Mathilde et la comtesse Jeanne le
sommèrent plusieurs fois avec menaces, tant par lettres
que par messages de chevaliers, de rendre à sa famille
la princesse Marguerite qu'il avait indignement trom-
pée ; mais en vain multipliait-on ces messages, il ne
voulut point obéir et méprisa toutes les menaces. Enfin
la comtesse Jeanne , ayant appris qu'un concile géné-
ral devait se tenir à Rome , écrivit au pape et au
concile pour qu'ils voulussent bien être arbitres du
fait dont elle et Marguerite sa sœur avaient à se plaindre,
et déterminer ce qu'il fallait faire en cette circonstance.
Le souverain pontife et le concile général rendirent
sur cette affaire une sentence que nous rapporterons
plus loin , lorsque nous parlerons des actes de ce
concile.
56 ANNALES
feriùs osleiulelur , cùin do illo generali conc/lio all-
(jua detlarabimus.
CAPITULUM IX.
'('♦iiyil abbatcs Cistercicnses et alii abhatcs miftimiiir in Provinri:!
ad hxresim cxstirpandam.
Hrs temporibus, vidclicet anno Domini Mccvri° ,
Cistci'cieiiscs abhates et alii quidam à doiniuo papa
niiltuntur in Provinciâ ad hœresim exstirpandatn.
Ibi pauci fidèles inveniuntur, ac deinfidelibus, quo-
rum non erat numerus , pauculi convortuntur. Se-
quenti auno , quidam comes palatinus , qui linguâ
corum landgravia vocabatur , id est comes palatii ,
Philippum imperatorem intèrfecit , cujus uxor . filia
Tbursacli (i) imperatoris Graecorurn , moritur; cl
Otto, fibus ducis Saxoniae, per industriam et aucto-
ritalem Innoceulli papae imperium oblinero nititur.
Petrus de Castro- Novo monacbus, à papa legatus,
comitem ïolosanum excommunicat , et comes eum
apud villam Sancti-Egidii , satisfaclionem de com-
missis poUicens, vocat, nec tameu vult satisfacerc ,
(i) Cursalli est le surnom ilc l'cmpcicnr Isaac l'An{:;e , dont la
fille , nommée Irène , c'tant dcvcnnc veuve de Roger , roi de Sicile ,
ej)oiisa Pliilippc de Soiialie
DE ÎIAIKAL'T, LIVRE XX,
CHAPITRE IX.
Les ahbés du Cîteaux et d'autres abbe's sontenvoycs en l'rovence
pour extirper l'he're'sie.
A cette époque , c'est-à-dire en 1207 , les abbés de Cî-
teaux et plusieurs autres furent envoyés par le pape eu
Provence pour extirper l'hérésie. Ils y trouvèrent peu
de fidèles ; et parmi les infidèles , qui étaient innom-
brables , ils ne purent faire que très-peu de conver-
sions. L'année suivante , un comte palatin , qu'on ap-
pelle , dans la langue du pays , landgrave , c'est-à-dire
comte du palais, assassina l'empereur Philippe , dont
la femme, qui était fille de Cursath , empereur des
Grecs , mourut. Othon , fils du duc de Saxe, appuyé
par le pape Innocent, cherche à se faire nommer em-
pereur. Le moine Pierre de Chàteauneuf , légat du
pape , excommunie le comte de Toulouse , et le somme
devenir le trouver à Saint-Gilles pour demander par-
don de sa conduite; le comte s'y refuse , ec menace
publiquement de donner la mort au légat. Comme
celui-ci se retirait , deux domestiques du comte se
joignirent à lui et allèrent loger dans la même hôtelle-
rie. Le lendemain , après avoir dit la messe, Pierre
continua sa route. Au moment où il arrivait sur le
58 ANNALES
sed mortcm ei comminatur publiée. Itaquè legato re-
cèdent! duo scrvientes comitis se adjungunt, et in
eodem hospitio pariter hospitati sunt. Manè Petrus
célébrât, et dùm ad flumen veniunt, unns è duobus
ipsum lanceâ ferit posteriùs inter costas. Qui per-
cussorcm respexit , ac verbum istud saepius repctiit :
« Dcus tibi dimittat, et ego libi dimitto. » Post mo-
dicurn vitam finivit. Odo etiàm episcopus Parisiensis
obiit , et Petrus thesaurarius Turonensis , moribus
potiùs quàm litteris eruditus, ei successit. Guiller-
mus quoque Bituricensis archiepiscopus, génère ac
virtutibus adornatus, parans iter contra Albigenses,
in Christo dormit. Eodem anno misit Innocentius
papa legatum in Francia Gualonem Sanctae-Mariae-
in-Porticu diaconum , juris peritum , bonis moribus
ornatum et ecclesiarum visitatorem diligentissimum,
Pbilippo et omnibus regni sui mandans principibus
et prœcipicns , ut exercitu magno , tanquàm viri ca-
tlîolici, terram Tolosanam et Albigensium et Nar-
bonensium, aliasque adjacentes, invaderent, omnes-
que haereticos qui eas occupaveraut delerent ; et , si
forte in via vel in bello contra illos morerentur, ab
ipso papa de omnibus pcccatis à die nativitatis suœ
contractis , de quibus confessi essent, absolvebantur.
Guillermus de Rupibus et marescalcus Franciae, sub
quorum custodiâ rex Philippus quasdam munitiones,
ut suprà dictum est, reliqucrat, in Pictaviâ coUecti?
ferè ducentis mililibus , vicecomitem Toarcbensem
et Savaricum de Malo-Leone, qui cum manu valida
terras régis intraverant prœdasque duccbant , ex im
DE HAINALT. LIVRE XX. Sg
bord du fleuve , un des deux domestiques lui porta
par derrière un coup de lance qui pénétra entre les
côtes. Le prélat se tourna vers son assassin et lui ré-
péta plusieurs fois ces mots : « Que Dieu vous par-
ti donne comme je vous pardonne moi-même, » et bien-
tôt après il expira. Odon, évêque de Paris, mourut
aussi à cette époque, et eut pour successeur Pierre,
trésorier de Tours , plus recommandable par ses ver-
tus que par son savoir. Guillaume , archevêque de
Bourges , que ses qualités et sa naissance rendaient
illustre, s'endormit également dans le Seigneur, au
moment où il se préparait à marcher contre les Albi-
geois. La même année , le pape Innocent envoya en
France, comme légat, Gualon , diacre de Sainle-Ma-
rie-au-Portique, habile dans la science du droit, pré-
lat de bonnes mœurs et visiteur assidu des églises , avec
mission d'engager Philippe et tous les princes de son
royaume à lever une armée , selon le devoir de bons
catholiques , pour entrer dans les pays de Toulouse ,
d'Albi , de Narbonne et des environs, et exterminer
tous leshérétiquesquis'y trouveraient; enpromettantà
ces princes ques'ilsvenaient à mourir dans cette guerre,
soit en route , soit dans le combat , ils seraient absous
de tous les péchés qu'ils auraient pu commettre depuis
leur naissance et dont ils se seraient confessés. Guil-
laume des Roches, et le maréchal de France, à qui le
roi Philippe avait confié la garde de certaines forte-
resses , comme on l'a vu plus haut , rassemblèrent
dans le Poitou près de deux cens chevaliers , et ayant
attaqué à l'improviste le vicomte de Thouars et Savari
de Mauléon qui étaient entrés en force sur les terres
du roi et y fesaient le dégât , défirent complètement
leur armée. Plus de quarante chevaliers poitevins ,
4o AISNALES
proviso supcrvcnientcs, confccctunt ; in quâ sciiicct
confccturâ milites xl Pictavienses et eo ampliùs cap-
tos régi Philippe Parisius miserunt.
CAPITULUM X.
De dissentione inter episcopos Aurelianensem et Antissiodorcnscm
et regem Philippum (i).
Anno Domini mccix", Juhellus de Meduanâ, vir
strenuus ac nobilis , nunliavit régi Philippo quoddam
castrum esse fîrmatum in septeutrionali latere mi-
nons Britanniae, super mare, in excelsâ rupe , cui
nomen Guarplic, de quo facilis patebat transitifs in
Angliam; quod videlicet castrum armis et hominibus
ac munitionibus et machinis munierant, ibique An-
glicos inimicos regni recipiebant, et circumjacentem
provlnciam damnificabant. Rcx itaquè Pliilippus ob
hocMedunlam (2) magnum exercitumcongregavit, et
castrum vi captum atquc fidclibus munitum dicto
Juliello tradidit. Verùm cùm ad prœfatum exercitum
barones et episcopi vocati convonissent, et ad manda-
tum régis homines suos, more debito , in expcditio-
(i) Ce chapitre est extrait de Vincent de Bcauvais, Spcml. hist
XXX , 102.
(a) Sans doulr pour Mcihinnnm.
DE IIAINAUT. LlVKt XX. 4*
l'ails prisonniers dans cette bataille , furent envoyés à
Paris au roi Philippe.
CHAPITRE X.
Différend entre les ëvêques d'Orle'ans et d'Auxerre , et le roi
Philippe.
En 1209, un preux et noble chevalier, appelé Juhei
de Maïenne, annonça au roi Philippe qu'il existait au
nord de la petite Bretagne un château nommé Guar-
plic , bâti sur un rocher élevé , au bord de la mer ,
d'où l'on pouvait facilement passer en Angleterre; que
ce château était rempli d'hommes pourvus d'armes, de
munitions et de machines , qui donnaient asile aux
Anglais, ennemis du royaume, et causaient de grands
dommages dans les pays environnans. Philippe ras-
sembla une armée nombreuse dans la ville de Maïenne,
se rendit maître du château , -et après y avoir mis des
troupes fidèles, il en confia la garde à Juhel. Lorsque
les barons et les cvêques furent convoqués pour cette
expédition , et envoyèrent leurs hommes à l'armée ,
d'après l'ordre du roi, suivant l'usage, les évéques
d'Orléans et d'Auxerre étaient revenus sur leurs terres
avec leurs chevaliers , disant qu'ils n'étaient tenus
de se rendre ou d'envoyer leurs hommes à l'armée ,
que lorsque le roi y allait en personne. Mais comme la
42 ANNALES
nem illam misissent, Aurellanensis et Antlssiodoren-
sis opiscopi ciim niilitibus suis ad propria sunt reversi,
dicentcs se , nisi quando rex ipse personaliter profi-
cisceretur in exercitu, vel ire vel mittere non teneri.
Cùmque generali consuetudine contra eos faciente,
nulle ad id se îucri privilegio possent , née tamen ad
pctitionem régis hoc eniendare vellent , rex eoruin
regalia confiscavit , ea scilicet tantummodo tempo-
ralia quae ab ipso feodaliter tenebant saisiens , déci-
mas autem et alia spiritualia eis in pace dimittens.
Ipsi, vero terra régis et hominibus interdictis, ad Ro-
manam curiam miserunt et in propriis personis ac-
cesserunt : sed Innocentio papa nolente jura regni et
consuetudines infringere , tandem emendâ factâ et
rcgi solutâ , post duos annos cuncta quae à rege con-
fîscatafuerant recepêre. Eodem anno, Johannes Bren-
nensis cornes in regem Iherosolymitanum eligitur, et
filia Conradi quondàm régis , ducta in uxorem , apud
Tyrum solemniter coronatur.
CAPITULUM XI.
Do pcrcgrinationc nostroriim conIrA terram Âlbigensium , et obitu
sancli Didaci episcopi (i).
Eodem anno , cruce-signati omnes contra Albi-
(i) Extrait de Vincent de Bcauvais , xix , io3.
DE HAINAUT. LIVRE XX. /^5
coutume était contraire à cette prétention , et qu'ils
ne pouvaient réclamer aucun privilège , le roi, après
les avoir inutilement exhortés à s'amender, confisqua
leurs régales , c'est à-dire seulement les biens tem-
porels [qu'ils tenaient de lui en fief, en leur lais-
sant les dîmes et leurs autres droits spirituels. Ces
prélats , frappés d'interdit pour leurs terres et leurs
vassaux , s'adressèrent à la Cour de Rome, et s'y ren-
dirent en personne. Mais le pape Innocent ne voulut
point enfreindre les lois et coutumes du royaume. En-
fin ils payèrent l'amende au roi , et au bout de deux
ans , ilsrentrèrent en possession des biens que ce prince
leur avait confisqués. La même année , Jean , comte
de Brienne , est élu roi de Jérusalem ; il épouse la fille
du roi Conrad , et est couronné à Tir avec beaucoup
de solennité ( 1 ).
(i) L'Art (le véridei^s dates dit que Jean de Brienne fut cou-
ronne non à Tir, mais dans Acre , le 3 octobre 1210. ( Chronologie
des rois de Jérusalem. )
CHAPITRE XI.
Croisade des nôtres contre les Albigeois; mort de saint Diègue,
e'vêque.
La même année, tous les croisés se mirent en marche
contre les Albigeois , et le comte de Toulouse , que le
pape avait absous, se joignit à eux. Après avoir pris
4^4 ANNALES
gcnscs iter arripiunt , cisquc cornes adjiingitur Tolo-
samis , qucm absolvoral papa per legatum. Itaquè Ri-
tiiris capitiir ,on)nesquc pariter trucidantur. Carcas-
soua obsidetur,et Rogcrus , fortitudinem nostronim
videus, fecit pactum ut liccat suis rccedeie quo vo-
luerunt sine rébus. Illis recodentihus, diligcntissimè
custoditur Rogorus. Simon auteni dominus Montis-
Fortis toti regioni liabita3 pariter et habendœ praefi-
citur. Albigenses porro , videntes recessisse princi-
pes , inulla mala nostris irrogant ; quemdam abba-
tem Cisterciensis ordinis et conversum ejus occidunt;
nionacbum vulneralun» , œstimantes niortuuni, dese-
runt. Giraudus de Pipio cuidam çapellano promittil
quod ipsum et sex milites et quinquaginta servientes
securè deduceret usquè ad nostros , ipsâque nocte re-
cepit eos ad mensam suau) , et ^|P^^ spoliât et in-
carcérât universos. Eductis vero militibus, ignem et
ligna paleasque niinistri Giraudi ponunt in carcere,
Matrem blasphémantes misericordise. At vero capel-
lanus et servientes triduo sustinent incendiiim nec
tanien urunlur. Pono duo ex militibus cœteris prae-
minentes, fidem catholicam abnegare nolentes , pro-
priis pollicibus exoculant, aurcsque radicitùs ampu-
tant , et nares cum labio superiori detruncant : quo-
rum unus prae dolore morilur, alter posteà vivus in-
vcnitur. Cornes Fussensis , luiico filio suo obside de-
relicto , redit ad vomiluni , et nostros multipliclter
inquiétât.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 45
Bourges et massacré tous les habitans , ils assiégèrent
Carcassonne. Roger, voyant leur puissance, traita avec
eux , en stipulant que les siens se retireraient où ils
voudraient, mais sans leurs biens. Pendant qu'ils se
retiraient , Roger fut gardé dans une étroite prison.
Simon , comte de Montfort , fut nommé gouverneur
de tous les pays soumis et de ceux qui restaient à sou-
mettre. Lorsque les Albigeois virent que les princes
s'étaient retirés , ils attaquèrent les nôtres de tous côtés.
Ils tuèrent un abbé de l'ordre de Cîteaux et son con-
vers ; ils blessèrent un moine et le laissèrent pour mort
sur la place. Giraud de Pipie promit à un cbapelain
de le conduire en sûreté parmi les nôtres avec six che-
valiers et cinquante sergens ; mais après les avoir ad-
mis pendant la nuit à sa table , il les dépouilla tous et
les jeta dans une prison. Ensuite les gens de Giraud ,
après avoir fait sortir les chevaliers, jetèrent dans la
prison du bois et de la paille et y mirent le feu en blas-
phémant le nom de la Mère de miséricorde. Mais le
chapelain et ses serviteurs soutinrent le feu pendant
trois jours sans en être atteints. Deux chevaliers du plus
haut rang , n'ayant pas voulu abjurer la foi catholique,
ils leurarraehèrentlesïeux, leur coupèrent les oreilles,
le nez et la lèvre supérieure. L'un de ces chevaliers
mourut de douleur ; l'autre fut trouvé respirant en-
core. Le comte de Foix , après avoir laissé son fils
unique en otage , revint à son hérésie , et inquiéta beau-
coup nos troupes (1).
(i) R.iimond-Roger , comte de Fois, ialij;ue dos mauvais pro-
cédés de Simon de IMoiitfort à qui il avait donné son tils en ûlage,
se jeta, l'an 1211 dans le parti du comte de Toulouse. (L'Art do
vérifier les ilatcs. Chronologie des comtes de Foix. ]
46 ANNALES
CAPITULUM XII.
De domno Helinando monacho et scriptis cjus (i).
His temporibus , in tcrritorio Belvacensi fuit Hc-
linandus Frigidi-Montis monachus , vir religiosus et
facundiâ disertus , qui et illos versus de Morte in
vulgari nostro; qui publiée leguntur, tàm utiliter et
eleganter, ut luce clariùs patet, composuit ; et etiàm
chronicam diligenter ab initio mundi usquè ad tem-
pus suum, in maximo quodam volumine digessit :
et hoc quidem opus ità dissipatum est et dispersum,
ut nusquàmtotum reperiatur. Fertur enim quod idem
Heliuandus cuidam familiari suo , scilicet bonae me-
moriae domno Garino Silvanectensi episcopo , quos-
dam quaternos ejusdem operisaccommodaverit, sic-
que, sive per oblivionem sive per ncgligentiam sive
aliâ de causa , penitùs amiserit< De hoc tamen opère,
proùt invenire potui , in hoc quoque opère per multa
et diversa loca inserui. Hic autem etiàm quaedam
ejusdein operis notabilia, quae nusquàm superiùs
posita sunt, inserere volui , et etiàm de quibusdam
ahis ejus scriptis, undè flores cxcerpsi. Scripsit enim,
;^i) Vinrent tic Bcauvais, xxx , jo8.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 4?
CHAPITRE XII.
Du moiue Helinand et de ses e'crits.
A cette époque , vivait Helinand , moine de Froid-
mont , au territoire de Beauvais. C'était un homme
pieux et éloquent qui composa , en notre langue vul-
gaire , ces vers sur la Mort , ouvrage aussi utile qu'é-
légant, qu'onlit partout. Il est aussi l'auteur d'une chro-
nique depuis le commencement du monde jusqu'à son
lems, en un gros volume. Une partie de cet ouvrage
a été perdue , et il ne se trouve plus aujourd'hui com-
plet. On dit , à ce sujet , qu'Hélinand avait prêté à un
de ses amis , Garin , évèqiie de Senlis , de pieuse mé-
moire , plusieurs cahiers de cet ouvrage , et que ce
fut ainsi qu'il les perdit, soit par oubli, soit par négli-
gence. Quoi qu'il en soit, j'ai inséré , en divers endroits
de mon ouvrage , ce que j'ai pu trouver de cette chro-
nique. J'ai cru aussi devoir en faire entrer ici quel-
ques-uns des passages les plus remarquables , qui n'ont
point été connus jusqu'à présent , ainsi qu'un choix
des choses les plus intéressantes de ses autres ouvrages;
car il composa , en outre , une lettre intitulée De la
Réparation dune faute , adressée à un prêtre nommé
Gautier, qui, après avoir été novice dans l'ordre de
Cîteaux et chanoine dans l'ordre de Prémontré, crut
ne pas être engagé par son vœu , parce qu'il n'avait
48 ANNALES
Ut legitur, epistolam , cujus titulus est de reparationc
lapsi, missam ad Galterum clericum , qui fuerat no-
vltius in ordinc Cisterciensi et canonicus in ordino
Prœmonstratensi , et tandem liberum quasi à voto
existimans, eo quod minime fuisset professus, re-
diens ad secularem vitam , duxit uxorem , nomine
Rixendam : super quibus rogaitus Helinandus à Guil-
lermo fratre ejusdcm Galteri , socio et claustrali ip-
sius Ilelinandi, scripsit epistolam ad eumdem Galte-
rum sub ejusdem Guillermi personâ, ità ut ipsiusesse
videatur. Scripsit ctiàm idem Helinandus sermones
aliquos. Hœc sunt autem quœ de prœfatis ejus opus-
culis excerpsi. Helinandus in chronicis, libro viir.
Errores philosophorum de ingressu animarum ad
c'orpora et regressu à corporibus , et de locis infero-
rum latiùs cxposui , ut melins intellecti faciliùs ca-
veantur. Itaquè de oraculo Apollinis, de quo Macro-
bius errorem suum nititur confirmare , scllicet è cœlo
descendit nothiselitos (i), sermonem in conventu
fratrum edidisse memini in hune modum. Legitur
in libro Job, v : VisUans speciem tiiam non pcccn-
fus. Sermo opportunus est optimus. Quid est sermo
opportunus ? Sermo opportunus est tempori et loco
accommodatus et personne, juxtà illud sapientis :
ISi/ul tàm cognatuni snpientiœ qiûim locis et lempo-
rilnis aptare sermones. Tempus de quo loquimur
lempus Visitationis est; locus in quo congregamur
ad hoc institutus est; personae ad quas loquimur vi-
(i) (Je mol fsl çcrit île la mêim; ihaiiurc «lans Vinci-nt ilc Reau-
vais; il faut sansilmilo lire rvàÔ/j-fai/TÔi'.
DE HAINAUT. IIVRE XX. 49
point fait profession , et étant rentré dans la vie sécu-
lière, épousa une dame nommée Rixende. Consulté à
ce sujet par le frère de Gautier , appelé Guillaume ,
qui était avec lui dans le monastère de Froidmont ,
Hélinand adressa à Gautier cette lettre , en prenant le
nom de Guillaume, connne si ce dernier en eût été
l'auteur. Il composa aussi quelques sermons. C'est ce
que j'ai extrait de ses divers ouvrages. Héh:\Ai\d ,
Chroniques, livre viii. J'ai exposé avec détail les erreurs
des philosophes sur la manière dont l'ame anime le
corps et s'en sépare , et sur les enfers , afin qu'en com-
prenant mieux ces erreurs on puisse plus facilement
s'en préserver. C'est pour cette raison qu'à l'occasion
de l'oracle d'Apollon , par lequel Macrobe s'elforce de
justifier son sentiment , et qui fit entendre ces paroles
descendues du ciel : Connais-loi toi-même ]q me. sows'xens
d'avoir fait ce sermon dans le monastère: On lit dans
le chapitre v du livre de Job (v. 24): Elen visitant ce qui
vous appartient, vonsne pécherez point. Les discours oppor-
tuns sont les meilleurs. Mais qu'est-ce qu'un discours op-
portun? C'est celui qui est approprié au tems , au lieu et
aux personnes , suivant cette parole du sage : Rien ne res-
semble autant à la sagesse que de parler selon les tems et les
lieus. Le tems dont nousparlons est celui de la Visitation,
le lieu où nous sommes réunis a été institué pour cela;
les personnes auxquelles nous parlons visitent et doi-
vent èti e visitées. O vous qui examinez les autres, si
vous commencez par vous examiner vous-même, vous
ne pécherez point ensuite en scrutant la conduite du
prochain, car vous aurez pu voir en vous-même com-
mentvousdevczjuger les fautes d'autrui ; etcn effet quoi
de plus juste , de plus convenable , que les médecins
XIV. 4
56 ANNALliS
situtores sunt et visitandae. O tu, quisquis es visita-
tor aliorurn, si Jemotipsum priùs visitaveris, visitantlo
proximiun poslea non peccabis ; nàm in te ipso pote-
ris légère quo modo aliorum debeas errata judicare.
Et rêvera quid justius, quid convenicnlius , ut spi-
riluales medici , qui spiritualiler infirmantes visi-
tant , priùs se ipsos visitare stiideant, et de statu suo
interiore digitos discretiouis interiogent , venasque
pulsatilesaffectionum puisent , ne forte contingat iliis
nondîini visitatis et jàni visitantibus, etiàm nondùin
correctis et jàm alios corripîentibus , audire hoc
proverbium ab iufirmis subinunnurantibus : « Me-
« dite , cura te ipsum. »
CAPITULUM XIIl.
De imperio Frcdcrici snciindi of expnisione Oltonis (i).
EX HISTORIA CHRONICORUM.
Othone igilur, ut superiùs dictum est , auctori-
tatelnnocentii papae, qui eum creaveral, reprobato,
et imperii collati potestate privato, barones Aleman-
niœ, Pliilippi régis Francoruni consilio mediante ,
(i) Vinrent lie Bcauvais, xxxi, i.
DE HAINALT. LIVRE XX. 5l
spirituels , qui visitent les malades spirituels , s'appli-
quent d'abord à s'examiner eux-mêmes , interrogent
prudemment leur conscience , et pressent , pour ainsi
dire, les artères de leurs passions, de peur que le ma-
lade, les voyant examiner le prochain avant de s'être
examinés eux-mêmes, et faire des remontrances aux
autres sans s'être réprimandés , ne leur dise en mur-
murant : « Médecin , gucris-toi toi-même. »
Obsfrvatios. La chronique d'Helinand , de laquelle Vincent de
Beauvaiss'est beaucoup servi, renfermait quaire parties : i° i6 livres
depuis la cre'ation jusqu'au règne de Darius INothus; 2° 16 depuis
Darius jusqu'à la naissance de Je'sus-Christ ; 3° du cette naissance
jusqu'.i Tan 635 ; 4° ^^ ^'^"^ ^^^ '^ ^'^^^ 1204. Celle-ci a seule été im-
primée dans le tome Vil de la Bibliotheca Cirterciensis , avec les
notes de Bertrand Tissier. Hélinand est mort en 1227. [Bihl. niediœ
et infimœ latinitatis , par Fabricins )
CHAPITRE XIII.
Avènement de Frédéric H à l'empire ; expulsion d'Othon.
TIRE DES CHROMQLES.
Othon ayant été , comme on l'a vu, réprouvé et dé-
pouillé de l'empire par l'autorité du pape Innocent à
qui il devait sa couronne , les barons d'Allemagne ,
avec le conseil de Philippe , roi de France , élurent à
sa place Frédéric, fils de l'empereur Henri , et prièrent
le pape de confirmer cette élection. Quoique ce choix
convint assez au souverain pontife , il dissimula son
f)2 ANNALES
FreilcricuMi , Hcnrici quondàin imperntoris filium ,
elcgorunt imperatorein , rogantes papain ut ejus con-
lirinaiel clectionem. Qui , licèt salis vellct, quià la-
ni('[i ecclosia loniana sciuper gi-avitatem et maturita-
leiii il) uovis iebusobsorvareconsucvit,clissimulabat,
et (juià piogeniem illain non amabat. Idem itaquè
Frc(.'u;ricus, imperalor hujus nomitiis secundus, cœ-
pil ;inno Domini mccxi , mundl vero vmclxxiv,
videlicet post très annos à morte Philippi, et impe-
ravit annis xxxiv. Sic de consilio régis Francorum
à baronibus vocalus, Romam venit et à Romauis ho-
norificè susceptus fuit. Indè descendeus per mare,
venit Januam , et ibi quoque cum gaudio maximo et
honore reccptus est, adjuvantibus Bonitacio marchi-
sione Montis-Ferrati et civibus Papicnsibus et Cre-
monensibus et omnibus ferè Lombardiae civitatibus.
Transiens et Alpes, intravit Alemanniam et venit
Constantiam, cujus adventurn sciens Otho sequeba-
tur eum cum ducentis militibus ; jàmque praemiserat
famulos et equos suos , in eamdem urbem ipsâ die
venturus, itaquè cùm jàm ab urbe per très leucas
dislaret, Otho cum suis viriHter repulsus est. Dicunt
tamen quod , si Fredericus per très horas moram
fecisset, Alemanniam nunquàm intrâsset. Otho igi-
tur à Constanliis sic repulsus abcessit Brizach , à quo
etiàni , quià Theutonici cives illius oppidi contume-
liis et injuriis afficiobant eorumque fîlias et uxores
violabant, non minore décore quàm à Constantiis
est propidsus. Fredericus autem ab bis ipsis tanquàm
ab aliis imperii baronibus est receptus. Eodem anno
DE IIAINALT. LIVRE XX. ;)0
inlciilioii , tant pour ne pas s'écarter de la dignité et
de la maturité (|ue l'église romaine observe toujours
dans les choses nouvelles, que parce qu'il n'aimait
point celte famille. Le règne de l'empereur Frédéric ,
deuxième du nom, commença en 1211 , l'an du monde
5174 , c'est-à-dire trois ans après la mort de Philippe,
et dura trente-quatre ans. Appelé au trône par les ba-
rons , d'après l'avis du roi de France , il se rendit à
Rome , où il fut reçu avec beaucoup d'honneur. De là
il descendit par mer à Gènes. Sa présence y causa une
joie universelle , et il y fut complimenté par Boniface,
marquis de Montferrat, et par les habitans de Pavie ,
de Crémone et de presque toutes les villes de Lombar-
die. Ensuite il passa les Alpes, entra en Allemagne et
vint à Constance. Othon, ayant appris son arrivée, le
suivait avec deux cens chevaliers ; il avait envoyé en
avant ses domestiques et ses chevaux , et il devait ar-
river ce jour-là même à Constance , dont il n'était plus
qu'à trois lieues ; mais il fut vigoureusement repoussé
lui et ses gens. On dit cependant que si Frédéric se
fût arrêté seulement trois heures , il ne serait jamais
entré en Allemagne. Othon , repoussé de Constance ,
voulut se réfugier à Brisach , mais il en fut chassé avec
non moins d'ignominie, parce que les Allemands trai-
taient avec barbarie les habitans de cette ville , et vio-
laient leurs femmes et leurs filles. Frédéric, au con-
traire, reçut leui' hommage comme celui des autres
barons de l'empire. La même année , une conférence
eut lieu à Vaucouleurs, par la médiation de l'évèque
de Metz, entre l'empereur Frédéric et Philippe, roi
de France. Ce dernier n'y vint point en personne; mais
Louis , son fils, y assista pour lui avec les Grands du
royaume. Ils firent entre eux un traité d'alliance per-
54 ANNALE^
cclebralum est colloquium apud Vallem -Coloris ,
mediante Metensi episcopo, inter Fredericum impe-
ratorem et Philippum regem Francorum : cui tameii
non interfuit ipse, sed Ludovicus filius ejus cum
regni niagnatibus. Percusseruiit aulem inter se fœ-
dus amicitiœ perpetuum , sicut fueral inter praedeces-
sores eorum. Eodem anno rex Philippus lotum Pari-
sius in circuitu circumsepsit , et, licèt de jure scripto
propter bonuni publicum regnique commodum in
abeno fundo posset erigere rnuros atque fossata, ipse
tainen juri praeferens aequitatem, ea quae per hoc in-
currebant bomines de proprio fisco recompensabat
damna.
CAPITULUM XIV.
De recessu Kcginaldi comitis Bolonia- à regno Franciic ( i).
Anno Doinini mccxii, Reginaldus de Domno-
Martino, cornes Boloniœ, diruit quamdam fortericiani
quain Pbilippus Belvaccnsis episcopus , cognatus ré-
gis, in pago Belvacensi erexerat, pro eo quod vide-
batur damna facere terrae comitissae Clari-Montis ,
quae cognata ipsius erat. Ob hoc idem episcopus
(i) Vincent de Reaiivais, xxxi, 3.
DE HAINALT. LIVRE XX, D;>
péfuelle , comme l'avaient fait leurs prédécesseurs. La
même année , le roi Philippe entoura Paris d'une en-
ceinte ; et quoique le droit écrit l'autorisât, pour l'u-
tilité publique et l'avantage du royaume , à élever des
murailles et creuser des fossés sur les propriétés des
particuliers , il préféra l'équité à la loi , et indemnisa
avec son propre revenu ceux qui eurent à souffrir
quelque dommage par la construction de celte en-
ceinte.
Observation. C'est en lan que fut terminée la nouvelle clôture
de 1.1 ville de Paris, cnmmcncce vingt ans auparavant, des deux
côte's de la Seine , par ordre du roi Philipiie-Auguste. Pour venir
à bout de ce grajad dessein , il fallul renfermer dans la ville trois
bourgs presqu'enliers. ( Félibien , hist. de Paris , 1 , aoi . )
CHAPITRE XIV.
Renaud , comte de Boulogne, est chasse' du royaume de France.
En 1212 , Renaud de Dammartin , comte de Bou-
logne , détruisit une forteresse que Philippe, évêque
de Beauvais , cousin du roi , avait bâtie dans le Beau-
voisis , et cela parce que cette forteresse nuisait à la
terre de la comtesse de Ciermont , sa parente. Par re-
présailles , l'évéque abattit un petit château que le
comte avait fait construire tout récemment dans la fo-
ret d'Halines. De là naquirent des différends entre le
comte de Boulogne d'une pa?t, et l'évéque de Beauvais
;")(") ANNALES
quaindam aliam diruit muiHliuuciilaiii iii forestâ de
Halines, à dic(o comité de novo fundatam. Urulè
orta esl discordia inl«M- ipsum rotnitem ex unâ parte,
ac praefatum episcopum et nepotes ejus, filios Ro-
berti comitis Drocarum ex altéra. Eratque cornes
Boloniae régi suspectus , non propfer hanc guerram
tantùm sed propter castrum incxpugnabile, Morito-
nium dictum , in confinio Britanniaî minoris et Neus-
triae, quod horainibus armatis et victualibus munie-
rat; et insuper etiàm qiiià nuntios suos in regniprœ-
judicium ad Ollioneni impeiatorem et ad Johanneni
regem, ut dicebatur, mittebat. Petiit igitur ab eo
rex ut ei niunitiones suas traderet ; quas cîim ei ,
contra jus et consuetudinem patriae, denegâsset,
congregato exercitu , rox ad dictum castrum accessit,
ipsumque praeter spem infrà triduum expugnans,
quarto die cepit, et eo fidebbus suis munito, indè
acies in Boloniae partes direxit. Videns autem comes
forlitudinem régis, cui resistere non potcrat , lotum
Boloniae comitatnm omniaque castella Ludovico régis
filiodimisit, à quo totum illud feodaliter tenebat
Rex verô jàm totum comitatum Moritonii et Domni-
Martini et Albœ-Marlae, et Insulam-Bonam et Dom-
nifrontem, ac omnia illis appendicia, occupaverat ,
quae omnia idem comes tàm dono quàm régis potcn-
tiâ possederat. Sic igitur comes à loto regno recedens
ad comitem Barri, cognatum suuni , accessit, et apud
eum mansit.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. b'J
et ses neveux , fils de Robert , comte de Dreux , de
l'autre part. Le comte de Boulogne était suspect au
roi, non-seulement à cause de cette guerre, mais à
cause d'un château inexpugnable, appelé Mortain, situé
aux confins de la Bretagne et de la Normandie , où il
avait mis beaucoup de troupes et de vivres ; et plus en-
core parce qu'il avait envoyé des ambassadeurs à l'em-
pereur Oihoiî et au roi Jean , dans un but contraire
aux intérêts du royaume. En conséquence, le roi le
somma de lui livrer ses châteaux. Le comte s'y étant
refusé , au mépris des lois et coutumes du royaume,
le roi vint à la tête d'une armée assiéger le château dont
j'ai parlé , et s'en rendit maître , après une attaque vi-
goureuse qui dura trois jours. Il y niit une garnison de
troupes dévouées , et dirigea ensuite son armée vers le
comté de Boulogne. Alors le comte , se voyant hors
d'état de résister , remit son comté de Boulogne et
toutes ses places à Louis , fils du roi , de qui il les tenait
en fief. Déjà le roi s'était emparé des comtés de Mor-
tain , de Dammartinet d'Aumale, de Lillebonne,de Dom-
front , et de leurs dépendances , que le comte possé-
dait par donation du roi ou sous son autorité; de sorte
que Renaud, chassé du royaume, fut obligé de se reti-
rer auprès du comte de Bar , son parent , chez lequel
il demeura.
Observation. L'an 1 2i3 , le roi de France et le prince Louis , son
fils, après avoir subjugue' une partie de la Flandre , tombent sur le
comte de Boulogne , dont ils font en peu de tems la conquête en
l'absence de Renaud, qui s'était réfugié chez le comte de Bar, son
parent. (Guillaume de Nangis. )
58 ANNALES
CAPITULUM XV.
De inoril)iis cjiiscJcin comilis, et ejus fœdcre ciim rej^c Anf;lia' (i
In eo quidem comité nonnulla erant laudabiiia,
sed plura etiàm laudi contraria : nàni , ecclesias de-
primens , ferè semper excommunicatus erat; viduas
et orphanos depauperabat; sed et vicinos suos nobi-
les odio persequens, eoriim municipia desiruebat ,
accepta quidem à rege Pbilippo licentia , qui eum
olim multùm diligebat; et licèt uxorem haberet no-
bilissimam, cujusgratiâ Boloniae comitatum obtinc-
bat , et cujus filia Philippi régis filio nupta erat ,
spretis tamen ejus amplexibus, cum aliis mulieribus
scortans, etiàm concubinas publiée circumducebat.
Ciim autem excommunicatus esset, ad excommuni-
catos se transtulit, et confœderatus est imperatori
Othoni ac Jobnnni Anglorum rogi. Hos enim papa
excommunicaverat : Otlionem quidem , quià beati
Pétri patrimonium occupabat, Johannem verô, quià
Stcphanum , opinionis sanctae virum, Cantuariensem
archiepiscopum , ab ipso papa consecratum , ad se-
(i) Viiicenl Je lîcauvais , xxxi , t\.
DE HAINAUT. LIVRE XX. SQ
CHAPITRE XV.
(Jaractèro du comte de Boulogne. Son alliance avec le roi d'An-
gleterre.
Il y avait dans le caractère du comte plusieurs choses^
louables , mais plus encore de blâmables ; car il oppri-
mait les églises, et presque toujours il était en état d'ex-
communication. 11 dépouillait les veuves et les orphe-
lins , poursuivait de sa haine les seigneurs ses voisins,
et détruisait leurs châteaux. 11 prit volontairement
congé du roi de France qui l'aimait beaucoup depuis
long-tems. Quoiqu'il eût pour femme une princesse
très-noble à qui il devait le comté de Boulogne et dont
la fille était mariée au fils du roi de France , il la né-
gligeait pour d'autres femmes, et menait publiquement
avec lui ses concubines. Frappé d'excommunication ,
il alla trouver d'autres excommuniés , et fit alliance
avec l'empereur Othon et Jean, roi d'Angleterre. Le
pape avait aussi anathématisé ces deux princes, savoir:
Othon , parce qu'il occupait le patrimoine de saint
Pierre, et le roi Jean, parce qu'il ne permettait point à
titienne, archevêque de Canlorbéri , de venir occuper
son siège , bien que ce saint prélat eût été sacré par le
pape ; et plus encore , parce qu'il avait chassé de son
royaume tous les évéques , et confisqué à son profit ,
depuis trois ans , les biens des églises et des moines.
6o ANNALES
dcin suam accedcre non sinebal; quin otiàni onines
cpiscopos à regno suo ejecerat, oninesque res eccle-
siarum et bénéficia nionachorum fisco applicuerat
atque in iisus proprios jàm per Iriennium converte-
rat. Idem aùtein archipraesul et alii episcopi in regno
Fraucorum exulabant à rege Philippo liberaliter le-
cepti.Idem autem cornes antè confœderationem prae-
dictam per niaitios petebat restitutioncm terrœ suae,
sed rex ofierebat ei tantummodo sub conditione;
videlicet si stare vellet judicio regalis aulœ. Anne
praenolalo, Nivcrnis cathedralis ecclesia conflagratur.
Raymundus cornes ïolosanus haereticus judicatur [et
super hoc condemnatur].
CAPITULUM XVI.
De fiinJationc abbatiœ Bcatae-Mariae de l''onteneIlis jnxtà
Valcncenas.
Fertur et ex veridicâ relatione dominarum de
Fonte- Beatoe-Marige juxtà Valencenas et ex opinione
vulgatâ recitatur, quod priniariae fundatrices eccle-
siœ dictae Beatae-Mariae fuerunt duae sorores beghinae,
filiœ légitimas illustris domini Hellini de Ahieto, mi-
lilis, Johanna et Agnes vocilatœ, qua;, Spiritu-Sanclo
inflanimatje, propriis sinnptibiis oraloriiun in honore
DE HAINAUT. LIVRE XX. 6l
Cet archevêque de Cantorbéri et les autres évêques
d'Angleterre avaient été exilés en France , où le roi
Philippe les irai tait avec beaucoup de générosité. A.vant
cette alliance , le comte de Boulogne avait envoyé de-
mander au roi la restitution de ses terres , et le roi lui
avait ofiFert d'y consentir , à condition seulement qu'il
se soumettrait au jugement de la Cour royale de jus-
tice. La même année , la cathédrale de Nevers fut con-
sumée par le feu. Raimond , comte de Toulouse, fut
jugé et condamné comme hérétique.
Observation. Raimond VI, comte de Toulouse, fut excommunié
au concile d'Arles en 121 1 , au mois de février, par les Icgats du
pape Innocent III, qui confirma cette sentence le ly avril. (L'Art
de vérifier les dates. Chronologie des comtes de Toulouse. )
CHAPITRE XVI,
Fondation de l'abbaye de Notre-Dame de Fontenelle , près
Valenciennes.
On sait , par la relation véridique des dames de la
Fontaine-Notre-Dame,près Valenciennes, et par la tra-
dition vulgaire, que les premières fondatrices de cette
église de Notre-Dame furent deux sœurs béguines ,
filles légitimes du noble seigneur Hellin d'Aulnoi, che-
valier. L'une s'appelait .Teanne et l'autre Agnès. Ayant
été inspirées du Saint-Esprit, elles fondèrent à leurs
frais, vers l'an 1212 , un oratoire en l'honneur de la
62 ANNALES
Virginis gloriosae, juxtà Fontem-Beatœ-Mariœ-ad-La-
pides secùs liuvium Scaldi, primo fundaverunt, circà
annum Dotnini mccxii : in quo loco ob Dei rcvcren-
tiam et gloiiosai Virginis, necnon dictarum soro-
rum dcvotionem, virgines ac viduœ plures iiifrà
tempus brève divino servitio se mancipaverunt; et
in tantum discipularum Christi numerositas brevi
terhporis intervalle succrevit, ut dictus locus ad ipsas
inhabitandum minime suffîceret. Hœ siqnldem tune
temporis Christi discipulae nec régula speciali aut sta-
tutisobedientialibus habitu approbatoaut cœremoniis
regularibus minime vlnciebantur, sed solùm divinis
praeceptis et consiliis evangelicis, et juxtà collationes
in vitis Patrum contentas, observationes grosso et
rudi modo, proùt meliùs poterant , innitebantur ob-
nixae. Pâtre vero luminum inspirante, qui dat omni-
bus afïluenter gratias et non iraproperat sic fidelium
corda in devotionem dictarum discipularum Christi
succensit , ut circumvicinarum civitalum atque villa-
rum virgines adolescentulae, nobiles ac potentum
fîliae in famam et odorem dictarum currerent, ad ac-
quirendum perfectionis , devotionis et contemplatio-
nis palmam, et ad degustandum ejus fructus ubeies
et suaves. Infrà vero triennium piarum Christi dis-
cipularum numéro crescente, gratiâ Spiritûs-Sancti
praéeunte , Hellino praenominato ac ejus uxore Maria
necnon et Amatildo domino de Pons cooperantibus ,
necessitate compulsae , locum mutare decrcverunt ,
amnem seu fluvium Scaldi approximando ad alium
qui aptior ad inhabitandum et dilatandum omnibus
DE HAINAUT. LIVRE XX. 63
sainte Vierge , près de la fontaine tleNotre-Dame-aux-
Pierres , sur le bord de l'Escaut. En peu de tems, le
zèle pour la gloire de Dieu et de la vierge Marie , et la
dévotion des deux sœurs attirèrent dans cet oratoire
plusieurs filles et veuves qui s'y consacrèrent au ser-
vice du Seigneur, et bientôt le nombre de ces servantes
de Jésus-Christ s'accrut tellement , que ce lieu devint
insuffisant pour leur habitation. 4 cette époque, ces dis-
ciples du Sauveur ne suivaient aucune règle spéciale ;
elles n'avaient ni statuts, ni habits particuliers, et n'ob-
servaient point de cérémonies régulières ; elles se con-
duisaient seulement d'après les divins préceptes et les
conseils de l'Évangile , et suivaient les leçons conte-
nues dans la vie des Pères. Leurs pratiques de religion
étaient simples et grossières , mais elles fesaient ce
qu'elles pouvaient , et elles étaient animées d'un zèle
ardent. L'inspiration de celui qui est la source de toutes
lumières , et qui répand sa grâce sur tous avec une
égale bonté, enflamma si vivement tous les cœurs de
ces disciples de Jésus-Christ, que les filles des plus puis-
sans seigneurs , attirées par leur réputation de sainteté,
venaient de toutes les villes et villages des environs ,
pour mériter la palme de dévotion et de perfection,
et goûter les fruits délicieux qu'elle produit. Au bout
de trois ans , le nombre de ces saintes filles s'étant ainsi
accru par la grâce du Saint-Esprit , elles résolurent, avec
l'aide d'Hellin , de sa femme Marie , et d'Amatilde , sei-
gneur de Pons, de changer de demeurepour en prendre
une autre plus convenable et plus vaste , et en même
tems plus rapprochée de l'Escaut. Mais l'abbaye de
Crespin s'y refusa ; et comme elles ne pouvaient bâtir
une nouvelle église dans les limites de la paroisse sans
la permission de cette abbaye , elles continuèrent
64 ANNALES
vldebatur. Secl ecclesiâ de Crispinio resistenle, quià
infrà termiiios pairochiae siue ojiis licentia non lice-
bat ecclesiam novam fabricare, adhùc in loco prima-
rio dictae virgines reinanserunt, Auno eodem mccxv,
quidam apostolicae sedis nuntius, tituli Sancti Stc-
phani Cœlio-Monte presbyter cardinalis, Camera-
cum venit , ad quem accesserunt dicti Hellinus alque
Amatildus de Pons , qui pro Christi discipularuni et
earum ritu approbationis gratiam inipetrârunt. Anno
vero scqiienti , videlicet mccxvi , convenerunt cuni
ecclesiâ Crispinieusi de loci miitatione, pactione certa,
quâ confirmatâ, anno eodem locum mutaverunt et
ecclesiam eleemosynis fidelium fundare cœperunt.
Insuper, anno eodem, numéro eorum sufficienter et
abundanter multiplicato , concordi assensu omnium,
ut sub certâ religione approbatâ et liabitu humili
deinceps, et sub obedientiâ vivere possent decreve-
runt, et sanctum propositum earum abbatl Cister-
ciensi notifîcare curaverunt , qui , devotionem et
sanctum propositum earum attendens, petitioni ea-
rum , proùt inferiùs ostendetur ; affeclum prsebuit
cum effectu. Temporis vero successione, Spiritûs-
Sancti gratia sic earum corda affluenter demulsit, ul
comitum et comitissarum Hannoniae necnon et alio-
rum nobilium et non nobilium affectiones ad earum
devotionem attraheret, in tantum ut misericordiosâ
largitione bonorum, œdificiis consummatis, usquè
ad tempora moderna cum disciplina regulari et ho-
neslâ conversatione, famâ mulliplici redolente cum
gratiarum actionibus. Domino tamulatœ sunt.
DE II AIN ALT. LlVRl- XX. 65
lie demeurer dans le lieu de leur premier établissement.
La même année l2l5, vint à Cambrai un légat du saint-
siège, du titre de Saint-Eticnne-au-Mont-Cœlius , et
cardinal-prêtre. Hellin et AmatiUîe de Pons se rendirent
auprès de lui , et obtinrent son approbation pour l'é-
tablissement et la règle de ces pieuses filles. L'année
suivante, en I2l6 , elles firent avec l'abbaye de Cres-
pin une convention pour leur changement de demeure;
la même année , ce changement eut lieu, et la nou-
velle église fut commencée avec les aumônes des fi-
dèles. Leur nombre étant beaucoup augmentéencore
dans le courant de cette année , elles jugèrent conve-
nable de suivie désormais une règle approuvée , d'a-
dopter de nouveau un humble habit , et de vivre sous
l'obédience régulière. Elles firent coiujailre leur pieux
dessein à l'abbé de Citeaux , qui l'approuva , et leur
accorda avec bienveillance ce qu'elles demandaient ,
comme on le verra ci-après. Dans la suite , le Saint-
Esprit toucha SI profondéu;ent leur cœur , qu'il attira
sur elles l'affection et la dévotion des comtes et des com-
tesses de Hainaut et de tous les autres habilans du pays,
nobles et non nobles ; de telle sorte que , grâce aux
aumônes qu'elles reçurent d'eux, elles purent achever
leurs bàtimens , et se maintenir, jusqu'à ce jour, dans
la prospérité, en conservant cette discipline régulière
et cette auslérité de mœurs qui leur ont acquis une si
sainte renommée.
Observation. L'abbaye de Fouteaelles était située près de la vive
droite de l'Escaut, à une lieue au S.-O. de Valenciennes, et quatre
et demie au N.-E, de Cambrai. La maison e'tait Irès-bien l>;1tie, et
jouissait d'environ aS mille livres de renie en 1764 ( Dictionnaire
des Gaules par l'abbé Expilly . )
XIV. 5
66 ANNALES
CAPITULUM XVIL
De quîbiisdam littcris approbantibus fundationem monastcrii
Fonlenellarurn.
Ut quae dicta sunt veritate rcali comprobeiitur ,
litteras approbatlonis , quas reperire potui, huic operi
applicare decrevi. « Universis Chrisli fidelibiis eccle-
sia Beati-Landelini Crispinii salutem in eo qui est
omnium salus vera. Quoniàm humanœ conditionis
fragilitas ad oblivionis prona est delrimentum , et re-
ruui turbae non sufïicit, expedit ea quae à modernis
piè dinoscuntur, ne cum fugâ tcmporis fugiant à
memoriâ, scripti patrocinio confîrmari , et à moder-
norum praesentiâ ad futurorum notitiam dcportari.
Eapropter sciant tàm praesentes quàm futuri, quod
eoclesiam Beatae-Mariae in sua novellà plantatione
infrk limites parochiae nostrae bénigne suscipimus ;
ac vero eadem ecclesia Beatae-Mariae in recompensa-
tionem totius juris parochialis, quod babere debemus
infrà ambitum clausurae suae , nobis tenetur singulis
annis, in festo l)cati Johannis-Baptistae, quinque so-
lides solvere Valencenensis monetae. Firmatum est
etiàm quod jàm dicta ecclesia Beatœ-Mariœ-de-Fonte
in prœjudicium nostrum vcl gravamen, titulo elcemo-
synne vel emptionis, vel alio aliquo modo, niliil in
DE HAINAUT. LIVRE XX. 67
CHAPITRE XVII.
Lettres approb^tives de la fondation de l'abbaye de Fontenelles.
Pour prouver la vérité de ce qui précède , je crois
devoir ajouter ici les lettres d'approbation que j'ai pu
trouver. «L'église de Saint -Landelin de Crespin,à
tous les fidèles serviteurs de Jésus-Christ salut en celui
qui est le salut de tous. La fragilité de la condition hu-
maine condamnant les choses de ce monde à la des-
truction et à l'oubli , il est bon que les actions pieuses
qui se font de nos jours soient recueillies par écrit,
afin que leur souvenir ne fuie point avec le tems , et
que la postérité en soit instruite par ceux qui en ont
été témoins. C'est pourquoi nous fesons savoir à tous
présens et à venir que nous avons bien voulu permettre
le nouvel établissement de l'église de Notre-Dame dans
les limites de notre paroisse ; et que , en compensation
du droit paroissial que nous devons avoir dans toute
son enceinte , ladite église de Notre-Dame est tenue
de nous payer , chaque année, à la Saint-Jean-Baptiste,
cinq sous de rente , monnaie de Valenciennes. Enfin ,
il est encore convenu que ladite église de Noire-Dame-
de-Fontenelles ne pourra , à l'avenir , acquérir ni usur»
per quoi que ce soit à notre préjudice , soit à titre d'au-
mône , soit par achat ou de toute autre manière. En
foi de quoi nous avons fait écrire les présentes lettres,
()8 ANNALES
futuruni polcrit sihi acquircre vcl usurpaïc [n cujus
tiicti testimoiiium prœsenteni fecimus conscribi pagi-
uani sigilli nostri caractère roboratam. Actum anno
Verbi incarnati mccxvi. » Item alla littera. « Frater
Adam abbasCisterclenslsdilectis inChristo sororibus
de domo Sauctœ-Mariœ-de-Fonte jiixtà Valencenas
professis salutem ia Domino. Dévotion i veslrœ vo-
luntalis affectum quo ordini nostro piè deposcitis so-
clari et mancipari plurimùni commcndamiis , ad vo-
luntatem et consillum venerabilis coabbatis nostri
(Marae-Vallis, incorporationem et societatem ordinis
vobis concedentes; volentes etiàm et injungenles
vobis ut , sccundùm consilium et dispositionem pra^-
dictl Clarae-Vallis abbatis , in omnibus vos consuetu-
dini ordinis nostri conformatis. Hanc autem nostrum
concessionem , de consilio ejusdem abbatis , in se-
quenti capitulo publlcabimus et vobis confirmabimus,
si tamen fuerimus requisiti. Datumin Cisterclo anno
Domini mccxvi , mcnsc decembrio. » Item alia littera.
«Noverint universi praesentes litteras inspecturi ,
quod Hawidis abbatissa et moniales Beatœ-Mari;c-de-
Fontc juxtà Valencenas, de mandato et auctoritate
capituli gencralis, incorporatae sunt ordini Cister-
cîensi , et sunt filiœ Clarae-Vallis. In cujus rei noti-
tiam et testimonium nos frater Radulplius, abbas
Clarae-Vallis, pracseateni cbartam sigilli nostri muni-
niino fecimus roborari. Actum anno Domini Mccxvirr,
mense junio. »
DE IIAINAUT. LIVRE XX, 69
tjuc nous avons sceliccs Je noire sceau. Fail l'an île
Jésus-Chrisl 1:U6. » Une autre cl)arte est ainsi conçue:
« Frère Adam, abbé de Cîteaux, à ses chères sœurs de
Notre-Daïue-de-Fontenelles , près Valenciennes , salut
en Jésus-Chrisl. Nous apprécions la pieuse et affec-
tueuse intention qui vous a portées à demander d'être
associées et soumises à notre ordre ; et d'après la vo-
lonté et le conseil de notre vénérable co-abbé de Clair-
vaux , nous vous accordons l'incorporation et l'asso-
ciation audit ordre ; vous enjoignant , selon l'avis et
la disposition dudit abbé de Clairvaux , de vous con-
former, en toutes choses, à nos coutumes. La présente
concession , sur l'avis du même abbé , sera publiée par
nous dans le prochain chapitre, et vous sera confir-
mée, si nous en sommes requis. Donné à Cîteaux, l'an
1216 , au mois de décembre. » Autres lettres. «Fesous
savoir à tous ceux tjui ces présentes verront, qu'Ka-
wide, abbessc de Notre-Dame -de-Fontenelles, près
Valenciennes. et les religieuses de cette abbaye , d'a-
près l'ordre et l'aulorisation du chapitre général, sont
incorporées à l'ordre de Cîteaux , et sont filles de Clair-
vaux. En foi de quoi, nous, frère Raoul , abbé de
Clairvaux , avons fait sceller la présente charte de notre
sceau. Fait l'an 1218 , au mois de juin. »
Obsekvation. L'abbayii de Clairvaux ëfait fille de Cîteaux, avant
eto fondée en r i t5 paisiini lîernard, qui avait pris l'habit de Cîteaux
lieux ans auparavant, c'est-.î-tlire l'an iii3. Voyez les articles
Cisleaux et Clairvaux dans le Dirlionnairr des Caules par l'abbc
l'Npiil V.
70 ANNALES
CAPITULUM XVIII.
De praeparationc itineiis Philippi régis in Angliam , et de cinice-
signatioDC pueroruin (i).
EoDEM anno, rex Philippus concilium Suessionis
convocavit, cui cuni regni proceribus etiàm Braban-
tiae (lux interfuit, eique rex ibidem filiam suam ju-
vcnculam,nomine Mariam, Philippi comitis Namurci
relictam , desponsavit. Ibidem quoque de transfre-
tando in Angliam tractatum fuit; placuitque baroni-
hus sermo, et spoponderunt quod personaliter trans-
frelarentur cum rege Philippe. Causa vero quae regem
ipsum ad transfretandum in Angliam movebat, haec
erat, ut episcopos in regno suo oxulantes ecclesiis
suis restitueret, ibique divinum officium, quod jàm
per septennium in Anglià tolâ cessaverat, renovari
faceret, et ut ipsum regem Johannem, qui nepotem
suum Arturum occiderat, qui et pluiimos parvuios
obsides suspenderat , et innumera flagitia perpetra-
verat, vel pœnae condignae subjiceret , vel à regno
prorsùs expellens, secundùm intcrpretationem no-
minis sui, sine terra faceret. Solusque Ferrandus
(i) Vincent de BeauTais , xxxi,5. ^
DE IIAINAUT. LIVRE XX.
CHAPITRE XVIII.
Préparatifs de départ du roi Philippe pour l'Anglelerre. Croisade
des enfans.
La même année , le roi Philippe convoqua à Soissons
une assemblée à laquelle se trouvèrent les Grands du
royaume et le duc de Brabant. Le roi y donna en ma-
riage au duc la jeune Marie sa fille , veuve de Philippe,
comte de Namur, On y traita aussi du projet d'une
descente en Angleterre ; cette proposition plut aux
barons , et ils résolurent de s'embarquer en personne
avec le roi Philippe. Le motif qui déterminait le roi
à cette expédition contre l'Angleterre , était de rendre
à leurs églises les évéques anglais exilés en France , de
rétablir le culte chrétien, qui avait cessé totalement
en Angleterre depuis sept ans , et de punir le roi Jean
qui avait tué son neveu Arthur , fait pendre de jeunes
enfans qu'on lui avait remis en otages , et commis des
crimes sans nombre , ou de le chasser du royaume
pour justifier son surnom de Sans -Terre. Le seul
Fernand , comte de Flandre , refusa d'assister le roi
Philippe, à moins que ce dernier ne lui rendît aupa-
vant les châteaux d'Aire et de Saini-Omer, que son fils
Louis occupait. Le roi lui offrit l'échange de ces deux
places, d'après une juste estimation ; mais Fernand ne
voulut pas accepter cet arrangement, et se retira parce
'JÀ AiXNALhS
coincs Flaiidronsis suiun rfgi l*liilij)j)o iicgavit auxi-
lium, nisi priùs ei duo castella rcdclnet quœ Liido-
vicus filius cjus tenebat , scilicet Ariam et Sanctiim-
Audomarunî. Rex autcm obtulitei excanibiuni ad œs-
timalionem justam corumdem caslrorum; at Feiraii-
dus, hâc coiupensatione non accepta, recessil, quià
jàm régi Johaiiui, mediantc comité Boloniensi, confœ-
deratus erat : et tune primo apparuit. Anno praîno-
tato parvi pueri usqtic ad viginti circiler niillia, ut
a^stiinatum est, cruce signati sunl , ei per legioues
ad diverses maris portas, videlicet Massiliam et Brun-
dusium, pervenientes, inanes et vacui redierunt. Fe-
rebatur autem quod Yetulus de Monte, qui Arsacidas
à pueritiâ nutiire consueverat, duos clcricos cisma-
rinos in cairere detinuerat, nec unquàni eos diniil-
tere voluit donec ab eis ut regni Franciae pueros sibi
adducerent fîiniam promissioni:ni acccpit : ab his
ergo lestimabantur praedicti puori quibusdani falsis
visionum rumoribus atque promissionibus ad se cru-
ce-signandos illecti.
CAPITULUM XIX.
De rcconciliationt; Ingehiirgis , et itinti c Philippi refais in Flau-
(]iiani (i ).
Anno Domini Mccxiir, navigio ad eundum in An-
(i) Vincent tic Beau vais , xxxi, 6.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 'J O
qu'il avail déjà fait alliance uvcc le roi Jean, par la mé-
(lialion Ju comte de Boulogne , ce qui lut alors connu
pour la première fois. Cette même année , des jeunes
cnfans, dont on estime le nombre à vingt-cinq raille,
prirent la croix et se rendirent , par troupes, à divers
ports de mer , comme Marseille et Brindes , mais ils
furent obliges de revenir pauvres et dénués de tout.
On disait que le Vieux-de-la-Montagne , qui avail cou-
tume d'élever des Jrsacides (1) dès leur enfance , avait
mis en prison deux prêtres chrétiens, et ne consentit à
les mettre en liberté que sur ta promesse qu'ils lui fi-
rent de lui amener de France des enfans; et on croyait
que c'étaient ces prêtres qui , sous leprétexte de certai-
nes visions, et à force de promesses, avaient engagé les
enfans dont nous venons de parler à prendre la croix.
(!) Ce joot est corrompu dans le teste, et répond Traiscrablablc-
ment à celui d^ assassins. "S oyej. sur ces assassins on Ismaéliens,
l'iiistoire de^ Croisades, par M. Michaud. Paris, i8'i5. IJ , 91
CHAPITRE XIX.
Réconciliation avec Intjeburge. Vcyas^e du roi Philijipe en
Flandre.
En 1213 , le roi Philippe, après avoir fait disposer
des vaisseaux pour se rendre en Angleterre , se récon-
cilia avec Tngcburge, sa femme , dont il était séparé
"4 ANNALES
gliam jàni parato, rex Philippus Ingcburgcm uxo-
rem suam, à quâ jàm per annos xvi et aiiipliùs dis-
cesserat, in gratiam recepit , ex quo Francorum po-
pulus plurimùm exultavit. Venit itaquè rex cum
exercitu suo Boloniam , et ibi per dies aliquot naves
hoininesque siios hinc et indè vcnientes exspcclans ,
transivit usquè ad Gravaringas, villam opulentam
in finibus Flandriae suprà mare sitam : ad quam tota
classisejussecuta est eum ibi ex condicto. Fcrrandus
exspectatus nec venit nec in aliquo satisfecit, licèt ad
ejus petitionem ille dies ad salisfaciendum de omni-
bus retroactis eidem assignatus à rege fuerit. Itaquè
communicato baronum consilio, qui do omni provin-
ciâ regni convenerant , rex, dimisso proposito eundi
in Augliam, divertit in Flandriam, cepitque Cassel-
lum et Ypramactotamterrani usquè Brugias,[ ciassis-
que sua per mare secuta est eum usquè ad portum
propè Brugias, ] nomine Dam. Factâ etiàm voluntale
sua de Brugiis, profectus est Gandavum, relictis ibi
paucis militibus et satellitibus ad custodiam navium :
propositum enim ejus erat , acquisito Gandavo, trans-
fretare in Angliam. Dùm auteni essct in obsidionc
Gandavi , venerunt de Angliâ Reginaldus Boloniae
cornes etGuillermus cornes Salesberiensis, qui cogno-
minatus est Longa-Sputa, Hugo de Boviset aliimulti,
(juibus etiàm Fcrrandus ,eorum prœsciens adventum,
cum Ysanguinis(i) et Bloecinis (2) atque Flandrcn-
(t) Isanghien ou Iscghem , à 3 1. N. de Courtrai.
(a) On trouve en Flanilre le village de Rlaughem , à i 1. trois
rjiiarts K. S. E. de Saint-Omer ; et en Artois celui de Ble'quin , à
DE UAIXAUT. LIVRE XX. 'JZ)
depuis plus de seize ans , ce qui causa une grande joie
parmi le peuple de France. Le roi arriva avec son ar-
mée à Boulogne , et après y avoir attendu pendant plu-
sieurs jours ses hommes et ses vaisseaux qui s'y ren-
dirent de divers cotés, il alla jusqu'à Gravelines, ville
opulente des frontières de Flandre sur la mer. La
flotte entière l'y suivit d'après ses ordres. Fernand ,
qu'on attendait, ne vint point, et ne donna aucune
espèce de satisfaction , quoique leroi sur sa demande,
lui eût assigné ce jour-là pour satisfaire à tous les griefs
qui lui étaient imputés. C'est pourquoi, après avoir
consulté ses barons , qui étaient venus là de toutes les
provinces du royaume, le roi, différant son départ pour
l'Angleterre, entra en Flandre, s'empara de Cassel ,
d'Ypres et de tout le pays jusqu'à Bruges ; [ et sa flotte
le suivit par mer jusqu'à un port voisin de Bruges] ap-
pelé Dam (1) . Ayant réduit Bruges à discrétion , il par-
tit pour Gand , laissant un petit nombre de chevaliers
et de soldats pour garder les vaisseaux. Son dessein
était de se rendre en Angleterre après avoir soumis
Gand. Pendantqu'ilassiégeaitcetteville,Renaudcomte
deBoulogne, Guillaume comte deSalisburi , surnommé
Longue-Épée , Hugues de Boves , et beaucoup d'autres
chevaliers arrivèrent d'Angleterre. Fernand , qui pré-
voyait leur arrivée, accourut, de son côté, avec les
/sanguins, les Bloécins et les Flamands. Tous ensemble
se jetèrent sur la flotte, et s'emparèrent des navires
qui se trouvaient dispersés sur la côte, parce que le
port , quoique fort vaste , ne pouvait les conteiiir tous.
3 l. S. E. de la même ville. C'est peut-être à Tiin de ces deux pays
qu'on doit rapporter les Bloccini.
(i) Damme, à 3 1. N. E. de Bruges.
•jiy ANNALES
sibus occurrit : sicquc subito inucntcs occupavcrimt
navcs, qiiœ per littora crant dispersa), quià portus ,
licèt mirae aniplitiiclinis esset, non poterat omuos ca-
perc, cîim essent numéro mcc. Omnes igitur extra
portum inventas duxerunt, et in crasîinum portum
ac villani obscderunt. Quo audito,rex, obsidionc
Gandavi dimissâ, revcrsus ad obsessos, obsidioneni
solvit , et illos usquè ad navcs suas fugavit , multisquc
occisis et submcrsis usquè ad duo ferè niillia, plures-
quc probos ac strenuos captos adduxit. Sicquc cuni
Victoria Dam revertens, residuas naves victiialibus
cl aliis rébus evacuari praeccpit, ignequc immisso in
jpsas, et villam et totam in circuitu regioneni iuc»m-
dio consumpsit. Receptis obsidibus de Gandavo, \ pra,
lîrugis, Insula et Duaco , in Franciam rediit. Porro
Gandavi, Yprae, Brugis obsidcs pro xxx millibus
marchis in pacc rcddidit; Insulam vero, piopter ma-
litiam habitantium in eâ, funditiis cvertit. CasscUum
scinidirutum reliquit, DuacuiJi in manu sua retinuit.
Intérim autcm dùm baec agerenlur, rex Johannes me-
tuens ne cuni clcro componeret, nuntios ad papam
misifc, qui Pandulphuin subdiaconuni suum in An-
gliam mittens, paccm inter regeu) et clerum . ut po-
tuit, reformavit. Quae quidem compositio, quantiim
ad restitutioncm posscssionum Ecclesia^ et cleri, va-
luit, scd, quantum ad restitutioncm ablatorum, nul-
latenùs est sei'vata . licèt insc juramcnto ad utraque
se astrinxerit.
DE MAINALT. UV]\E XX. 'J'J
car on en comptait douze cens. Ils firent sortir du port
tous les vaisseaux qu'ils avaient pris , et le lendemain,
ils assiégèrent le port et la ville. A la nouvelle de cet
événement, le roi, quittant le siège de Gand, revint au
secours de la place attaquée, la délivra, força les en-
nemis à s'enfuir dans leurs vaisseaux , après en avoir
tué ou noyé près de deux mille , et fit prisonnier un
grand nombre de leurs plus braves chevaliers. Revenu
victorieux à Dam, il fit décharger les vivres et appro-
visionnemens qui se trouvaient sur les navires qui lui
restaient, y mit le feu, et livra aux flammes la ville
elle-même et le pays d'alentour. Ensuite il revint en
France , après avoir reçu des otages des villes de Gand,
d'Ypres, Bruges, Lille et Douai. Il rendit les otages de
Gand, d'Ypres et de Bruges pour trente railie marcs ;
mais il détruisit Lille de fond en comble , à cause de
la méchanceté de ses habltans. Il laissa Cassel à demi
ruiné, et garda Douai. Pendant que ces choses se pas-
saient, le roi Jean , craignant de traiter avec son clergé,
adressa des arabassadeurs au pape. Le souverain pon-
tife envoya en Angleterre Pandulphe son sous-diacre,
qui réconcilia, comme il put , le roi et le clergé. Ce
traité de paix eut son exécution , quant à la restitution
des biens de l'Eglise et des prêtres ; mais il n'en fut
pas de même en ce qui concernait la restitution des ob-
jets enlevés, quoique le roi eût juré d'en observer
toutes les conditions.
OBSEUVATioy. L'an i3i3, le Ic'gaf Pandtilplip ou Pandolphe obligea
le roi Jean à signer une charte par laquelle il résignait le royaume
d'Angleterre et la seigneurie d'Irlande entre les mains du pape. Le
légat garda la couronne et le scej)tre ciuq jours entiers j ensuite il
les rendit à Jean , lui fesant entendre <juc c'était par une faveur
spéciale du Saint-Siège. (Hist. d'Angleterre, par Rapin deTImyra?.
La Haye , 1 749. II . 3^ et 335. )
'^S ANNALES
CAPITULUM XX.
Quùd cornes Ferrandiis repertus fuit à Roberto de Bethuniâ in in-
sulâ Walachriae cum Willermo comité Hollandiae.
Eadem tempestate , anno Domini mccxiv, in vigi-
llâ Pentecostes , Thomas dictus Chieres, à Flandriâ
fugiens, venit in Novo-Portu, illùcque reperitRober-
tum de Bethuniâ, Ernoldum de Landas, Philippum
castellanum de Maldeghem et Philippum de la Gas-
tine , cum xi aliis militibus. Qui retulit eis quae et
quanta rex peregerat. Tune quaesierunt de domino
comité Ferrando an mortuus aut captus esset. Rober-
tus dixit quod illic manè quidam transierat piscator,
qui dicebat comitem Flandriae , comitem Boloniae et
comitem Salesberiae cum magnâ gente in insulà Wa-
lachriae sanos et incolumes fore, et sperabat quod
Guillermus comes Hollandiae cum praedictis intererat
cum ingenti comitiva Hollandrinorum atque Friso-
num. Qui, adinvicem consilia célébrantes, decreve-
runt quod solùm ipsi quatuor secretiùs ad Walachriam
accédèrent , Robertus videlicet, Arnoldus et duo Phi-
lippi ad quaerendum comitem eorum. Qui manè valdè,
die Pentecostes, in naviculam parvam unius piscato-
ris ascendcntes , sulcantes, dîim in medio mari pro-
D£ UAINAUT. LIVRE XX.
79
CHAPITRE XX.
Robert de Bcthune trouve le comte Fernand dans l'île de Wal-
cheren avec Guillaume, comte de Hollande.
A la même époque, en 1214, la veille de la Pente-
côte, Thomas, dit Chieres, fuyant de Flandre, vint à
Neuport , et y trouva Robert de Bélhune , Arnould de
Landas , Philippe , châtelain de Maldeghein , et Phi-
lippe delà Gastine, avec onze autres chevaliers. Il leur
rapporta ce que le roi venait de faire. Alors ils lui de-
mandèrent si le comte Fernand était mort ou prison-
nier. Robert dit qu'un pêcheur, qui avait passé parla
le matin, assurait que le comte de Flandre , le comte
de Boulogne et le comte de Salisburi étaient sains et
saufs dans l'île de Walcheren avec beaucoup de troupes,
et croyait que Guillaume, comte de Hollande, était
avec eux, à la tète d'un nombre considérable de Hol-
landais et de Frisons. Après s'être concertés, ils ré-
solurent de se rendre secrètement , dans l'ile de Wal-
cheren, tous les quatre seulement, savoir : Robert,
Arnould et les deux Philippe, pour chercher le comte,
leur seigneur. Le jour de la Pentecôte, de grand ma-
tin, ils montèrent sur une petite barque de pêcheur ,
et lorsqu'ils furent en pleine mer , ils aperçurent le
vaisseau du comte de Salisburi qui fesait voile vers
l'Angleterre , et le reconnurent au moyen de certains
8o ANNALES
spicerent, videruut navigluin comitisSalisbcriai ver-
sus Angliam propcrantis : recognoverunt siquidcni
intersignia certa; ot illâ nocte dicti milites jacuerunt
in quâdam insulû dictâVulpes. Incrasliimmapplicuc-
runtadinsuhiin Walachriae,et invenorunt comitem et
totamsuam comitivam cumcomitc Willermo Hollaii-
diœ et Frisiœ, unà cum comité Bolonise, in villa quâ-
dam dicta Andembourch. Conics vidensdictosbarones,
cum jucunditate grandi rect^pit. Illo sero consilia trac-
tantes , decreverunt quod nocte eâdem versus Ledam
properarent : quod et fecerunt. Ipsis perventis ad ter-
ram , intraverunt in Dam cum populo grandi Friso-
num atque Hollandrinorum , cum Guillermo domino
eorum : qui usquè Brugis alas eorum extenderant.
Comes Ferrandusmisil legatos Brugis, ad fincm ut red-
derent sibi villam. Qui omnino renuerunt sibi obe-
dirc, allcgantes quod rcx habcbat nobiliores villa3
in obsides et quod omnino vitas eorum tucrcntur.
Tune comes Flandrise cum caeteris comitibus sibi
adjunctis, disposuerunt villam Brugis invadere. Bru-
genses boc perpendentes, pacifiée villam totam red-
diderunt, et receperunt comitem eorum cum helitiâ
et apparatu magno , sibi debitum honorem exliiben-
tes. Milites ac domini patriarum suarum bœc audien-
tos , omnes veniebant Brugis ad sibi favorem prœs-
tandum et auxiiiuni. Congregatis igitur multis et
armatorum copiosa nuiltitudine, omnes antè Ganda-
vum perrexerunt. Qui Gandenses jucunditate repleti
dumiiuun suum proptium ualuralem uL comitem re-
«epcriiiil. Tune comos primo illîic niniorcs autlivit
DE HAINAUT. LIVRE XX. 8l
signaux qu'ils échangèrent. Dans la nuit, les quatre
chevaliers abordèrent dans une île appelée Wulpen[ 1 ) ;
et le lendemain ils se dirigèrent sur l'il e de Walcheren ,
où ils trouvèrent le comte et sa suite avec le comte de
Hollande et de Frise , et le comte de Boulogne , dans
une ville nommée Andcmbourg. Le comte, en voyant
ces barons, les reçut avec une grande joie. Le soir ,
ils tinrent Conseil, et résolurent de se diriger, dans
la nuit même, vers Leyde , ce qu'ils firent. Ayant dé-
barqué sur la côte, ils entrèrent à Dam avec une nom-
breuse troupe de Frisons et de Hollandais commandés
par Guillaume leur seigneur. Les ailes de leur armée
s'étendaientjusqu'à Bruges. Le comte Fernand envoya
des députés à Bruges pour sommer la ville de se ren-
dre ; mais les habitans s'y refusèrent, alléguant pour
motif que le roi retenait en otage les principaux de
leurs concitoyens, et qu'ils ne voulaient jjas exposer la
vie de ces otages. Alors le comte de Flandre et les autres
comtes qui l'accompagnaient se préparèrent à attaquer
Bruges. Les habitans , voyant ces dispositions , rendi-
rent la ville sans combat, et reçurent leur comte avec
joie, et avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Les
chevaliers et les seigneurs de ses Etats apprenant son
entrée à Bruges y arrivèrent pour lui prêter secours
et assistance. Tous se trouvant réunis , se dirigèrent
sur Gand avec une armée nombreuse. Les Gantois,
pleins de joie , reçurent le comte comme leur seigneur
naturel. Ce fut alors que le comte apprit que le roi de
France avait marché sur Lille et sur Douai, s'était em-
paré de ces deux villes , avait laissé à Douai une grande
(i) Entre Fumes et TNieiiporl
xiv. 6
8.2 ANNALES
quod rex Franciae fuerat in Insulis et in Duaco , et
ambas acceperal villas, et quod in Duaco magnam
specialiter armatorum multitudinem dereliquerat ad
patriae tuitionem , et constituerat Ludovicuin fîlium
suum etGalterum de Castilion, comilemSancti-Pauli,
capitaneos unà cuin Henrico Franciae marescallo.
CAPITULUM XXI.
Quùd cornes Ferrandus fecit fortificari villam Yprensem.
Eadem die venerunt rumores quod Ludovicus fi-
lius régis ab Insulis acredcre debcbat ad villam Gur-
tracensem comburendam. Tune Bolonionsis cornes
intulit statini : « Capiamus equos et arma , et prœve-
«niamus eos, et intremus Curtracum. Nos benè de-
«fendemus cara conlrà omnes adversantes. » Tune
comités, barones, milites et scutiferi Hannouicnses
et Flamingi armati super equos velociiis ascendentes,
villam exierunt Oandensem , et transeunles per Tru-
chinium , quià nitebantur quod aqua Lisaî esset in-
tennedia inter ipsos et Francigenas. Cùm autem per-
venissent ad aliam villulam , Dense vooitatam , tùm
perpenderunt fumum et flammam à Curtraco consur-
gentes, et audierunt à transeuntibus <juod villa Cur-
tracensis erat totaliter combusta, et quod Daniel de
DE IIAINAUT. LIVKE XX. 83
quantité d'hommes d'armes pour protéger le pays , et
avait nommé capitaines de ses troupes Louis , son fils,
et Gautier de Châtillon, comte de Saint-Pol, conjoin-
tement avec Henri , maréchal de France.
CHAPITRE XXI.
Le comte Fernand fait fortifier la ville d'Ypres.
Le même jour , le bruit se répandit que Louis , fils
du roi, devait sortir de Lille pour venir incendier Cour-
trai. Le comte de Boulogne dit aussitôt : « Prenons
« nos chevaux et nos armes ; prévenons l'ennemi ; en-
« trons dans Courtrai,elnouslo défendrons bien envers
« etcontretous. » Alors tous les comtes, barons, cheva-
liers et écuyers deHainaut et de Flandre, s'armèrent à
la hâte, montèrentà cheval et sortirent de Gand. llspas-
sèrentpar Dronghem ( 1 ) afin que la Lys se trouvât en-
tr'euxet les Français. Mais lorsqu'ils furent arrivés à u^e
petite ville nommée Deynse (2), ils virentdela fumée et
des flammes s'élever au-dessus de Courtrai, et ils ap-
prirent , par des voyageurs , que cette ville était réduite
en cendres, que Daniel de Markelies et Philippe de
(.) A 1 1.0, de Gand.
[n) Deynse, à 3 I. trois quarts 0.-S,-0. de Gand,
84 ANNALK?
Markelifs {;t Pliilippus do la Gaslinecnpli crant cap-
tivi in Curîraco, et qiiod Luclovicus, régis Franciai
filius , jàm versus Insulam pacificè repatriatus fucrat.
Qiiibus auditis, comes nimiùm dolens arripuit viam
vcrsiis villani Yprensem , et intravit villam sine coii-
Iradicto quccunquc, imocum honore et juhilo ipsum
solemniter rccepcrunt. Comes, imô comités et tota
comitiva de gratiosâ receptione ipsis actiones gratia-
riim hurgensihus reddiderunt. Comes cmii suiscomi-
iaiilibus , consilia rcplicantcs, decrcverunt illùc arres-
tarc villamque firmarc, muniliones corum illùc tota-
liter cum deliberatione, quandiù guerraeperdurarent,
confirmare. Tune fossata profundissima atque latissi-
ma cum aquarum concursibus effodi fecerunt; turres
satis fortes, ligneas tamen, portas mixtim de lapidi-
bus mixtimquc de lateribus coctis ac lignis firmissi-
mis, peregerunt, srcpcsque leslitudinatas loco muro-
rum per villae circuitum in brevi construi fecerunt.
Pontes siquidcm notabiles et dofensivos ubi pertincre
videbantur fundavcrunt. Tandem villa sufficientcr
fîrmatâ atque diversis munitâ ingeniis, decrcverunt
primiliis quoddam forlalltium, Herkingliem vocita-
tum, invadere; et euntes, dictum circumvallavcrunt
fortalitium, insultus aliquos facientes; sed fluvius
Lisœ intcrponebatur. Post xv dies obsidionis ineffi-
caces redierunt Ypris; indè infrà dies paucos contra
Insulam abierunt, et, per quatuor dies insult'is fa-
cientes, nihil proficiebant. Ludovicus, fiiius régis,
sic villam dimiserat munitam, ut ducenti milites cum
v^orum fanudanlibus virililcr, unà cum burgensibus
DE HAINACT. LIVRE XX. 85
la Gastine y avaient été faits prisonniers , et (juc Louib,
fils (lu roi (-le France , était déjà retourné Irauquille-
ment à Lille. A. ces nouvelles , le comte , saisi de dou-
leur , prit le chemin d'Ypres , et entra sans opposition
dans cette ville , où on le reçut avec beaucoup de joie
et de grands honneurs. Le comte, les seigneurs qui
l'accompagnaient et toute leur suite, remercièrent les
bourgeois de leur gracieuse réception ; et , après s'être
consultés , ils résolurent de s'arrêter dans cette ville ,
de la fortifier et d'y établir le dépôt de leurs approvi-
sionnemens pour toute la durée de la guerre. A cet ef-
fet, ils firent creuser des fossés larges et profonds qui
furent remplis d'eau ; construisirent de fortes tours en
bois, des portes faites d'un mélange de pierres , de
briques et de bois très-dur . et élevèrent à la hâte, au-
tour de la ville , des haies palissadées , pour tenir lieu
de murailles. Ils bâtirent de beaux ponts propres à la
défense , dans les endroits où cela parut nécessaire.
Enfin lorsque la ville fut bien fortifiée et munie de toutes
sortes d'engins , ils se déterminèrent à aller assiéger
la forteresse d'Herkinghem. lisse dirigèrent de ce c(jté,
entourèrent celte forteresse , et lui livrèrent plusieurs
assau ts ; mais ils ne purent traverser la Lys qui les en sé-
parait, etaprès quinze jours d'un siège inutile, ils revin-
rent ùYpres. Peu dejours après ils en sortirent encore
pour aller attaquer Lille ; et assiégèrent vainement
cette ville pendant quatre jours. Louis, fils du roi, l'a-
vait laissée si bien pourvue, qu'à son départ il se trouva ,
pour la défense de la ville , deux cens chevaliers avec
leur suite, outre les bourgeois qui se préparaient à faire
une vigoureuse résistance. Le comte Fcrnand, voyant
qu'il ne pouvait réussir , partit ; maiblcs Lillois , ayant
appris qu'il se retirait . firent adroiicu}cnt une sortie,
86 AtVWALKS
qui forniam niagnanimltatis resistcndi ostcndebant ,
pro villœ tuitione ac defensione in ejus recessu rcman-
seraht. Videns cornes Ferrandus quod nihil proficic-
bat, retrocessit. Illi vero de Insulis, ejus perpenden-
tes recessuni, exierunt cautè, et, in caudâ aciei co-
rnitis superintranles, Boursardum de Bourgiselles ,
virum nobilcm atque notabilem, ceperunt, et in Insulâ
incarceraverunt.
CAPITULUM XXII,
Quôd cornes Ferrandus Flandriap et Hannoniae cepit vi armorum
civitatem Tornacensem.
PosT recessum ab Insulis cornes Ferrandus, con-
silio procerum suorum babito , cum aciebus suis ve-
uit ctTornacum civitatem obsedit. Insultibus babilis
quàm pluribus, et macbinis atque pelrariis ereclis,
et lapides cum ignibus mangonellis in civitate diri-
gentibus, interfcctis quàm pluribus, civibusinfrà ci-
vitatem inter se dissentientibus; tandem comes Fer-
randus per murorum diruptionem fere mille pcdum
civitatem inlravit, spoliavit, et eam pro parte majori
disruplt ; portas et muros stravit. Gubernatores villœ
recollecti xxii millia librarum sibi prœsentaverunt ,
ad finem ut civitatis residuum reservarct , ad fîncm
DE HAINAUT. LIVRE XX. 87
tombèrent sur l'arrière-garde de l'armée du comte ,
firent prisonnier un noble et fameux chevalier appelé
Boursard de Bourgiselles , et l'enfermèrent dans les
prisons de leur ville.
Obsebvatiok. La forteresse appelée ici Herlinghem, est appelée
plus bas, page go, Erkinghehem.
CHAPITRE XXII.
FernaotV, comte de Flandre et de Haiuaut , emporte d'assaut
la ville de Tournai.
Après sa retraite de Lille , le comte Fcrnand, ayant
pris l'avis des seigneurs ses vassaux , vint avec son ar-
mée mettre le siège devant Tournai. On livra de nom-
breux assauts. Des machines, des pierriers lurent mis
en usage ; les mangonneaux lancèrent sur la ville des
pierres et du feu ; enfin , après avoir tué beaucoup de
monde , et favorisé par la discorde qui s'éleva parmi
les assiégés , le comte Fernand pénétra enfin dans la
ville par une brèche de près de mille pieds de large ,
la saccagea, la détruisit en grande partie, et démolit
les portes et les murailles. Les gouverneurs de Tournai
recueillirent et lui offrirentalors vingt-deuxmille livres
pour qu'il consentît à ne pas incendier le reste de la
ville. Le comte accepta ces offres , et envoya soixante
bourgeois comme otages à Gand , après avoir fait cou»
88 ANNALES
Ut non comburerctur. Coiiies obl.Ua suscepit, et lx
biu'geiiscs pro ostagiis Gandani transmisit, priiisxii
capitibus truncatis. Accidit quod octavâ die à captionc
civitatis in foro Vaccarum ignis succrevlt, undèquin-
que comburobantur vici , extra tamen civitatis muros.
Item oâdem die et borâ, extra poi'tam Prunae, juxtà
Sancti-Martini ecclesiam, ignis simiHter succrevit;
et in propriâ civitate in vico dominae Odilae Aletac-
que, et in Turâ et in vico dicti Sancti - Pétri ignis
adeo vebemens succrevit, ut tota civitas incendio vi-
deretur periclitari. Cornes Ferrandus dolens perquiri
fecit diligenler undè taie provcnerat inccndium : re-
perit fuisse Flamingos, qui dolore cruciebantur quod
Ferrandus civitatem non exponebat ludibrio; et re-
periens conscios circiter octo, csRteris effugientibus ,
morte cruentissinia fecit ipsos perire. Tenuit igitur
cornes Ferrandus civitatem ïornacensem pacificè;
statuit illùc prœpositos, juratos, scabinos, clientes,
et totam officiariis renovavit civitatem, sibi fidelita-
tem perpetuam jurantes, majore partis legis antiquœ
ad Gandavuni in ostagiis transniissâ in signum per-
petuœ fidelitatis et obcdientiae. His temporibus con-
sultus fuit cornes Ferrandus ut ad obsidenduni villani
Insulensem iteralo accederet, quià Ludovicus, régis
fîlius, solîini diniiserat honiincs armatoruni in ({uo-
dani forti Castro, dicto de lercgnau, juxtà muros villa;
situato : sic crat illud castrum à rege Franciaî dispo-
situm , quod ab extra villam et ab intrà sibipatebat
aditus liber. Accessit igitur cornes ad ol)sidionem ;
obsedit, invasit et tandem villam accepit; paucos in-
DE IIAINAUT. LIVUE XX. 89
per douze têtes. Le huitième jour après la reddition
de Tournai , le feu prit dans le marché aux Vaches , et
consuma cinq villages , hors des murs de la ville. Le
même jour et à la même heure un autre incendie éclata
hors de la porte de Prune , près de l'église Saint-Martin ;
enfin , dans l'intérieur de la ville , le feu prit également
dans le quartier de dame Odile Aletacque, dansla Tour,
et au quartier Saint-Pierre, de sorte que toute la ville
paraissait en danger d'être consumée par les flamuies.
Le comte Fernand, affligé de cet événement, fit recher-
cher avec soin d'où provenait l'incendie , el on décou-
vrit qu'il était l'ouvrage des Flamands, qui étaient ir-
rités de ce que Fernand ne livrait point la ville au
pillage. Le comte en trouva huit coupables, et les fit
périr d'une mort cruelle, tandis que leurs complices
prenaient la fuite. Fernand occupa ainsi paisiblement
la ville de Tournai. Il y établit des prévôts , des jurés ,
des échevins, des sergens, et renouvela tous les officiers
de la ville , qui lui jurèrent fidélité à toujours , après
avoir envoyé à l'hôtel de Gand la plus grande partie
de l'ancienne loi en signe de fidélité et d'obéissance per-
pétuelle. A cette époque ,1e comte Fernand résolut d'aller
assiéger de nouveaula ville de Lille, parce que Louis, fils
du roi , n'avait laissé de troupes que dans le château-
fort de léregnau , situé près dos mui » de la ville. Ce
château avait été disposé par le roi de France de telle
sorte que l'entrée en était également libre , soit de l'inté-
rieur , soit de l'extérieur de la ville. Le comte vint
donc faire le siège , entra dans Lille , et la soumit sans
tuer beaucoup de monde et sans rien piller ; et lorsque
l'ordre y fut établi , il s'approcha du château de lé-
regnau. La nouvelle de la prise de Lille étant parve-
nue au roi , il rassembla ses troupes qui étaient toutes
go ANNALES
terfecit , nec villam spoliavit. Cornes laiulem, villa
aliquantisper quietatâ, ad castrum de lercguau ac-
cessit. Runioribus de villaelnsulensiscaptioneadregem
perventîs, statim congregavit acies jàm properatas,
versus Flandriam descendit. Cornes aulcm Ferrandus
antequàm à Tornaco rccederet, duplicl lertiandgra-
vabatur, et iii tanlum ut in lecticâ veheretur. Rege
autem Insulas pervenlo, cornes videns villae incons-
tantiam, et quod rex libère et sine difïîcultate per
castrum de leregnau poterat intrare , consultus su-
per lecticam ascendens, versus Gandavum recessit,
cunctis à villa volentibus quaeque bona exportare re-
cedentibus pacificè. Tune rex infrà dies paucos cas-
trum subintrans , faciliter villam intravit,ety paucos
reperiens viros, villam combussit ; deindè fortalitium
d'Erkinghebcm dirui jussit unà cum Castro Casseleti,
deindè ad Franciam repatriavit.
CAPITULUM XX 111.
Quôd Ferrandus cornes acccssil ad regem in AngliA , à quo cuin
honorificentiiî siisceptus est.
EoDEM anno in hieme, cornes Ferrandus ad An-
gliam pcrtransiit unà cum Ernouldo de Aldenardis,
RassonodeGaures, Gilberto de Bourgiclles,Gerardo
DE HAINAUT. LIVRE XX. 91
prêtes , et s'avança vers la Flandre. Le comte de Flan-
dre, avant son retour de Tournai , était atteint d'une
double fièvre tierce qui l'obligeait à se faire porter sur
une litière. Lorsque le roi fut arrivé à Lille , le comte,
dégoûté de l'inconstance des habitans , et voyant que
le roi pouvait entrer sans difficulté par le château de
léregnau , prit son parti , et , montant sur sa litière ,
se dirigea vers Gand , laissant à tous les habitans de Lille
la faculté de se retirer avec ce qu'ils voudraient em-
porter. Le roi étant entré dans le château au bout de
quelques jours , entra également dans la ville sans dif-
ficulté, et, n'y ayant trouyé que très-peu de monde , il
la livra aux flammes. Ensuite il fit démolir la forteresse
d'Erkinghehem ainsi que le château de Cassel ; après
quoi il revint en France.
Observation. C'est en i2i3 que le comte Fernand prit et saccagea
Tournai. Voyez-en les de'tailsdans l'histoire de cette ville. La Haye,
lySo. 1 , 175.
CHAPITRE XXTll.
Le comte Fernand se rend en Angleterre auprès du roi , qui le
reçoit avec de grands honneurs.
Dans l'hiver de cette année , le comte Fernand passa
en Angleterre avec Arnould d'Audenarde , Rasson de
Gaure , Gilbert deBourgielles , Gérard de Sotenghien,
et beaucoup d'autres chevaliers. Il était précédé de Ro-
bert de Béthune et de Baudouin d'Aire. En débarquant
<)2 ANNALliS
(le Sotcngluon et aliis quàm plurihus nulilihua ; prae-
cesserai siquidem comitem Robertus de îîelhuniâ el
Balduinus d'Aire. Cornes applicait ad portiim dictum
Flamvis sine equis ; sed rex, audilo ejus adventu,
statim mlsit sibi equos in ahundantia , et pervenit
iisquè ad Cautabrigiam, Tune rex dixit Roberto de
Belbuniâ et Balduino : «Cornes vester applicuil ad
a regnuni nostrum , et nunc est Cantabrigiie. » Ad
hacc respondit Robertus : « Quarè statim ad ipsum
«non accessisti , domine? » Rex subridendo dixit :
« Robertc, tu videris esse Flamingus , credis quod do-
« minas tuus sit aHcujus reputationis. » Cui Rober-
tus : « Ego non credo quod sit alicujus reputationis,
« sed scio ipsum fore magnum , si pacifiée, proùtjus-
«tum esset, de suis possideret terris.» Cui rex : «Ro-
«berte, juste respondisti. Vadamus igitur ad equos,
« ut in Cantuaria sibi obvlomus. » Cùm autcm Can-
tuariae pervenissent , rex equo descendit et amplexa-
tus est comitem , et reverentcr suscepit eum cum os-
culopacisetomnesbarones cum ipso cxistentes.Tunc
rex invitavit eum in crastinum in prandio cum totâ
sua comitivâ : in quo prandio ac die rex. multa cum
ipso tenuit consilia; et fecit homagiuni régi de qua-
dam terra quam rex sibi dederat in Angliâ. Tune fue-
runt confirmalœ conventionos aliàs tractattX inter rc-
gem Angliœ et comitem Flandrioe. In crastinum co-
mcs cum suis adjuuctis versus Flandriam repatriavit.
Comité Ferrando ad Flandriam pervento, audivit ru-
mores (juod Ludovicus, régis filius, Balcolum inFlau-
driâet viilam de Stamfort el plnres alias ad dominam
DE IIAINAUT. LIVRE XX. f)3
au port de Flamvis , il n'avait point de chevaux : mais
à la nouvelle deson arrivée, leroiluienenvoyaungrand
nombre , et le comte alla jus(^'à Cantorbéri. Alors
le roi dit à Robert de Bcthune et à Baudouin : « Votre
« comte a débarqué dans notre royaume et se trouve
« maintenant à Cantorbéri. » Robert lui répondit :
« Pourquoi , seigneur , ne vous êtes-vous pas empressé
« d'aller au-devant de lui? » « Robert , » dit le roi en
souriant , « on voit que vous êtes Flamand; vous avez
« une haute idée de la renommée de votre maître. »
Robert répliqua : « Je ne dis point que mon maître ait
« une grande renommée ; mais je sais que ce serait un
<i grand prince s'il était en possession de ses Etats ,
« comme le voudrait la justice. » « Vous avez bien ré-
« pondu , Robert, » dit le roi. « Montons à cheval et
« allons au-devant du comte à Cantorbéri. » Lorsqu'ils
furent arrivés dans cette ville , le roi descendit de che-
val , embrassa le comte , et, après lui avoir donné le
baiser de paix , le reçut avec de grands honneurs ,
ainsi que les barons qui l'accompagnaient. Ensuite le
roi l'invita à un repas pour le lendemain , lui et toute
sa suite. Dans ce repas , le roi tint Conseil avec lui sur
divers objets , et le comte fit hommage au roi pour une
terre que celui-ci lui avait donnée dans son royaume.
Les conventions faites antérieurement entre le roi d'An-
gleterre et le comte de Flandre furent alors confirmées.
Le lendemain, le comte et ses compagnons repartirent
pour la Flandre. En y arrivant, Fernand apprit que Louis
fils du roi , avait pris Bailleul en Flandre , Stamfort,
et plusieurs autres places qui appartenaient à Mahault,
belle-mère du comte , ce qui l'affligea beaucoup. Peu
de tcms après il assembla ses vassaux, savoir : le comte
de Boulogne,, le comte de Salisburi, Hugues de Bove
94 ANNALES
Mehaldim , materteram comitis , pertinentes ceperat;
undè cornes multùmdoluit. Qui,paucisevolutis tem-
poribus, coines congrègavit gentem suam, comitem
videlicet Boloniensem, comitem Salesberiae, Hugonem
de Boves et Robertum de Bethuniâ, eu m suis adjunc-
tis, et villam Sancti-Audomari invaserunt. Quicquid
erat extra muros succendentes , et spolia villae ca-
pientes, villam gravibus damnis (i)intulerunt. Ab-
hinc comitatum de Ghisnes subintrantes, qui Flamin-
gis inimicabatur, quià filius Franciae régis, Ludovicus,
à comité abstulerat totum comitatum , combusserunt,
usquè ad muros villaî de Ghisnes quasi totum dévas-
tantes. Vicecomes de Meleum , qui terram dicti Lu-
dovici manu tenebat , videns quod tota terra sua com-
busta, spoliata et devastata erat, congregavit gentem
magnam , qui prosecuti fuerunt Flamingos ; verùm
tamen ipsos invadere timucrunt. Abhinc Flamingi
depraedati sunt atque succenderunt villam de Cole-
wide in eodem comitalu , et indè cum paceapud Gra-
velinghes reconversi sunt cum magnâ prœdâ, et post-
modùra Ypris cum honore suscepti sunt.
(1) Sic.
DF. HAINAUT. LIVRE XX. 96
et Robert de Béthunc , avec leurs auxiliaires , et tous
ensemble se jetèrent sur Sainl-Omer. Tout ce qui était
hors des murs fut brûlé , et la ville livrée au pillage
souffritdes dommages considérables. De là ils entrèrent
dans le comté de Guines , qui était alors en guerre avec
les Flamands , parce que Louis , fils du roi , l'avait en-
levé tout entier au comte ; ils y brûlèrent et dévastèrent
tout devant eux jusqu'aux portes de Guines, Le vi-
comte de Melun , qui occupait le pays pour le prince
Louis, voyant tout le comté livré aux flammes et au
pillage , rassembla ses gens , qui se mirent à harceler
les Flamands , mais sans oser les attaquer. Ensuite les
Flamands pillèrent et brûlèrent Coulogne (l) , dans le
même comté ; après quoi ils retournèrent tranquille-
ment à Gravelines , et de là à Ypres , où ils furent re-
çus avec hoianeur.
(i) Entre Calais et Guines. Cette paroisse est situe'e dans une
contrée fertile en blé, en pâturages et en légumes, surle^anal qui
mène à Ardres , à une petite lieue au S.-E. de Calais. On l'appelait
autrefois Colewide , qui est un composé de col qui signifie choux,
et wide qui veut dire sauvage. Ce village était ainsi nommé à cause
de l'abondance de légumes que produit son terroir. ( Dictionnaire
des Gaules, par Expilly, art. Coulogne. ) Coulogne est aujourd'hui
dans le départemeat ide Calais, arrondissement de Boulogne.
9^ \NNAIES
CAPITULUM XXIV.
Quôil Ferraruliis cornes intravit tcrram Ludovici régis, et olisedit
ac cepit castrum de Tornehem.
EoDEM anno (t), conscquenter post Pascha, dic-
tus cornes iteriim suas congrcgavit acics, et, intrans
tcrram Ludovici , régis filii , obsedil castrum do Tour-
nehen et cepit, combussit et destruxit, et muros infrà
fossata projlci fecit, cunctis in codern repartis priiis
decapitatis. Abhinc iterùm intravit torram de Ghis-
nes. Qui quicquid fuerat residui combussit et des-
truxit, et obsedit castrum de Ghisnes , cepit et des-
truxit. Comitissam vcro de Ghisnes (2), quœ sua erat
cognata, in eodem Castro cepit, et ad Flandriam
honorificè duci fecit. Isto tempore, Guiilermus advo-
catiatus de Bethuniâ moriebatur. Vicecomes de Me-
leun, qui oppidum Bethuniœ occupa verat, vice Lu-
dovici , fdii régis, reddidit Mehaldi , quœ fuerat uxor
Guillermi advocatiati et mater Robcrti de Bethuniâ ,
et tenuit dictum castrum usquè ad annos légitimes
Danielis fihi sni et usquedîim reversus fuit à Terrâ-
(i) An. iai4-
[•i) l'aile se nommait HoalnT
DE HAINALT. LTVRE XX. g^
CHAPITRE XXIV.
Le comte Femand, entrant sur les terres de Louis , fils du roi
assiège et prend le château de Tourncham.
La même année , après Pâques , le comte rassembla
de nouveau son armée, et, entrant sur les terres de
Louis, fils du roi , mit le siège devant le château de
Tourneham, le prit, le brûla et renversa les murs dans
les fosses , après avoir fait décapiter tous ceux qui s'y
trouvaient. Ensuite il pénétra de nouveau dans la terre
de Guines , brûlant et détruisant tout ce qui avait été
épargné; et ayant assiégé le château de Guines , il s'en
empara et le rasa. Tl fit prisonnière dans ce château la
comtesse de Guines , sa cousine , et la fit conduire ho-
norablement en Flandre. A cette époque, mourut Guil-
laume , avoué de Béthune. Le vicomte de Melun, qui
occupait cette place pour Louis, fils du roi, la rendit
à Mahaut , veuve de l'avoué Guillaume et mère de Ro-
bert de Béthune ; il continua néanmoins de garder ce
château jusqu'à la majorité de son fils Daniel et jusqu'à
son retour de la Terre-Sainte. Robert apprit la mort
de son père lorsqu'il était encore dans le comté de Bé-
thune , et cette nouvelle lui causa une profonde dou-
leur. Ensuite ils revinrent tous en Flandre. Quelques
mois après , le comte rassembla encore ses troupes ,
XIV. ^
g8 ANNALES
Sanctâ. Isti rumores venerunt usquè ad aures Roberli
filtisui^dùm adhùc esset iu temidcGhisues , de morte
patris sui, undè maguum suscepit lamentum. Abhinc
omnes ad Flandriam repatriaverunl. Emeusis aliqui-
bus mensibus , cornes iterùm suas convocavit acies ,
et intravit terram dicti Ludovici, etcombussitetdes-
truxit totam terram usquè propè Attrebatum , et vas-
tavit cura totali consumptione villara dlctam Souchet
juxtà Attrebatum ad très leucas. Abhinc antè cas-
Irum et villam de Lens fecit insultus, sed non arres-
'tavit diù; sed accessit ad villam de Houdam [/. deHes-
din ] , et eam totaliter corabussit cum prioratu. Ite-
rùm abhinc ad quoddam fortalitium, quod dicebatur
Pulchra-Domus, quod ad Sigerum de Gandavo per-
tinebat, qui cum Ludovico praediclo alligabatur, ac-
cessit, et, illud funditùs destruxit. Quibus perpetra-
tis, accessit ad obsidendum villam de Aire, ubi sedit
circiter tribus hebdomadis, et insultus plures ad por-
tas fecit : licèt modicum profecerit, damna plurinia
iutulit villaeethabitantibus ineâdem; patriamque cir-
cumadjacentem, Ludovico prœdicto obedientem , to-
taliter abraslt, captivitatis perpluribus aut necatis,
Rex Philippus audiens quœ et quanta Flandriae cornes
percgit, convocatis aciebus, versus Flandriam pro-
peravit. Cornes autem Flandria? audiens quod impe-
ratorOtho,ad régis Angliae raandatum, ad Hanno-
niensium partes descenderat , ei obviàm processit.
Vidcns comes quodpaucam gentem secum adduxcrat,
et quod à papa depositus ab iniperatoria dignitateet
excommunicalus erat, non obslantibus quibuscunque.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. QÇ)
entra sur les terres de Louis, brûlant et ravageant tout
le pays jusqu'aux environs d'Arras , et détruisit tota-
lement le village de Souciiez, situé à trois lieues de celte
ville. Il attaqua ensuite le château et la ville de Leus,
mais sans s'y arrêter long-tems. De là il se dirigea. sur
Hesdin, et réduisit en cendres cette ville et son prieuré.
Il attaqua aussi et détruisit de fond en comble un châ-
teau appelé Belle-Maison, appartenant à Siger de Gand,
allié de Louis. Après ces diverses expéditions , il alla
faire le siège d'Aire , où il resta trois semaines, pen-
dant lesquelles plusieurs assauts furent donnés aux
portes de la ville. Cette attaque ne lui réussit point,
mais il causa de grands dommages à la ville et aux ha-
bitans. Il brûla tout le pays environnant, qui était sou-
m'5 à Louis , après avoir pris ou tué un grand nombre
de personnes. Le roi Philippe apprenant ce qu'avait
fait le comte de Flandre , réunit ses troupes et s'avança
vers la Flandre. Cependant le comte, averti que l'em-
pereur Othon , mandé par le roi d'Angleterre , était
arrivé dans le Hainaut, alla au-devant de lui; et ayant re-
marqué la suite peu nombreuse de ce prince, quelepape
avait dépouillé de la dignité impériale et excommunié
sans que personne s'y opposât , il le reçut avec solen-
nité , et le logea honorablement dans son propre palais
à Valenciennes , où Othon et ceux qui l'accompagnaient
demeurèrent jusqu'à l'arrivée du roi de France.
Observation. L'an I2i3 , Othon se ligua avec le roi J'Angleterre
son oncle , et le comte de Flandre contre le roi de France. Henri ,
duc de Brabant, entra dans cette confe'dération , mais avec répu-
gnance. Si Fernand ne l'avait pas attache' sincèrement à son parti,
il l'avait du moins de'tache' de celui du roi de France , et ce re'siiltat
opérait le même effet, qui était d'affaiblir la ligue de Philippe, et
de fortifier celle d'Othon , qui grossissait tous les jours. Le comte
de Hollande et le comte de Lirabourg y étaient entres, et tous ces
princes avaient une si grande confiance dans leurs forces réunies ,
lOO ANNALES
ipsum solcmnlter susccpit, ctiàm insuâValonccncnsi
villa in aulâ propriâ ipsuni decentcr susccpil , in qua
remansit cum tota comitivâ suâ usquè ad régis Fran-
ciae adventum.
CAPITULUM XXV.
De bello nostrorum contrA Alhigenscs , et ticcc rcgis Arrago-
num 'il.
Hoc eodem anno(2), mense septembri , commis-
sum est mirabile praelium in terra Albigensium. Quin-
quennio namque jàm elapso cùm viri venerabiles
archiepiscopi Petrus Senonensis et Robcrtus Rotho-
magensis, episcopi vero Robertus Baïocensis ac Rcgi-
naldiis Carnotensis , ac alii plures, sed et Odo Bur-
îïundiae dux ac Henricus cornes Nivernensis, et alii
multi barones et infini ti populi de regno Francorum
cruce-signatijin partes illas ad debellandumbferesim,
nuptiasdetestantem et carncm comediprohibentem,
aliaque fidei contraria asserentem, accincti fortitu-
(t) Ce chapitre est extrait de Vincent de Bcauvais, xxxi , 9. Le
texte des chapitres qui prectklent ne se Ironve ni dans la compi-
lation de cet auteur ni dans le recueil des historiens de Philippe-
Augiihfe , pid)lie par fru M. Brial.
(a) An. i2i3.
DE IIATNADT. LIVRE XX. 101
qu'avant d'avoir conquis la Franri; , ils s'en étaient iléjà partagé
lus provinces. Le comte de Flandre , plein de ces orgueilleuses
chimères, Dépensait pins qu'à les réaliser: dès qu'il eut appris
qu'Othon était à Aix-la-Chapelle, il lui envoya une députation.
11 vint le trouver à Maestricht où leurs forces réunies à celles de
leurs alliés s'élevèrent à plus de cent cinquante mille hommes.
L'empereur, à la tète de cette armée, se rendit à Valencienncs,
où le comte Fernand lui fit la plus magnifique réception. Voyez
l'hist. partie, des prov. lîelgiques, par M. Dewez. Bruxelles , 1816,
1 , 391-393.
CHAPITRE XXV
Guerre des nôtres contre les Albigeois. Le roi d'Aragun
est tué.
La même année , au mois de septembre , une mé-
morable bataille lut livrée dans le pays des Albigeois.
Cinq ans s'étaient écoulés depuis que Pierre, arche-
vêque de Sens, Robert, archevêque de Rouen, Ro-
bert , évêque de Baïeux , Renaud , évêque de Chartres,
et plusieurs autres évoques , Eudes , duc de Bourgo-
gne, Henri, comte de Nevers, avec une foule de ba-
rons et un peuple innombrable du royaume de France,
avaient pris la croix et étaient venus dans ces contrées
pour combattre courageusement l'hérésie qui fesail
profession de détester le mariage et de ne jamais man-
ger de chair , et soutenait d'autres propositions con-
trairesàla foi. Après avoir pris la riche ville de Bour-
ges, où périrent plus de soixante-dix mille hommes,
cl l'avoir détruite de fond en comble , ils attaquèrent
Carcassonue, s'en emparèrent facilement, et se dis-
posèrent à retourner dans leur patrie Ayant invTxjué
102 ANNALES
dîne clevenissent , urbenique Biturim opulcntissimam
cepissent, lxx millibus liominum et ampliùs in eâ
trucklatis , ac funditùs evertissent ; indc quoque ad
urbem Carcassonam accedentes , eam in brevi debel-
lâssent; repatriare volentes, invocatâ Spiritûs-Saneti
gratiâ , de communi assensu , Simonem Montis-Fortis
comitem elegerunt ut christianorum praeesset exerci-
tui totique terrae illi. Qui privatum commodum utili-
tati publicae postponens , urbes et castelladebellavit,
hœreticos et eorum fautorcs interire sœvâ morte co-
egit, et multa Dei prœlia gessit, multasque victorias,
non sine divino miraculo, consecutus est. Ad ultimum
vero rex Arragonensis et cornes Sancti-Egidii, cornes
etiàm Fasii et alii infiniti obsederunt eum in Castro
quod vocatur Murelon (i). Qui, cùm non haberet
nisi ducehtos et sexaginta milites et circiterquingen-
tos satellites équités et peregrinos, pedites vero dcc
inermes, auditâ missâ et invocatâ Spiritûs-Sancti
gratiâ , de Castro cxeuntes cum eis pugnaverunt , et,
inaudito ferè miraculo, xvi millia de exercitu per-
cusserunt, ipsumque regem Arragonum occiderunt:
poiro de omnî numéro suo non nisi octo peregrinos
illo die perdiderunt. Hune itaquè Simonem n parti-
bus illis proptcr virtutcm admirabilem populus co-
mitem Fortem vocabat , qui , ciim esset in bellis stro-
nuissimus, quotidiè tamen missam et omnes horas
canonicas audiebat.
(i) Miirelliim. Vincent de Beauuais. C'est Muret, à a 1. an-
•lussiis lie Toulouse sur la Garonne.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 10.>
la grâce du Saint-Esprit, ils choisirent unaniincmenl
le comte Simon de Montfort pour commander toute
l'armée chrétienne et gouverner le pays. Celui-ci , se
dévouant pour le bien public , prit plusieurs villes et
châteaux, fit périr d'une mort cruelle les hérétiques
et leurs fauteurs , livra , pour la cause de Dieu , de nom-
breux combats, et remporta de miraculeuses victoires.
Mais enfin le roi d'Aragon , les comtes de Saint-Gilles
et de Foix , suivis d'une foule de chevaliers , l'assié-
gèrent dans le château de Muret. Simon n'avait avec
lui que deux cent soixante chevaliers, environ cinq
cens hommes à cheval ou pèlerins et sept censhommes
de pié sans armes. Après avoir entendu la raes&e et
invoqué le Saint-Esprit , ils sortirent dn château , fon-
dirent sur les assiégeans , et par un miracle presque
inouï, en mirent quinze mille en déroute et tuèrent le
roi d'Aragon , tandis que leur petite armée ne perdit
que quatre-vingts pèlerins. Le courage admirable de
Simon lui mérita d'être surnommé par le peuple du
pays le comte Fort. Quoique ce fût un intrépide guer-
rier , il entendait tous les jours la messe et tous les of-
fices canoniques.
Observation. Innocent IIJ , par une bulle du 22 mai i2i3, ex-
horta le roi d'Aragon à ne pas combattre Montfort. Mais Pierre
reunit deux mille chevaliers et quarante mille fantassins, parmi
lesquels il y avait, pour ainsi dire, toute la population de Tou-
louse; à la tète de ces forces , il marcha le 10 septembre sur Muret ,
ou Simon avait une garnison qui exerçait beaucoup de pillages dans
les environs. Une grande bataille fut livrée le i3 sejttembre près
Muret. Les eonféde'rés furent entièrement défaits. Dix-sept à vingt
nulle hommes y périrent; le roi lui-même y mourut en béro."-.
Montfoit honora son cadavre qui fut transporté en Espagne.
\Oi\ ANNALES
CAPITULUM XXVI.
De sanctâ Mari.1 de Oegnies et magistro Jacobo de Vitriaco (r).
Anno ctiàm praenotato, scillcct ah incarnatioue
Domini mccxiii , sanctœ et admirabilis vitœ Maria de
Oegnies in episcopatu Leodiensi obiit, cujus vitam
magister Jacobus de Victriaco diligenter conscripsit.
Hic ctenim Jacobus anteà fuerat in villa propèPari-
sius, qiiae diritur Argentolium , presbyter parrochia-
lis; posteà, vitam secularem relinquens, in monas-
tcrio de Oegnies factus est canonicus regulaiis.
Cujus itidem parrochiae cura cùm ei esset comniissa,
eidem Mariae in eâdem parrochiâ conversanti , propter
ipsius vitœ sanctitatem, valdè el familiaris effcctus
est; cui etiàm illa specialeni, ut ferlur, gratiam ora-
tionibus suis impetravit, undè et ipse crucem contra
Albigenses in Franciam praedicans, elocjuii suavitate
atquc dulcedinc multos et innumerabiies ad signum
crucis accipiendum provocavit. Posteà vero factus
est episcopus Aconensis, et indè translatus,auctoritate
apostolicâ factus est episcopus Tusculanus, sedis apos-
tolicae cardinalis. Tandem ex vitâ praescnti migrans,
( i) Vincent de l»caiivais, xxxi , lo.
DE IIAINAUT. LIVHE XX. 103
CHAPITRE XXVI.
De sainte Marie d'Oignies, et de maître Jacques de Vitri.
Cette même année 1213 , Marie d'Oignies, de sainte
et admirable vie , mourut dans l'évêché de Liège. Sa
vie a été recueillie avec soin par maitre Jacques de \i-
tri. Celui-ci avait été d'abord curé de la paroisse
d'Argenteuil , près Paris ; ensuite il quitta la vie sécu-
lière pour se faire chanoine régulier dans l'abbaye
d'Oignies. Lorsqu'il dirigeait la cure dont nous venons
déparier , Marie habitait la même paroisse ; il se lia in-
timement avec elle à cause de ses vertus , et l'on dit
même que ce fut par les prières de cette sainte femme
qu'il obtint la grâce de prêcher la croisade en France
contre les Albigeois , et de décider par son éloquence
une multitude innombrableà prendre la croix. Depuis,
il devint évêque de Ptolémaïs ; ensuite ayant été trans-
féré par l'autorité du souverain pontife , il fut fait évê-
que de Tusculum et cardinal du saint-siège apostolique.
Enfin , en quittant celte vie , il ordonna que son corps
fût transporté à Oignies , et inhumé dans l'église où
reposait celle qu'il avait tant chérie. Il avait composé
un autre ouvrage où il traitait de la nature des choses,
et principalement de ce qu'on trouve de remarquable
dans les pays d'outre-mcr. Eu publiant la vie de sainte
Marie d'Oignies , il parle aussi des saintes femmes qui,
Io6 ANNALES
focit corpus suum apud Ocgnics dcferri , cl in câdcm
coclesiâ, in cjua illa quondàm ejus dilecla scpuita
fuerat , sepeliri. Hic etiàm volumen unum aliud con-
fecit , in quo multa de naturis rerum , praecipuè de mi-
rabilibus quae in transmarinis partibus reperiuntur,
inseruit; sed et cum vilâ prœdictae Mariae de sanctis
inulieribus, quae tempore suo in partibus Leodicen-
siuni abundabant, multa bona scribit, et caruin de-
tractores acriterreprehendit, ac vencrabili Tholosano
episcopo, Fulconi, loquens ità dixit.
CAPITULUM XXVII.
De sanctis mulieribus qux tune abundabant in partibus
Leodii (i).
« Pater sancte , pastor Tbolosanc , nosti quià , cùm
véuires ad partes nostras, te narrante, audivi quod
reliqueras ifegyptum in partibus tuis, et, transiens
per desertum , terram promissionis in partibus Leodii
invenisti : cùm enim in partibus tuis multos de par-
tibus nostris cruce-signatos , contra baereticos fido
ferventes, in tribulatione miram patientiam liabentcs,
in operibus misericordiae abundantes, cognovisses,
(i) Vinccnl «11- Beau vais , xxxi, ii.
DE UAINAUT. LIVRE XX. ÏO^
de son tems , élaient en grand nombre dans le pays de
Liège, réprimande sévèrement leurs détracteurs, et
s'exprime en ces termes en s'adressant au vénérable
Foulques , évêque de Toulouse.
Observation. Jacques de Vitri, d'abord curé d'Argenteuil, se
Gt chanoine régulier d'Oignies. Il prêcha la croisade contre les
Albigeois, puis contre les Sarrasins. Ayant passe' lui-même en
Palestine, il fut fait évêque de Ptolémaïs. Le pape Grégoire IX ,
qui , avant son élévation au souverain pontificat, était lié avec lui
d'une amitié particulière , le fit cardinal-évêque de Tusculum ou
Frtscali.
CHAPITRE XXVII.
Des saintes femmes qui vivaient alors en grand nombre dans
le pays de Liège.
« Saint père, pasteur de Toulouse, voUs savez que
lorsque vous vîntes dans ce pays, je vous entendis dire
que vous aviez laissé chez vous l'Egipte , et qu'après
avoir traversé le désert, vous aviez trouvé dans l'évèché
de Liège la terre promise. Eu effet , vous aviez connu
dans vos contrées des croisés de ce pays-ci pleins d'ar-
deur contre les hérétiques , de patience dans l'adver-
sité et de générosité dans les œuvres de miséricorde ;
bien plus, vous aviez entendu parler, m'avez-vous dit,
de ces femmes qui, chez nous, versent plus de larmes
pour Un péché véniel , que les hommes n'en irépandent,
lOÔ ANNALES
imo, sicut mihi dixisti, quosdam muliercs magispro
uno veniali lugontes, quàm homines in parlibus tuis
pro mille mortalibus, miraveris ; veniens ad partes
nostras, sicut audisti sic vidisti, inio plus quàm au-
disti. Vidisti enim, et gavisus es, in liortis liliorum
Domini multas sanctarum virginum in diversis locis
catervas, quoe,sprctisproChristo carnalibus illeccbris,
et contemptis pro amore regni cœlestis bujus mundi
divitiis, in paupertate et humilitate sponso cœlesti
adhaerentes, labore manuum tenuem victum quœre-
bant , licèt enim parentes earum divitiis multis abun-
darent : ipsae tamen , obliviscentes populum suum et
domum patris sui, malebant angustias paupertatis
sustinere, quàm malè acquisitis divitiis abundare vel
iuter pomposos saeculares cum periculo remanere.
Vidisti, et gavisus es, sanctas Deo servientcs niatro-
nas, quanto zelo juvencularum pudicitiam conserva-
rent, et eas in honesto proposito, ut solum cœlesteni
sponsum desiderarent, salutaribus monitis instruerent.
Ipsae etiàm viduae in jejuniis et orationibus , in vigi-
liis et laboribus manuum, in lachrymis etobsecrationi-
bus Dominoservientcs , sicut maritis suis priùs placerc
nitebantur in carne, ità imo ampliùs sponso cœlesli
placere studebant in spirilu, fréquenter ad memo-
riam revocantes illud Apostoli : Vidaa quœ in deli-
ciis vwit mortua est , et quod sancta3 viduae quîe sanc-
torum nccessitatibus communicant, qua; pedes pau-
perum lavant, qua3 hospitalitatem sectantur, quœ
operibus miscricordiœ insistunt, fruclum sexagesi-
nuun promcrcnlnr. Vidisti, et gavisus es, sanctas
DE HAINALT. LIVRE XX. I Og
chez VOUS , pour mille péchés mortels , et vous les aviez
trouvées , en arrivant parmi nous , bien supérieures
oncore à ce qu'on vous en avait dit. "Vous avez vu avec
joie, au milieu des lis du jardin de Notre-Seigneur ,
de nombreux essaims de vierges saintes qui , méprisant
pour Jésus- Christ les plaisirs de la chair , et préférant
aux richesses de ce monde les biens du royaume céleste,
s'étaient unies dans la pauvreté et l'humilité à leur cé-
leste époux, se procuraient, par le travail de leurs
mains , une nourriture simple , tandis que leurs parens
vivaient dans l'abondance , et , oubliant leurs amis et
la maison de leur père , aimaient mieux supporter les
angoisses de l'indigence, que de jouir de richesses mal
acquises , et de rester exposées au danger des pompes
du siècle. Vous avez vu avec joie de pieuses servantes
de Dieu conserver avec soin la pudeur de ces jeunes
filles , et les instruire , dans de saintes vues et par de
sages avis , à ne désirer que l'époux céleste ; des veuves
honorant Dieu par le jeûne et la prière , par les veilles
et le travail de leurs mains , au milieu des larmes et
des gémissemens, et qui s'efforçaient de plaire à l'é-
poux céleste avec plus de soin encore qu'elles n'en
mettaient auparavant à être agréables à leurs maris
selon la chair ; car elles se rappelaient cette parole de
l'Apôtre : La veuve qui vil dans les délices est déjà morte ;
etse souvenaient aussi que les veuves pieuses qui pour-
voient aux besoins des saints, lavent les pies des pau-
vres , pratiquent l'hospitalité et font des œuvres de mi-
séricorde, méritent de recevoir soixante pour un.
Vous avez vu aussi, et vous vous en êtes réjoui, de
saintes femmes en état de mariage servant Dieu dévo-
tement , élevant leurs enfans dans la crainte du Sei-
gneur, gardant la foi conjugale et conservant sans tache
l l 0 AJ!«NAL£S
etiàmi niulicres in iiiatrimonio l)eo dcvotè servientes,
fiUos suos in timoré Domini erudientes, honestas
nuptias et thorum iramaculatum custodienles, ad
lempus orationi vacantes , et post in Id ipsum cum ti-
moré Dei revertantes, ne tentarentur à Satanâ. Multae
tamen, ex consensu maritorum, à licitis amplexibus
abstinentes , caelibem et verè angelicam vitam ducen-
tes, tanlo majore coronâ dignae sunt, quanto in ignc
[ concupiscentiae ] non arseruut.
CAPITULUM XXVIIL
De illis quœ detrahebant eis (i).
« YiDisTi , et miratus es , imo valdè contristatus ,
quosdam impudicos et totius religionis ininiicos lio-
mines prœdiclarum mulierum rellgionem malitiosè
infamantes et caninâ rabie contra mores sibi contra-
rios oblatrantes, et cîira non habcrent amplius quid
facerent, nova nomina contra cas fingebant, sicut
Judçei Ghristura Samaritanura, christianos galilaeos
appellabant. Nec mirum : ^Egyptii eniin abomina-
banlur oves , et homines tenebrosi et malitiosi inno-
(i) VincL-nt tle Heauvais , xxxi , 12.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. Ml
le lit nuptial , assidues u la prière et y revenant sans
cesse par la crainte de Dieu , de peur d'être tentées par
Satan. Un grand nombre de ces femmes , s'abstenant ,
avec le consentement de leurs maris , des embrassemens
permis , mènent dans le célibat une vie véritablement
angélique , et sont dignes d'une couronne d'autant
plus belle , qu'elles ne brûlent point du feu de la con-
cupiscence.
Observation. Foulques , fils d'un marchand très-riche de Mar-
seille , fut ëvê(jue de Toulouse en iao5, et mourut en i33i . C'est à
lui que Jacques de Vitri a dédie' la vie de sainte Marie d'Oignies.
[Gallia Christiana.)
CHAPITRE XXVIII.
n« leurs de'tracteurs.
a Vous avez vu avec étonnement, et avec encore plus
de tristesse, des hommes impudiques, ennemis de toute
religion , calomnier la vertu de ces saintes femmes , dé-
nigrer avec une rage impie des mœurs qui condamnent
les leurs , et n'ayant rien autre chose à faire , inventer
des noms pour les désigner, à l'exemple des juifs qui ap-
pelaient le Christ samaritain et les chrétiens galiléens.
Mais cela ne doit pas surprendre. LesÉgiptiens avaient
horreur des brebis : les hommes de ténèbres et de malice
se moquent de l'innocente simplicité , et blâment la
tempérance, assis à de somptueux festins, au milieu
de l'ivresse et de la débauche. Un saint personage qui
I 12 ANNALES
centium simplicitatem dérident, inter potus et epu-
las, inter ebrielates, crapulas, vitam abstinentium
lacérantes. Undè, cîim quidam sanctus adhùc do sancti
Bernardi monachis in abbatiâ quae dicitur Alna Do-
mino militaret, et ex simplicitate dubitaret cujusmodi'
esscnt mulieres et homines qui quibusdam novis no-
minibus à malitiosis appellarentur, hujusmodi in
oratione responsum accepit à Spiritu-Sancto : « In-
« venientur in fine(i) slabiles et in operibus efïica-
« ces. » Ex tune senex ille tantâ dilectione illis adhœ-
sit, quod non poterat sustinere quod aliquis coràm
se malum diceret de eis. Ipsae autem mirabili patien-
tiâ opprobria sustinuerunt et passiones, fréquenter
ad memoriair. reducentes illud evangelicum : Si de
mundo essetis, mundus quod simm esset diligeret ;
et iterîim : ]Son esset serviis major domino suo ; sime
pcrsecuti sitnt , et vos persequentur.
CAPITULUM XKIX
De probatione sanctitalis canim {■>.).
« Skd quoniàm scriptum est : Afractibus eorum cog-
noscetis co.v, (juàm verè Deo adhaesorint in vastationc
(i) In i'n\c.. Ibul.
(■j) Vinn«;nf il»- l'raiivnis xxxi. iJ
DE HAINAUT. LIVRE XX. IIO
servait Dieu parmi les moines de saint Bernard , dans
l'abbaye d'Aune (l) , ignorait, dans sa simplicité, ce
qu'étaient ces femmes et ces hommes à qui les méchans
donnaient de nouveaux noms. 11 pria le Seigneur de
l'éclairer , et voici la réponse que lui fit le Saint-Esprit:
« On les trouvera fermes dans la foi et riches en bonnes
« œuvres. » Depuis ce moment , ce vieillard leur porta
tant d'affection , qu'il ne pouvait souffrir que personne
dît du mal d'eux en sa présence. Cependant ces ver-
tueuses femmes supportaient tous les opprobres avec
une patience admirable , se rappelant souvent ce mot
de l'Évangile (selon St. -Jean xv, 19 ): Si vous étiez du
monde, le monde vous aimerait parce que vous seriez à
lui ; et cet autre Evangile (selon St. Jean xv , 20J : Le
serviteur ri est pas plus grand que le maître; s'ils mont
persécuté t ils vous persécuteront aussi.
CHAPITRE XXIX.
Leur sainteté est reconnue.
«Mais parce qu'il est écrit : ( Evangile selon St.-
Mathieu , vu, 20) Vous les connailrei par leurs
(i) Dans Je diocè?e de Liège.
XIV.
1 l4 ANNALES
Leodiensis civitatis satis compertum est. Quae enim
ad ecclesias confugerc non poterant in fluviuni se pro-
jiciebant ; magis eniin eligebant mori quàm damnum
castitatis incurrere. Quaedam etiàm in stercorarias
sentinas prosilientes malebaut extingui fœtore quàm
spoliari virginitate. Ità clemens sponsus sponsis suis
dignatus> est providere, quod in tantâ multitudine
non est inventa aliqua quse mortem corporis nec
damnum incurreret castitatis. Cùm autem una sancta-
rum mulierum periculosè laboraret in flumine, duo
ex hostibus, cum naviculâ ad eam venientes, eam
in navi traxerunt, ut ci turpiter commiscerentur.
Sed quare essel casta inter lenoncs, agna inter lupos,
columba inter accipitres, maluit iterùm fluvio sub-
niergi quàm corrumpi; à navi prosiliit inter undas,
dunique navis ex impetu salientis mergeretur, simul
illi duo mersi perierunt; illa vero per gratiam Dei
sine damno corporis et animœ, obsequente fluvio,
ad ripam pervenit. Mirandis plus miranda succedunt.
Cùm diutina et intolerabilis famés per triennium in
regno Franciaeet in magna Imperii parte adeo inva-
luisset, ut homines passim per villas et agros famé
morerentur; illi etiàm qui priiis divites fuerant pu-
bliée mendicare et famé perire cogerentur, non est
inventa in tantâ multitudine sanctarum mulierum ,
in toto Leodiensi episcopatu , licèt omnia pro Christo
reliquissent, aliqua quae vel famé morerctur vcl pu-
bliée mendicare cogeretur.
DE HAINAUT. LiVIîE XX. Il5
fruits , ce fut pendant le pillage de la ville de Liège
que leur dévouement au Seigneuï' devint manifeste.
Celles qui ne pouvaient se réfugier dans les églises se
jetaient dans la rivière , préférant la mort à la perte
de leur chasteté. Quelques-unes même se précipitèrent
dans des latrines , aimant mieux être asphixiées par la
fétidité que de se voir enlever l'honneur. L'époux mi-
séricordieux protégea ses chastes épouses, car de toutes
ces femmes il ne s'en trouva pas une seule qui mourût
ou qui perdît sa virginité. L'une d'elles allait périr au
milieu du fleuve, lorsque deux soldats ennemis vinrent
à elle dans une barque et l'y traînèrent pour lui
faire subir les derniers outrages ; mais cette fille chaste,
au milieu de ces hommes de débauche , était comme
une brebis parmi les loups , comme une colombe parmi
les vautours. Elle aima mieux se jeter une seconde fois
dans le fleuve que d'être déshonorée. En se précipitant
dans l'eau elle fit chavirer la barque , et les deux sol-
dats furent submergés tandis qu'elle regagna le rivage,
avec l'aide de Dieu, sans aucun dommage ni pour son
corps ni pour son ame. A ces miracles succédèrent des
prodiges plus éclatans encore. Une longue et insup-
portable famine affligeait depuis trois ans la France et
une partie del'Empire. On voyait partout dans les villes
et dans les campagnes des hommes mourant de faim ;
ceux même qui auparavant étaient les plus riches se
trouvaient réduits à mendier publiquement , et péris-
saient de besoin. Cependant , au milieu de cette mi-
sère générale , pas une des saintes femmes de l'évêché
de Liège ne mourut de faim ou ne fut obligée de men-
dier, quoiqu'elles eussent toutes abandonné leurs biens
pour Jésus-Christ.
l6 ANNALES
GAPITULUM XXX.
De ultimis <egritudinibus Marix de Oegnics , et qualiter in eis
se habuit (i).
« Elapsis autem tribus jubilationis diebus, lectum
siium in ecclesiâ coràm altari fecit praeparari ; et , ad
se reversa, vocatis fratribus dixit : « Praecesserunt la-
« mentationes dùm lugerem pro peccatis; praecessit
«Carmen diim exultarem et jubilarem pro seternis ;
« eccè sequitur vœ infirmitatis et mortis, nunquàm
«de caetero manducabo. » In hâc autem infirmilate
graviter exteriùs laborabat , sed suaviter interiùs
quiescebat : sancti enim qui in statu sanitatis ei asti-
terant fréquenter , frequentiùs in infirmitate eam vi-
sitabant. Christus enim fréquenter ei apparens , et
quasi vultu compatientis cam respiciens, et mater
ejusdem Christi ei ferè semper assistons, quasi insen-
sibilem reddebant infirmitatis dolorcm. Angeli ctiàm
sancti ei assistebant et devotè ministrabant. Undè ,
cùm quâdam nocte sitiret, et jàm per se surgere vel
incedere prae nimiâ debilitate non posset, duobus
sanctis angclis eam sustinentibuset ad locum ducen-
(i) Vincent de Rcanvais , sxxi , 49-
DE UAINALT. LlVUli XX. 1 l 'J
CHAPITRE XXX.
Dernière maladie de sainte Marie d'Oignies.
« Après trois jours de jubilation, elle fit préparerson
lit dans l'église, devant l'autel, et, revenue à elle-
même , elle fit appeler ses frères , et leur dit : « H y
« eut des lamentations , lorsque je pleurais pour mes
<i péchés , des chants d'allégresse lorsque j'étais trans-
« portée de joie et d'amour pour les récompenses éter-
« nelles ; voici le moment des chants d'agonie et de
« mort. Je ne prendrai plus de nourriture. » Pendant
cette maladie elle souffrait beaucoup phisiquement ,
mais elle goûtait inlérieurement le plus doux repos.
Les saints qui la fréquentaient en état de santé, la
visitaient plus souvent encore depuis qu'elle était
malade. Jésus-Christ lui apparaissait fréquemment ,
et la regardait avec compassion ; la mère du Sauveur
était presque toujours auprès d'elle. Leur présence
la rendait presqu'insensible à la douleur. Des anges
se tenaientà ses côtés et la servaient avec empressement.
Une nuit qu'elle avait soif, comme son extrême fai-
blesse l'empêchait de se lever et de marcher , deux
anges la conduisirent en la soutenant , jusqu'à l'endroit
où se trouvait l'eau , er lorsqu'elle eut bu , ils la rame-
nèrent à son lit , sans qu'.elle eût éprouvé la moindre
1 lO A\.NALK,S
libus ubi reposita crut aqua, et rcduccntibus, bibil,
et ad lectiim suuin absque labore aliquo rediit. Dùin
vero, beata virgine praemonente , cxtremam acciperet
unctionem, omnes praesentialiter affuerunt apostoli :
beatus autem Petrus ei claves ostendebat , et quod
cœli januam aperiret promittebat ; Christus autem ei
crucis sanctae signum , victoriaesuae vexlUum, pedibus
aflfixit. Cîimque in diversis partibus ungerctur, in
susceptione sacramcnti operationem Spiritûs-Sancti
cummaximâ mentis illuminatione sentiobat. Quidam
autem de amicis et notis ejus, qui dudîim mortui
erant, ad consoîationem ejus missi sunt ad eam ;
quidam etiàm petiturus auxilium ab aDcillâ Christ i
in infîmiitate illâ apparuit ei , qui maximo cruciatu
iu purgatorio lorquebatur. Cîim autem causa visitandi
cam sanctus Tolosanae sedis episcopus aliquaudo
devenisset, maximam ex praesentiâ episcopi conso-
îationem et corporis fortitudinem ad tempus recepit.
Beata autem Virgo eam quasi in aère contra sauctum
cpiscopum , ut sibi videbalur, levavit. Cùmque idem
episcopus in eadem ecclesiâ, altaribeatauVirgiuiscoii-
secrato, missarum solemuia cclebraret, vidit in per-
ceptlone sacramenti quasi columbam candidam , qu.T
sancto episcopo in ore ponebat cucharistiam, maxi-
mamquc claritatem eum interiiis transfundenlem, et
ejus animam illustrantom, Domino ostendente, cog-
novit. Cùm autem infirmitate nihil penitîis mandu-
care posset nec etiàm panis modici odorem sustinero
valerel, de facili corpus Christi sumebat, quod sta-
tim quasi liquesccns in anima ejus transiens, non
DE HAl.NALT. LIVRE X\. ) jg
fatigue. Avertie par la sainte Vierge , elle reçut l'ex-
trcme onction , et tous les apôtres assistèrent à cette
cérémonie. Saint Pierre lui présenta les clés, et lui
promit d'ouvrir pour elle les portes du ciel. Jésus-
Christ posa sur ses pies le signe de la sainte croix ,
étendard de sa victoire ; et tandis qu'on l'oignait dans
les diverses parties de son corps, elle sentit l'opération
du Saint-Esprit , et son esprit fut subitement illuminé.
Plusieurs de ses amis et connaissances, qui étaient
morts depuis long-teuis , furent envoyés vers elle pour
la consoler. Un homme qui souffrait de cruels tour-
mcns dans le purgatoire lui apparut pour implorer le
secours de cette servante de Jésus-Christ. L'évcque de
Toulouse vint un jour la visiter; la présence de ce
saint prélat lui procura une grande consolation , et lui
rendit des forces. La sainte Vierge l'envoya un jour,
comme dans les airs , auprès du même évéque. Il célé-
brait un jour la messe dans celle église, à l'autel de la
Vierge, lorsque, au moment de recevoir le sacrement, il
vit une colombe blanche qui vint poser l'eucharistie
dans sa bouche ; et , à la lumière intérieure dont cette
apparition le pénétra , il reconnut qu'elle venait de la
part de Dieu. Quoiqu'elle ne pût rien manger , et que
l'odeur seule du plus petit morceau de pain lui fit mal ;
elle prenait facilement le corps de Jésus-Christ , qui ,
pénétrant en un instant tout son être, non-seulement
fortifiait son esprit, mais encore soulageait sur-le-champ
ses souffrances corporelles. Il arriva même qu'après
avoir reçu la communion pendant cette maladie, son
visage fut éclairé tout a coup de rayons lumineux. Un
jour , nous voulûmes essayer si elle pourrait prendre
u!ic hostie non consacrée ; mais l'odeur du puin lui fit
horreur, et quoique l'hostie eût à peine touché ses
1 20 ANNALES
soliim auitnum coiifortabat , sed et corporalem infir-
mitatem absquc morâ alleviabat. Accidit autem in
sua infirmitate, dùni corpus Christi reciperet, quod
faciès ejus quasi quibusdam radiis luminis resplende-
ret ; cîimque tentaremus aliquando utrùm eucbaris-
tiam Don consecratam posset sumere , statini odorem
panis abhorruit, cùm vero modica pars dentés ejus
attigisset , cœpit clamare, conspuere et, quasi pectus
ejus rumperetur, anhelare et singultus cum ingenli
anxietate mittere; ciimque prae dolore diù clhmâssct,
et multoties ejus os aquâ abluisset , transactâ niagnâ
parte noctis, vix potuit quiescere.
CAPIÏULUM XXXI
Item de alià ejus iegritudine (i).
«Semper autem quantunicunquedebilisesset, quan-
tumcunquecvacuatoetexanimatoetexinanilocorporc,
ut potè quae lui diebus nihil penitùs antè mortem man-
ducavit;tamen lumen solissustinuit, nunquàm contra
claritatem lucis ocuios clausit , et , quod mirabilius est ,
cùmjuxtàetquasiadejusauresaltâvoceinccclesiâcan-
taremus et cùm campanas diù et fortiter pulsaremus,
(i) Vincent de Beauvais, xxxi, 5o.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 12 1
deuls , elle se mit à crier , à cracher , et à faire des ef-
forts à se rompre la poitrine ; elle était souffrante, et
poussait des sanglots ; la douleur lui arrachait des cris;
à chaque instant elle se lavait la bouche avec de l'eau;
enfin elle passa une grande partie de la nuit sans pou-
voir reposer.
Observation. Marie d'Oignies ne fesait chaque jour qu'un repas
léger , et ce repas consistait à manger un morceau de pain noir et
fort dur, avec quelques lierbes. (Vies des Saints, par Godescard.
23 juin. )
CHAPITRE XXXI.
Autre maladie de sainte Marie d'Oignies.
«Malgré sa faiblesse, et quoique son corps fût devenu
débile et presqu'inaniraé , puisqu'elle ne prit aucune
nourriture pendant les cinquante-trois derniers jours
de sa vie, elle supportait fort bien la lumière du soleil ;
jamais elle ne se plaçait contre le jour pour dormir ;
et , ce qui est bien plus extraordinaire , nous chantions
à haute voix dans l'église , tout près d'elle et presqu'à
ses oreilles , nous sonnions les cloches très-fort et très-
long-tems , nous fesions même bâtir par des maçons
un certain autel que l'évêque de Toulouse devait con-
sacrer , sans qu'aucun de ces bruits l'incommodât ,
122 AMSALES
cùni otiàni quoddam altare ut consecranUur ab cpis-
copo Tliolosaiio cuni multis cementariis pcrcuticiiti-
bus juxtà oani erigeremus, nuiiquàm aliquo tuinultu
giavari poterat, qucm ad Deum et ad ejus ccclesiam
pcrtinere sciebat : iiàm, ut ipsa, cîim ei compatere-
niur, asserebat, soiius ille caput ejus non laedebat nec
cerebrum percutiebat, sed statim eum in anima cuni
magna suavitate recipiebat. Quaedam autem alicui
noslrûm dixit quae post mortem ejus debebant acci-
dcre, sicut, Spiritu-Sancto révélante et promittentc,
cognovit, quge ità propter scandalum infirmorum sub-
junximus, quod ut, cùm eveneruift, de facili ex
scripturâ possint perpendi : intérim eniin sennones
signavimusetlibrum clausimus, quià forte trausibunt
plurimi, et multiplex erit scienlia. Cùm autem appro-
pinquaret hora ejus, ostendit Dominus filiaî suœ
portionem hœreditatis ejus inter fratres, viditquc et
gavisa est. Quintâ feriâ antè diem transitûs ejus,cijm
essemus praesentes ut assisteremus ei , in vespere lo-
qui nobis non voluit nec oculos suos ad nos conver-
tit, sed fixis immobiliter iu cœlum oculis, jacebat
cnim extra cellulam sub aère, cœpit vultus ejus quasi
quâdam serenitate clarescere. Tune ipsa, diutissimè
quasi prae gaudio subridens, cœpit nescio quid sub-
missâ voce cantare; non enim jàm poterat voceni
cxaltare. Cùm autem magis appropinquâsscm, non
nisi modicum decantilenâ ejus potui intelligerc, haec
scilicet^: Quàm pulcher est rex noster , Domine]
Clinique diii in tanto permansisset gaudio , cantando,
ridcndo et manibus aliquando plaudcndo, tandem
DE HAINALT. LIVllE XX. 120
parce qu'elle savait qu'ils se rapporiaieiil à Dieu ou à
son église. En effet , lorsque nous lui témoignions nos
regrets , elle nous assurait que ces bruits , loin de lui
faire mal à la tête , ou de frapper son cerveau , lui pro-
curaient au contraire une sensation très-agréable. Elle
dit à l'un de nous certaines choses qui devaient arriver
après sa mort, comme elle les avait apprises par la ré-
vélation et la promesse du Saint-Esprit , et comme
nous les avons rapportées plus bas , pour ne pas scan-
daliser les faibles , et pour leur réserver leur place
naturelle dans la relation des événemens. Cependant
nous avons dû signaler ses prophéties avant de fermer
le livre, parce qu'il se présentera sans doute plusieurs
historiens parlesquels la science sera multipliée. Quand
son heure approcha, Dieu lui montra, comme à sa fille,
sa portion d'héritage parmi ses frères ; elle la vit et s'en
réjouit. Le jeudi avant sa mort , comme nous étions
tous le soir auprès d'elle , elle ne voulut point nous
parler ni nous regarder ; elle fixa au ciel ses ieux im-
mobiles, car on l'avait placée à l'air, hors de sa cellule ;
et tout à coup son visage devint brillant de sérénité.
Alors nous vîmes sur ses lèvres un long sourire de
bonheur, puis elle se mita chanter quelque chose tout
bas , car elle ne pouvait plus élever la voix. M'étant
approché davantage , je ne pus entendre de ce qu'elle
chantait que ces paroles : Que noire roi est beau, Seigneur!
Elle conserva long-tems cette joie, rit, chanta et
battit plusieurs fois des mains ; mais ensuite , revenue
à elle-même et au sentiment de sa maladie , qu'elle pa-
raissait ne plus éprouver , elle fit entendre quelques
gémissemens , et comme nous lui demandâmes ce
qu'elle avait vu, elle ne voulut ou ne put nous répondre
que ces mots : « Je vous dirais, si j'osais, des choses
124 ANNALES
ad se reversa et quasi de novo ad sensuiu intirniilatis
qucm priùs non senticbat , cœpil modiciim geniere ;
Clinique ab eâ quid vidisset quaercremus , non uisi
modicum voluit vel potuit nobisloqui : « Mirabilia, »
inquit, a dicerem, si auderem. » Die vcro dominicâ
apparuit ei Sathan quasi insidians calcaneo ejus, et
multùm eam vexavit : nàm aliquantulùm cœpit pa-
vere et etlànm à circumstantibus auxilium petere; Ipsa
vero in Domino fiduciam résumons, et caput draco-
nis forliter conterens, et se erucis signo muniens :
« Vade, » inquit , « rétro, sanies et turpitudo. » Quo rc-
cedente , cœpit iterùm alléluia cantarc et Domino
gratias agere.
CAPITULUM XXXII.
De felicj transitii ejus (i).
«CiRCA. horam illam quam Dominusemisit spiriium
in cruce, scilicet circà horam nonam, ipsaquc ad
Dominum migravit, nunquàm vultûshilaritatem vel
exultantis faciem aliquo mortis dolore niutans; nec
memini quod etiàm in sanitate majorem vultûs ha-
buerit serenitatcm majoremque alacritatis prcXtende-
■ \) Vinccnl de Biauv.ti> , xxxi , 5i.
DE IIAINATJT. LIVRE XX. 125
« admirables. » Lo dimanche, Satan lui apparut, comme
s'il voulait lui tendre des pièges , et la tourmenta tel-
lement, qu'elle fut bientôt saisie de crainte et implora
le secours des assistans. Mais reprenant ensuite toute
sa confiance en Dieu , écrasant avec force la tête du
dragon , et fesant le signe de la croix : « Retire- toi , »
dit-elle , « être de corruption et de turpitude. » Le
démon s'enfuit , et aussitôt elle se mit à chanter de
nouveau alléluia , et à rendre grâce à Dieu.
CHAPITRE XXXII.
bon heureuse fin.
«Vers l'heure à laquelle le Seigneur rendit l'esprit
sur la croix , c'est-à-dire v.efs trois heures , elle alla
rejoindre le tout-puissant , sans que la douleur de la
mort changeât rien à la sérénité de son visage , et je
ne me rappelle pas que jamais , en état de santé , elle
ait eu la figure plus calme et l'air plus riant. Lors-
qu'après sa mort on lava son précieux corps , elle se
trouva tellement atténuée par les jeûnes et brisée par la
maladie , que son épine dorsale était contiguë à son
126 ANNALES
rit speciem. Cùm aulein in moiMc; lavaretur ejus sa-
crum corpusciilum , inventa est ilà attenuata et jeju-
niis infirmitatcque confecta, quod dorsi ejus spina
ventri ejus contigua erat, et quasi sub tenui panno
lineo sub ventris ejus pelliculâ ossa dorsi ejus appa-
rebant. Post mortem etiàm, quos dilexerat in vitâ
nou deseruit, sed ad aliquos rediens, sanctas etiàm
et probataevitae mulieres fréquenter alloquens,amicos
suos et docuit in agendis et praemunivit in periculis;
etiàm secrelis signis omnem dubitationem à cordibus
eorum removens , aliquibus amicorum suorum preci-
bus suis impetravitàDominoet sapienliœsplendorem
et caritatis fervorem : undè quidam sanctus Cister-
ciensis monacbus vidit in somuis post transitum
Christi ancillae quod calix aureus ab ejus ore exibat,
quo quibusdam amicis suis potum dabat. Retulit mihi
quidam alius quod in somnis vidisset corpus ejus
quasi in spiendidissimum lapidem permutatum pre-
tiosum. Auuo itaquè, ut dictum est, Verbi mccxiii ,
IX kalendas julii, scilicet in vigiliû beati Jobannis-
Baptistae , circà horam nonam , die dominicâ , illa
pretiosa Cbristi margareta circà xxxvi suae œtatis aii-
num ad aeterni regni pajj^tium est delata.»
DE HAINAUT. LIVRE XX. 1 27
ventre, et que les os de son dos se voyaient sous la peau
du ventre , comme au travers d'un linge. Elle n'aban-
donna point , après sa mort, ceux qu'elle avait aimés;
elle revint , au contraire , vers plusieurs d'entr'eux ;
souvent elle parla à des femmes pieuses et d'une sainte
vie ; elle donna à ses amis de sages conseils , et les
prémunit contre les dangers. Par des signes secrets
elle ccartaitde leur cœur toute défiance ; par ses prières
elle obtint du Seigneur, pour quelques-uns d'eux, le
don d'une haute sagesse ou d'une fervente charité.
Depuis la mort de cette servante de J.-C. , un moine
de Cîteaux la vit en songe donner à boire à plusieurs
de ses amis , dans un calice d'or qui sortait de sa bou-
che. On m'a dit qu'un autre moine avait rêvé aussi
qu'il voyait le corps de la sainte changé en une bril-
lante pierre précieuse. Ce fut donc, comme on l'a
dit, en 1213, le ixdeskalendes de juillet, un dimanche,
veille de la Saint-.Jean-Baptiste , vers trois heures, que
cette précieuse Marguerite de J.-C. , dans la 36* année
de son âge, partit pour aller habiter les palais du
royaume éternel. »
Observation. Cette date nVst ])ys tout à fait exacte. Le g des
calendes de juillet , veille de Saint- Jean-Baptiste, en I2i3, était
le a3 juin et un samedi. Aussi la fête de Sainte-Marie d'Oignies est cé-
le'bree le 23 juin , qui est la veille de la nativité' de saint Jean-Bap-
tiste.
I iS ANNALES
CAPITULUM XXXIIl.
De introïtu Philippi régis in Flandriam , et prœparatione belli
Flandrensis (i).
Ipso igitur anno , scilicetab iijcarnatione Domini
Mccxiv, Johanne rege, ut dictum est , in partibus An-
<legaviae debacchante, Otho imperator electus, ab
ipso Johanne pecuniâ mediante, congregavit exercî-
tum in partibus Hannoniae , in oppido Valentianae ,
in terra Ferrandi comitis ; fueruntque cum eo missi
à rege Johanne ad stipendia sua comités Boloniae et
Salesberiae et Flandriae, dux quoque Brabantiœ, eu-
jus filiam idem Otho duxerat in uxorem, et multi alii
proceres et comités de Alemaniâ , Brabantiâ , Han-
noniâ , Flandriâ. Rex autem Philippus , cujus militiae
majorem partem liabebat fdius ejus in Pictaviâ , con-
gregatum movit exercitum in crastino beatae Mariae-
Magdalenae de Peronâ, terramque Ferrandi comitis
intravit. Fer eam transiens omniaque incendio vas-
tando ac depraedando, usquè ad urbem Tornacum
()) Vincent de Beauvais, XXXI, 53. Le chapitre 62 , <jiic Jacques
de Guyse a passe, est infitiilc- : Di- vietorin Lndouici jm/enis in
Picttnùâ.
DE HAINAIJT. LIVRE XX. ip.Ç^
CHAPITRE XXXIII.
Le roi Pliilippe entre en Flandre. Pre'paratifs de la guerre de
Flandre.
Cette année même , c'est-à-dire en 1214 , pendant
que le roi Jean , comme je l'ai dit , ravageait l'Anjou ,
l'empereur Othon , avec l'argent que lui fournit le roi
Jean , leva une armée à Yalenciennes en Hainaut, dans
la terre du comte de Flandre. Avec lui le roi Jean en-
voya , à ses frais , les comtes de Boulogne , de Salis-
buri et de Flandre , et le duc de Brabant , dont la fille
était mariée à Othon , ainsi qu'une multitude de sei-
gneurs et de comtes de l'Allemagne , du Brabant , du
Hainaut et de la Flandre. Le roi Philippe , qui avait
la plus grande partie de son armée dans le Poitou ,
sous les ordres de son fils, fit partir de Péronne, le
lendemain de Sainte-Marie-Madelène , les troupes qu'il
avait rassemblées , et entra sur les terres du comte
Fernand. En les traversant il pilla et brûla tout sur son
passage et arriva à Tournai. L'année précédente , les
Flamands avaient pris cette ville par trahison , et y
avaient causé de grands dommages; mais le roi avait
envoyé aussitôt une armée sous les ordres du frère
Garin et du comte de Sainl-Pol, qui l'avaient reprise.
XIV. 9
1 .)0 ANNALES
pervenit, quain Flandrcnses quidam anno praeterito
fraudulentcr ccperant et multùm damnifîcaverant;
sed idem rex, sine morâ misso exercitu cum fratre
Garino et comité Sancti-Pauli, eam occupaverat.
Otho vero f;um exercitu suo venit ad castrum quod
diciturMauritauia, dislaus à Tornaco per tria millia-
ria; et rex quidem eos invadere proposuerat, sed dis-
suaserunt barories , quià non nisi arctus et difficilis
aditus ad ipsos patebat. Recessit autem rex ut irel
ad insuiam de Tornaco, et Otho cum exercitu suo se-
quebatur eum. Vicecomes aulem Meloduni cum qui-
busdam equitibus divertit ab exercitu régis versus
partes illas undè veniebat Othonis exercitus , quem
prosecutus est Garinus Silvanectensis electus. Hi ad
quemdam locum eminentem pervenerunt , undè pro-
perantes acies ad pugnam dispositas manifeste videre
potuerunt .Quod cùm electus re versus nun tiâsset régi ,
scilicet quod hostes venirentad bellum parati, etvel
pugnandum necesse vel cum pudore et damno re-
cedendum , consulti barones à rege non multùm sua-
debant esse pugnandum sed potiùs procedendum.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. l5l
Cependant Olhon arriva avec ses troupes au château
(Je Mortagne(l), situé à troisniilles de Tournai. Le roi
se disposait à l'attaquer; mais ses barons l'en dissua-
dèrent , parce qu'on ne pouvait arriver sur l'ennemi
que par un passage étroit et difficile. Le roi se retira
donc de Tournai pour aller à Lille , et Othon le suivit
avec son armée. Le vicomte de Melun , accompagné
de quelques chevaliers , se détacha de l'armée du roi ,
et se dirigea vers l'endroit d'où venait l'armée d'Othon.
Garin, élu à l'évêché de Senlis , le suivit. Ils arrivèrent
sur une éminence d'où ils purent voir aisément les
dispositions de l'ennemi qui se préparait au combat.
L'élu de Senlis étant revenu annoncer au roi que l'en-
nemi s'avançait prêt à livrer bataille , et qu'il fallait
combattre ou se retirer honteusement; les barons,
consultés par le roi , parurent peu d'avis d'en venir
aux mains , et pensèrent qu'il valait mieux continuer
la marche.
(i) M. Sismondi qui répète les mêmes détails, tome VI de son
Histoire des Français , p. 356 , en citant Guillelmus Armoricus ,
que nous appelons Guillaume Le Breton, écrit constamment
Mortaîn , et se trompe. Mortain est une ville de Normandie au
diocèse d'Avranches. Il est question ici de Mortagne , boursr on
petite ville dans la Flandre vallone , diocèse de Tournai. (Jette ville
est situe'e au confluent de l'Escaut et de la Scarpe , entre Condé
et Tournai, à une bonne lieue au nord K.-E. de Saint-Amand ,
aujourd'hui dans le département du Nord , arrondissement de Va-
lenciennes.
102 ANNALES
CAPITULUM XXXIV.
De ordinationc acierum ex iifioqnc excrcitii (iV
Venerunt autcm ad pontem Bovinum, qui est
iuler Cesonam etSanguliieuni.Quem cîim major pars
exercilûs jàm transiisset, et rcx circà pontem exar-
matus , armis siquidem aliquantulùm et itinere fati-
gatus sub umbrâ cujusdam fraxini juxtà quamdam
ecelcsiam Beati-Petri quieti vacaret ; eccèiiuntii missi
ab illis qui stabant in postremâ acle , cum clamore
acciuTentcs , referunt bostes adventare ac postremis
aciebus jàm ferè confligere , ac vicecomitem et arcu-
balesterios et équités levis armaturae cum satellitibus
vix furorem et audaciam eorum posse di uti lis retardare.
Quoaudito,rexecclesiamingreditur,et,breviteroraus,
iterùm egressus induitur armis alacri vultu, equum
insibt acsi ad nuptias vocaretur; deinccps ubique pcr
campos ad arma clamatur. Cobortes quae jàm pontem
transierant reverlunlur, vexiHum beati Dionysii,
quod omncs debcbat in bello procedere, revocatur,
(i) VincenJ de Rraiivais , xxxi, [yf\
DE HAINAUT. LIVRE XX. l33
CHAPITRE XXXIV.
Dispositions des deux armées pour la bataille.
Ils arrivèrent au pont de Bouvines, qui est entre
Cisoing et Sainghin(l); et lorsque la plus grande
partie de l'armée eut passé le pont , le roi , fatigué du
poids de ses armes et de la longue route qu'il avait
faite , ôta son armure et se reposa à l'ombre d'un
frêne , près d'une église dédiée à saint Pierre. Des
hommes envoyés par ceux qui étaient placés sur les
derrières de l'armée accoururent en jetant des cris , et
annoncèrent que l'ennemi s'approchait ; qu'il était
déjà presqu'aux mains avec l'arrière-garde , et que le
vicomte avec les arbalétriers , la cavalerie légère et les
satellites (2), avait beaucoup de peine à contenir son au-
dace, et à retarder une attaque furieuse. A. cette nouvelle,
le roi entre dans l'église , et après une courte prière il
en sort pour se revêtir de son armure , et saute sur
son cheval avec autant de gaieté que s'il allait à la noce.
Aussitôt on crie aux armes de tous côtés ; les troupes
qui avaient déjà passé le pont , reviennent. On donne
ordre de ramener l'étendard de Saint-Denis , qui doit
toujours précéder nos armées à la guerre; mais comme
(1) Entre Lille et Tournai.
(2) Voyez, au sujet de celte espèce de troupes, le P. Daniel,
//<■><. (le In Milice fr.; t. 1 , p. iBS-iSy.
l54 ANNALES
nec salis propè(i) revcrlens non exspectalur; iniô
rex cursu rapido redit et in prima fronte belli se po-
nit. Queni videntes bostes praeter spem suam sic re-
trogradum, quasi stupore quodam et liorrore percussi,
diverterunt ad dexteram partem itineris quo gradie-
bantur , et protendentes se in eminentiori parte , ste-
tcrunt à parte septentrionali , solem , qui die illo fer-
ventiùs incaliierat , antè oculos liabentes. Rex etiàm
alas suas è regione contra illos extendit, stansà parte
australi cum exercitu suo , per spatia campi non parva
breviter protenso , solem habens in bumeris. ïtà ste-
terunt bine indè utraeque acies œquaii diniensione
protensae , modico canjpi spatio à se invicem distan-
tes. In medio bujus dispositionis erat rex PhiHppus
in prima fronte, cui lateratim adbaerebant Willermus
Barrensis , flos niilitum, Bartbolomaeus de Roiâ, vir
antiquus et sapiens, Galterus juvenis, vir probus et
prudens, Petrus Malevicinus,GirardusScropba, Ste-
pbanus de Longo-Campo , Willermus de Garlandâ,
Henricus cornes Barri, juvenis, qui patri suo, régis
consobrino , nuper defunclo, successerat , et alii plu-
res viri virtute speclabiles et inarmiscxercitati, ideo-
que tune ad ipsius régis custodiam spccialitcr depu-
tali, Aboppositâ parte stabat Otbo agminis confertis-
simi(2}, qui sibi pro vexillo erexerat aquilam deau-
ratam super draconom pendontem in pcrticâ erectâ
in quadrigâ.
\i\ An lieu de propr , (jui is( il.ins notre nianiisCri! et dans Vin-
cent <k- Reaiivais, il faut sans iloiile Vivv fioficrr.
(a) Concrctissimi f^inc. Jielf
DE IIAINALT. LIVKE XX, l jf)
il n€ peut revenir assez promtemeni , on ne l'attend
pas. Le roi retourne sur ses pas de toute la vitesse de
son cheval , et se place le premier en ligne de bataille.
L'ennemi voyant ce mouvement rétrograde , auquel il
ne s'attendait pas , fut frappé de stupeur et d'épou-
vante. Il se porta sur la droite du chemin qu'il suivait,
et s'étendant sur une hauteur , s'arrêta du côté du
nord , ayant devant les ieux le soleil , qui avait été fort
chaud durant toute la journée. Le roi développa les
deux ailes de son armée en face des ennemis. Il occu-
pait le côté du midi avec ses troupes qu'il avait éten-
dues dans la plaine , et qui tournaient le dos au soleil.
Les deux armées, ainsi placées l'une vis-à-vis de l'autre
sur deux lignes d'égale longueur, étaient séparées par
uu espace très-peu considérable. Au milieu de cet ordre
de bataille , était le roi Philippe , aux premiers rangs ,
ayant à ses côtés Guillaume de Bar, la fleur des cheva-
liers, Barlhélemi de Roye , homme âgé et fort sage,
le jeune Gautier, plein de valeur et de prudence, Pierre
Mauvoisin , Girard Scropha, Etienne de Longchamp,
Guillaume de Garlande, le jeune Henri, comte de Bar,
qui venait de succéder à son père , cousin du roi , mort
récemment ; et plusieurs autres guerriers renommés
pour leur vaillance el leur habileté , et qui , par cette
raison avaient été spécialement chargés de garder le
roi. Dans les rangs épais et pressés de l'armée ennemie,
on voyait Othou qui avait pris pour étendard un aigle
doré sur un dragon suspendu à une perche élevée sur
un char à quatre roues (1).
(i) L'étendard d'Ollion était porté sur un carroccio, suivant
l'usage qu'il avait emprunté aux italiens ( Sismondi').
i36
ANNALEh
CAPITULUM XXXV.
De cxhurlatione Francorum ad pugnam , et de oratione prae-
inissâ (i).
Rex autem, antequàm congrederetur , hâc brevi
et humili oratione suos milites alloquitur : « Otho ,
a cum inquit , suis à domino papa cxcommunicatus est,
«quià hostes et destructores Ecclesiae sunt , et pecu-
«nia quae illis in stipendia ministratur de lachrymis
« pauperum et ecclesiarum acquisita est. Nos autem
« christiani sumus et communione pacis sanctae matris
« Ecclesiae fi'uentes; quamvis peccatores, tamen eccle-
«siae Dei consentimus et cleri pro posse nostro liber-
ce tates defendimus : undè de Dei misericordiâ fidu-
«cialiter debemus praesumerc, quià nobis, licèt pcc-
«catoribus , dabit de suis et nostris hostibus trium-
« phare. » His diclis, milites à rege benedictionem
petierunt, et statim, insonantibus tiibis, insuluim
viriliter in hostes fecerunt. In ipsa liorâ capellanus
qui haec scripsit (2) et quidam clericus non procul
à rege stabant rétro ipsum; qui, audito clangore tu-
(i^* Vincent de Beaiivais , xxxi, 55.
(2) Guillaume le Dicton , dont Vincent de lic.mvais suit ordinai-
lemenl les récits en les abn-geant.
DE HAIiNAlT. LlVllL XX. 1 07
CHAPITRE XXXV.
Exhortation aux Français. Prière prononcée avant le combat.
Avant d'engager la bataille, le roi adressa à ses sol-
dats cette humble et brève allocution : « Othon et ses
« adhérens ont été excommuniés par le pape , parce
« qu'ils sont les ennemis et les destructeurs de l'Eglise,
<> et la solde qu'ils paient à leurs troupes est achetée
« avec les larmes des pauvres et des ecclésiastiques.
« Pour nous qui sommes chrétiens , et qui jouissons de
« la communion et de la paix de notre sainte mère
a l'Eglise, nous sommes, quoique pécheurs, attachés
Cl à l'église de Dieu , et nous défendons , selon notre
«pouvoir, les libertés du clergé : nous devons donc
a nous reposer avec confiance sur la miséricorde du
« Seigneur, car il nous donnera , malgré nos péchés, la
« puissance de triompher de ses ennemis et des nôtres. »
Après ce discours, les soldats demandèrent au roi sa
bénédiction , et se mirent aussitôt à sonner de la trom-
pette pour provoquer l'ennemi. En ce moment , le cha-
pelain qui fait ce récit se trouvait, avec un autre prêtre,
derrière le roi et tout près de lui. Lorsqu'ils entendirent
le son des trompettes , ils chantèrent à haute voix ce
psaume : Béni soit le Seigneur mon Dieu qui enseigne, etc. ,
ensuite : Que Dieu se lève , etc. , et Seigneur, dans volrr
l38 ANNALES
bariim , altâ voce cecinerunt hune psalmiim : Bene-
dictus Dominas meus qui docet , etc. (i) ; deindè :
Exsurgat Deus (2) , et : Domine in virtute^ etc. (3) ;
omnes usquè in finem , proùt potuerunt, propter ir-
rumpentes lachrymas et singultus admixtos, devotè
coràm Deo recolentes et libertatem quâ ecclesia Dei
gaudet in Franciâ per Philippum regem, et è contra
dedecuset opprobriaquae pateretur per Othoneniet per
regem Angli.T, quique, muneribus bostes iiliprovo-
cati, contra dominum suum in regno suo pugnare
praesumebant.
CAPITULUM XXXVI
De primo congressu militum (4).
Primus tamen congressus pugnœ non ibi fuit ubi
eratrex, quià, antequàm congrederetur, contra Fer-
randuni et suos jàm in dextro cornu confligebatur ,
regc forsitan ignorante. Prima siquidem frons pug-
natorum directe protensa crat et campi spatium xi.
(i) Psal. 143.
(2) Fsal 67.
(3; Psal. 20..
(4) Vincent de Beauvuiï, xxii , 56,
DE HA1NAX3T. LIVRE XX. 1 39
force , etc. ; et jusqu'à la fin de ces psaumes , que leurs
larmes cl leurs sanglots leur permirent à peine d'ache-
ver. Tout le monde se recueillant dévotement devant
Dieu , rappelait dans sa mémoire la liberté dont l'Eglise
de Dieu jouit en France sous le roi Philippe, et, par
opposition , la honte et les opprobres que lui font subir
Othon et le roi d'Angleterre qui , excités par l'appât de
l'or, osaient combattre leur seigneur dans son propre
royaume.
Obs£bvation. Derrière Philippe se plaça Guillaume Le lîreton ,
son chapelain , qui, ds concert avec un autre clerc, ne cessa de
chanter des psaumes pendant tout le combat, quoique sa voix»
nous dit-il lui-même , fiU souvent entrecoupée par les larmes et les
sanglots.
CHAPITRE XXXVI.
Premier choc des deux armées.
Le premier engagement n'eut pas lieu du côté où
se trouvait le roi , car on se battait déjà à l'aile droite
contre Fernand et ses gens , et le roi l'ignorait peut-
être encore. Le premier rang des combattans s'éten-
dait en ligne droite , sur un espace de mille quarante
pas. L'élu de Senlis s'y trouvait , non pour com-
battre , mais pour encourager les soldats à défendre la
cause de Dieu et de la patrie. Il plaça par derrière les
hommes pusillanimes et de peu de courage , et fit
mettre les plus vaillans sur un seul rang qu'il étendit
l4o ANNALES
passibus(i) occupabat. Erat eiiiin ibi Silvanectensls
electus, non quidem ut pugnaret, sed ut armatos ad
honorem Dei et regni ac salutis patriœ defensionem
animarct ; qui etiàm quos formidolosos ac trepidos
noverat rétro posuit , quos aute m ferventes et probos
in unâ et prima aciecollocavitac directe per campum
oxteudi fecit. « Campus enim,» ait, « ampluses1;non
« decet utunus miles facial sibi scutum de alio milite,
« sed "sic stent ut omncs quasi unâ fronte valeatis pug-
« nare. » His dictis , praemisit ad inchoandum bellum
probissimos CL satellites non minus sine equis quàm in
equis pugnantes , ut milite s egregii , qui erant in prima
fronte, motos aliquanluliimetturbatosinvenirentbos-
tes- Indignati autem Flandrenses, qui erant ad pug--
nam ferventissimi , se non à militibus sedà satellitibus
primo invadi, de loco in quo stabant nequaquàm se
moventes, sed eos ibidem exspeclantes, acriter recc-
perunt , et equos eorum ferè omnium interfecerunt ,
ipsos multis vulncribus affecerunt , nullos tamen prae-
ter duos lethaliter vulnaverunt. Hos autem secutus
est Galterus comes Sancti-Pauli , licèt quibusdam sus-
pectus esset, lanquàm bostibus aliquando favissct,
uudè et dixil electo se bouum proditorem futurum
die illo. Hic itaquè cum electis militibus suis, mira
velocitate quasi aquila volans in columbas, médium
bostium perforans, trausiit, multos feriens et à mul-
tis percussus, equos et homines indifferenler occi-
' T) ÎMilIc (iiiaihaj^inla passinmi. Cuiil. ylnnor. ap. D Jirnif,
t. XVII, p. 96rt.
DE HAINAUT. LIVRli XX. l/Jl
en ligne droite dans la campagne, a La plaine , » dii-il ,
« est vaste. Il ne convient pas qu'un soldat se fasse un
« bouclier d'un autre soldat. Il faut les placer ainsi
0 afin que tout le monde puisse combattre de front. »
Après avoir ainsi parlé , il choisit pour engager le
combat centcinquante satellites qui ne se battaient pas
moins bien h pie qu'à cheval , afin que les chevaliers
d'élite, qui étaient au premier rang, trouvassent l'en-
nemi étonné et troublé. Les Flamands , qui étaient
pleins d'ardeur pour le combat, indignés d'étre^atta-
quéspar des satellites et non par des chevaliers , gar-
dèrent leurs rangs sans s'ébranler ; attendant le
choc , ils reçurent vaillamment les ennemis , et leur
tuèrent presque tous leurs chevaux. Il y eut parmi les
Français beaucoup d'hommes blessés , mais deux seu-
lement furent atteints mortellement. Ils furent suivis
par Gautier , comte de Saint-Pol. La fidélité de ce sei-
gneur était suspecte , parce qu'il avait été attaché au
parti ennemi ; aussi dit-il à l'élu de Senlis qu'il se-
rait, ce jour-là , un bon traître. A la tète de ses cheva-
liers d'élite , il fond sur les ennemis avec la rapidité
d'un aigle, enfonce leurs rangs, et frappant de tous
côtés , sans recevoir lui-même aucune blessure . tuant
indistinctement hommes et chevaux sans faire un seul
prisonnier ; il traverse l'armée flamande et revient de
l'autre côté , en traçant un sillon sur son passage au
ujilieu des cadavres. Le comte de Beaumont, Mathieu
de Montmorenci et ses gens, et le duc de Bourgogne,
viennent après lui et ne montrent pas moins d'audace
Un combat terrible s'engage des deux côtés. Enfin ,
après trois heures d'une efifroyable mêlée , tout le poids
de la journée tomba sur Fernand qui , percé de bles-
sures , renversé par terre , et sur le point de succomber
l4'^ ANNALES
deus nuUunique capiens; et ità per aliam partem re-
versas est, hostium multiludinem quasi in sinu quo-
damintercludens.Prosequitureumnonminoriaudaciâ
cornes Belli-Montis(i) , Matthœusde Montc-Morentii
cum suis et duxBurgundiae ; factaque est pugna miral)i-
lis ex ulrâque parte. Quae cùm fervenlissima trium
horarum spatio jàm durâsset, tandem totum belli
pondus in Ferrandum cum suis versum esl, ità quod
mulÉ^Lconfossus vulneribus et in terram prostratus ,
ac ferè diuturnitate pugnandi exanimatus, Hugoni
de Marois(.A) et Johanni fratri ejus se reddidit , et
cum plurimis ex ejus militibus [captivis ductus est;
caeterique omnes] qui in eâ parte campi pugnabant ,
aut inlerfecti sunt aut capti , aut fugâ turpi , Francis
insequentibus , salvati.
CAPITULUM XXX Vil.
De adveutu communiarum, et de pugnâ contra regeiu Pbilippum (3).
Interea legiones communiarum veniunt et quan-
ti) Joannes.
(a) De Marvil. Guill. Armor. ap. D. Brial, l. XVll , j). 97 c.
(3) Vincent de Boauvais , xxxi , 5'^.
DE HAINAUT. MVRE XX. l43
à la fatigue d'un combat qui avait duré tout le jour, se
rendit à Hugues de Marelles (1) et à Jean son frère , et
fut emmené captif avec un grand nombre de ses che-
valiers. Presque tous ceux qui combattaient dans cette
partie de la plaine furent tués ou faits prisonniers; et
le reste n'échappa à la poursuite des Français que par
une fuite honteuse.
(i) Sismondi, p. SSg , dit Hugues de Mareuil , comme l'Art de
ve'rifier les dates. On voit dans le Dictionnaire de la noblesse, de
la Chesnaye-des-Bois, un Jean de Marolles ■ voytz-y la généalogie
de la famille de Marolles. Celle de Mareuil n'y remonte pas à une
origine aussi ancienne ; mais elle est de Picardie , tandis que celle
de Marolles est de Touraine.
CHAPITRE XXXVII.
Arrivée des communes. Le combat s'engage contre le roi Philippe,
Pendant ce tems-là, les légions des communes
arrivent et se portent rapidement du côté du roi , c'est-
à-dire vers l'endroit où elles aperçoivent l'étendart
royal. C'était un drapeau semé de fleurs de lis , que
portait ce jour là Gualon de Montigni , chevalier très-
brave , mais pauvre. Les communes de Corbie , d'A-
l44 ANNALES
tociùs ad aciem régis , ubi scilicet sigoum régale vi-
tlebant, accurrunt : vexilluin , inquam, floribus lilii
distincluni, quod tune ferebat Gualo, miles fortissi-
iiius sed non dives , de Monte -Igniaco. Specialiter
communiae Corbeii , Ambianis, Belvaei , Compendii,
Atlrebati, cuneos militum penetraverunt étante re-
geni se posuerunt. At illi qui erant in acie Olhonis
audacissimi et bellicosi viri ipsos iacontinenter repu-
lerunt, eisque paulatim dissipatis , ferè usquè ad re-
gem pervenerunt. Quo viso milites praenominati qui
erant in acie régis praecesserunt , seque Otlioni ac
suis furore tlieutonico solum regem quœrenlibus op-
posuerunt : nam et imperalor ille et Ferraudus et
cornes Boloniae , sicut postmodùm à captivis didici-
mus, juramento firmaverant quod, omnibus aliis ne-
glectis, ad aciem régis Philippi procédèrent , nec tor-
quercnt habenas donec ad eura pervenientes ipsum
occiderent ; quo facto , de reliquo exercitu facillimè
se possc triumphare sperabant. Propter hoc Otho
cum acie sua non nisi contra regem et aciem ejus
pugnavit; Ferrandus quoquevoluit et incœpit ad ip-
sum venire, sed non potuit, quoniàm à Campanien-
sibus via ejus interclusa fuit; comes etiàm Boloniœ
ad regem in ipso pugnae initio pervenit, sed, cùm
propè jàm esset , dominum suum , ut arbitrer , reve-
ritus, ab ipso declinavit, et cum Roberlo Drocorum
comité, qui non procul à rege stabat, congrcssum
habuit. Sed et Pctriis Autissiodori comes, cognatus
régis, viriliter pro rege pugiiabat; Pliilippus tamen
ejus filius , uxoris Ferrandi cognatus ex parte matris.
DE IIAINAUT. LIVRE XX, 1 45
miens, de Beauvais , de Compiègne et d'Arras, péné-
trèrent à travers les rangs des chevaliers cl vinrent se
placer devant le roi. Mais les plus intrépides de l'armée
d'Othou les repoussèrent , et après les avoir dissipés
peu à peu , arrivèrent presque jusqu'au roi. Alors les
chevaliers dont j'ai parlé , qui étaient dans l'armée du
roi , voyant cela , s'avancèrent et soutinrent l'attaque
d'Othon et des siens , qui n'en voulaient qu'au roi , et
le cherchaient avec une fureur germanique ; car des
prisonniers nous ont dit depuis , que cet empereur
avait fait serment avec Fernand et le comte de Bou-
logne de tout quitter pour venir au lieu où était le roi ,
et de ne tourner bride qu'après l'avoir tué , espérant
qu'ensuite il leur serait facile de gagner la bataille. En
conséquence Othon et ses gens ne se battaient que
contre le roi et son escorte. Fernand voulut en faire
autant , mais il ne put arriver jusqu'au roi , parce que
les Champenois lui barrèrent le passage. Quant au
comte de Boulogne , il arriva au commencement du
combat ; mais lorsqu'il se trouva près du roi, il se dé-
tourna, par respect, je suppose, pour son seigneur,
et alla se battre avec Robert, comte de Dreux, qui était
à peu de distance du roi. Pierre , comte d'Auxerre ,
cousin du roi , combattait vaillamment dans l'armée
royale , tandis que son fils Philippe , cousin par sa
mère de la femme de Fernand , se trouvait dans les
rangs opposés. En effet , tel était l'aveuglement des
ennemis du roi , que bien que beaucoup d'entr'eux
eussent dans son parti leurs frères , leurs beaux-fils ,
leurs beaux-pères ou leurs cousins , oubliant le respect
dû à leur seigneur temporel et la crainte de Dieu, ils
osaient faire une guerre injuste à ceux que la nature
XIV. lo
l46 ANNALES
ex opposite contra rcgem stabat : adeo enini illi hos-
tes régis cxcaecati orant , quôd multi eorum, licèt
habereut ex ipslus parte fratres, privignos, vitricos
et coguatos , nlhilominùs tamen , spretà reverentiâ
domiiii saîcularis et abjccto Dei timoré, belloinjusto
cos quos revereri ac diligere saltem naturali jure te-
iiebantur lacessere prœsumebaiit. Itaquè supradictis
militibus virlute mirabili furorem Theutonicorum
contra regem impedientibus , pedites ipsum rcgem
circumvallaverunt, et uncinis aut lanceis gracilibus
in terram ab equo deposueruut. Pauci vero milites,
qui cum eo remanserant, caeteris , ut dictum est,
praecedentibus et coutrà Othouis aciem dimicantibus ,
et supiadictus Gualo , qui , vexillo sœpiùs inclinato ,
vocabat auxibum, specialiter quoque Petrus Trista-
nides , qui, sponte ab equo descendens , se pro rege
ictibus exponebat , eosdem pedites prostraverunt ,
dissipaverunt et occiderunt; scd et ipse rcx sœpè (i)
citiùs à terra surrexit, et inopinatâ levitate rursùs
equum ascendit.
(i) Spe. D. Brial.
DE HAINACT. LIVRE XX. 14;
seule leur fesait un devoir de révérer et de chérir.
Pendant que le roi était préservé de la fureur des Alle-
mands par l'admirable courage de ses chevaliers , des
gens de pié l'entourèrent et le firent descendre de
cheval à l'aide de crochets ou de petites lances. Mais
le petit nombre de chevaliers qui étaient restés près
de lui , tandis que les autres combattaient les gens
d'Othon, Gualon qui agitait son étendart en appe-
lant du secours , et surtout Pierre Tristan , qui des-
cendit de cheval et s'exposa pour le roi aux coups des
ennemis, dispersèrent ou taillèrent en pièces ces gens
de pié ; et le roi , se relevant plus vite qu'on ne l'es-
pérait, remonta à cheval avec une légèreté inattendue.
Observation. Ces détails sont tires de Guillaume Le Breton , qui
s'exprime ainsi : « Les légions des communes qui s'étaient avancées
« presque jusqu'aux maisons, arrivèrent avec la bannière de saint
« Denis. Elles accoururent le plus promtement possible vers l'armée
« du roi où elles voyaient la bannière royale , qui se distinguait par
« les fleurs de lis , et que portait ce jour-là Galon de Montigni ,
« chevalier très-valeureux, mais peu fortuné. IjCs communes étant
«donc arrivées, principalement celles de Corbie , d'Amiens, de
« Beauvais, de Compiègne et d'Arras, passèrent dans les bataillons
« des chevaliers , et se placèrent devant le roi lui-même j mais ceux
a de l'armée d'Othon , qui'étaient des hommes d'un courage et d'une
« audace extrêmes , les repoussèrent incontinent vers le roi , et les
« ayant un peu dispersés, parvinrent presqu'au roi. A cette vue ,
« les chevaliers qui étaient dans l'armée du roi marchèrent en
a avant, et, laissant derrière eux le roi, pour lequel ils conce-
rt valent quelque crainte , s'opposèrent à Othon et aux siens qui ,
« dans leur fureur teutonique, ne cherchaient que le roi seul, etc. w
Le reste est a peu près comme on le voit ici. Voyez la traduction
de M. Guizot, meilleure que celle de M. Sismondi; mais il écrit^
mal Corheil pour Corbie.
l48 ANNALES
CAPITULUM XXXVIII.
De conOictii belli et fugâ Othonis (i).
Ergo pugiiatur ab u traque parte virtutc mirabili,
et cadunt multi ; ibiqiic antè ociilos régis occidltur
miles probus Stephanus de Longo-Campo, cultello
in capite per ocularium galese recepto : habebant
enimhostes ciilteiios mirabiles et bactenîis inauditos,
quibus pro galeis ulebantur, longos scilicet et gra-
ciles, triacumines, quolibet acumine à cusplde usquè
ad mauubrium indifferenter sécantes. Francorum ta-
men virtus indefessapraevaluit, repulsâquetotâ Otho-
nis acic , pervenerunt ad eum , ità quod Petrus Ma-
levicinus ipsum per frenum appreliendit; sed, cùni
eum à turbâ quâ consertus erat extrahere non posset,
Girardus Scropha cultellum in ejus pectus inipegit ,
ac, propter armoruni ejus densitatem ipsum laedere
non valens , ictum reiteravit , et huic secundo ictui
caput equi quod erat erectum et arduuni obviavit;
igitur cultcllus mira fortitudine impulsus descendit
(i) Vinccnf. de Bcauvais , xxxi , 58.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 149
CHAPITRE XXXVIIL
La bataille s'engage. Fuite d'Othon.
On se battait donc de part et d'autre avec une valeur
admirable ; bien des braves tombèrent. Le preux che-
valier Etienne de Longchamp fut tué sous les ieux du
roi , d'un coup de couteau qui l'atteignit à la tête par
la visière de son casque ; car les ennemis avaient des
couteaux d'une forme singulière et comme on n'en
avait pas encore vu ; ils s'en servaient au lieu d'épëes ( 1 );
ces couteaux étaient longs, minces, à trois tranchans,
et chaque tranchant coupait également dans toute sa
longueur depuis la pointe jusqu'au manche. Enfin ,
le courage indomptable des Français l'emporta ; ils
repoussèrent l'armée d'Othon et pénétrèrent jusqu'à
lui. Pierre de Mauvoisin saisit la bride de son cheval,
mais tandis qu'il fesait de vains efforts pour le tirer
de la mêlée où il était engagé , Girard Scropha le frappa
de son couteau dans la poitrine ; l'épaisseur de son
armure l'ayant préservé , Girard redoubla , et cette
fois le coup, rencontrant le cheval qui dressait la tête.
(i) Le texte porte galiis. Il faut sans doute lire i^iailiis, comme
clans les diverses éditions de Vincent de Bcauvais.
l5o ANNALES
in ccrebrum cqui per oculuni rcceptus. Eqiius ilaquè
vulncratus lethalilcr scgyravit, et vcrsiis illam par-
tem , aquilâ cum carro diraissâ ac prœdœ cxpositâ ,
tergum vertens à campo reccssit. Quo viso , rcx ait
suis : « Hodie faciem ejus ainpliiis non videbitis. »
Cùm ergo paululiim processisset , equus labitur, et
slatim alius recens adducitur, in quem cùm ascen-
dissct , fugae velociter se commisit , eo quod Franco-
rum virtutem alteriiis sustincrc non possct , nàm et
Barrensis eum per coUum tenuerat , sed equi veloci-
tale suorumque militum dcnsitate praereptus ei fue-
rat : qui etiàm , dùm eorum dominus fugeret , adeo
fortitcrpraeliabantur, ut ipsum Barrensem in terrain
prosternèrent , qui plus quàiti caetcri proccsscrat , eo
quod illi regem custodircnt. Cùm igitur, equo suo
occiso , pcdes esset , et circumvallatus ab hostibus,
se, more suo, mira virtute defenderet , ipso tamen
unicus à multitudine captus vel occisus (uisset, nisi
Thomas de Sancto-Walerico cum equilatu suo super-
venisset, qui eum de manibus inimicorum liberds-
set. Itaquè reviviscente prœlio dùm imperator fuge-
ret , duo comités ex ejus parte cum aliis viris fortis-
simis, quos ipse spccialiter clegerat ut essent propè
ipsum , in bello contra Francos pugnaverunt , Franci
tamen praevaluerunt; dcniquè duo praefali comités et
Hernandus de Hostcmale, miles fortissimus, et Ge-
rardus de Randerodes capiuntur. Carrus decerpitur,
draco frangitur ; aquila, alis evulsis et confractis ,
ad rcgom Philippum defcrtur. Othonc in ter primos
fugicnte , dux Tjovaniap et dux deliCmboiu'g et Hugo
DE IIAINAUT. LIVRE XX. l5l
fut dirigé avec tant de force que l'arme pénétra par
l'œil jusques dans la cervelle de l'animal. Blessé à mort,
le cheval se retourna et s'enfuit loin du camp , laissant
l'aigle et le chariot entre les mains de l'ennemi. Le
roi , voyant cela , dit à ses gens : » Vous ne verrez plus
« d'aujourd'hui son visage. » A peine Othon eut-il fait
quelques pas, que son cheval tomba. Il s'en fit amener
un autre , monta dessus et prit rapidement la fuite ,
car il ne pouvait pas tenir plus long-tenjs contre la
valeur des Français. Le comte de Bar l'avait saisi par
le cou , mais la vitesse de son cheval et les rangs épais
de ses chevaliers le lui avaient arraché. Les gens
d'Othon , pendant que leur seigneur s'enfuyait , com-
battirent si bien qu'ils renversèrent le comte de Bar ,
qui s'était avancé plus loin que les autres chevaliers
qui étaient occupés à garder le roi. Son cheval ayant
été tué sous lui , il était à pié , entouré d'ennemis , et
se défendait vaillamment selon sa coutume; mais seul
contre cette multitude il aurait fini par être tué ou fait
prisonnier, si Thomas de Saint- Valeri , arrivant avec
ses geus, ne l'eût tiré des mains de l'ennemi. Le combat
se ranimait donc tandis que l'empereur fuyait. Deux
comtes et plusieurs autres vaillans hommes de son
parti, qu'il avait choisis pour être près de lui pendant
la bataille , continuèrent à se battre vigoureusement
contre les Français ; mais ceux-ci remportèrent la vic-
toire , et les deux comtes Hernand de Hostemale, preux
chevalier, et Gérard de Randeradt, furent faits pri-
sonniers ; le chariot fut mis en pièces , le dragon brisé,
et l'aigle, les ailes arrachées et meurtries, fut apporté
au roi Philippe. Pendant que l'euiperour Othon aban-
donnait , un des premiers , le champ de bataille , le
duc de Louvain, le duc de Limbourg, et Hugues de
132 ANNALES
de Bovis et al»i pcr turmas se maiulavciunt fugac
turpi.
CAPITULUM XXXIX.
De comité Rolonia- , c{ualiter capttis fuit (i).
PoRRO cornes BoloniaB ab initio belli incessantcr
pugnabat, née ab aliquo superari polerat; focerat
enim sibi quasi munitioncm quamdam artc mirablli
de satellitibusarmatiset consertissiinis,duplici série,
111 moduni rotœ, ad instar castri obsessi , undè patc-
bat adilus quasi porta quâ reclpiebatur quoticns vel
spiritum volebat resuniere vel ab hostibus urgebatur.
Verùin tatnen auteà multùm dissuaseiat pugnam,
probilatem Francoruni scieiis et audaciam , undè im-
perator ac sui proditoreni euni reputabant, et , nisi
praîlio cousensisset , ipsum vinculis mancipassenl.
Deniquè cùm pugna prae manibus baberetur, ipsc
Hugoni de Boves dixisse fertur : a Eccè pugna quain
a tu suadcbas, ego dissuadebam. Tu quasi foruiidolo-
«fsus fugies, ego vero sub periculo capitis mti pug-
uiiabo, et vcl captus vel interfectus remanebo. » His
11; Viiicc'iil lie Bcauvajs \xxi,r)r).
DE HAINALT. LIVRE XX. 1 55
Boves, avec plusieurs autres, se tlébandcrenl et prirent
honteusement la fuite.
CHAPITRE XXXIX.
Comment le comte de Boulogne fut pris.
Cependant , le comte de Boulogne ne cessEiit de com-
battre depuis le commencement de la bataille , sans
que personne eût pu le vaincre. 11 s'était fait , avec une
adresse merveilleuse , une sorte de rempart de gens
de pie bien armés , qu'il avait disposés circulairement
autour de lui sur deux rangs fort serrés , ce qui formait
une espèce de forteresse, oii le comte avait ménagé com-
me une porte, par laquelle il était reçu lorsqu'il voulait
reprendre ses esprits ou lorsqu'il était pressé par l'en-
nemi. Auparavant, il s'était fort opposé à la bataille,
parce qu'il connaissait la valeur et l'audace des Fran-
çais ; et pour cette raison Othon et les siens le re-
gardaient comme un traître , et l'auraient jeté dans
les fers s'il n'eût consenti au combat. Lorsqu'on en
vint aux mains , il dit à Hugues de Boves : « Voici la
« bataille que tu as conseillée et que je voulais éviter.
« Tu t'enfuiras comme un lâche , et moi , je me battrai
« au péril de ma tête , et je serai pris ou tué sur la
1 place. » Après avoir parlé ainsi , il se rendit au poste
qui lui était assigné , et combattit plus long-tcms et
l54 ANNALES
dictis, ad locum piignae sibi deslinatum accessit,
omnibusque caeteris diutiùs ac fortiiis pugnavit; ità
quod, caeteris, ut dictum est, fugientibus, ipse ta-
men adhùc pugnans à sex militibus avelli à campo
non potcrat, doncc satelles quidam , Petrus scilicct
de Tinellâ(i) , qui probissimus, equo suo ab hostibus
occiso, pedes pugnabat, ad ipsum accessit, et, ele-
vato equi tecturo (2) , mucronem usquè ad capulum
in ejusdem equi ventrem infixit. Lapso igiturequo,
cornes supinus jacuit, dextrum fémur habens super
equi coUum , undè vix extrahi potuit. Supervenerunt
HugoetGalterusdeFontibuset JohannesdeRoboreto,
quoniàm, dùm inter se contenderent cui eorum cap-
tio comitis ascriberetur , supervenit Johannes de Ni-
gellà cum suis militibus, qui corpore quidem proce-
rus et formse venustissimœ miles erat; sed his animi
virtus non respondebat, undè et in illo praelio non-
dùm die tota cum aliquo conflixerat. Rixabatur tamcn
cum aliis qui comitem illic detinebant , volens ex
ejus detentione sibi laudis aliquid vindicare, et qui-
dem prœvaluisset, nisi frater Guarinus electus super-
venisset, quem agnosccns comcs, dédit se illi , ro-
gans ut soli vitae illius faceret misereii. Cogitur itaquè
cornes de terra surgere , sed , cîim vidisset non pro-
cul Arnulphum de Aldenardâ , militem probissinmm,
cum aliquot militibus, adejusauxilium propcrantem,
in terra prolapsus sponte, adjutoriuni oxspectans ,
(1) Turcllu. D Brial. — C.iucll.i fouirent
{7.) Elevalâ «qui tcclunl D Hrinf
DE HAINAUT. LIVRE iX 1 55
plus vaillammcut qu'aucun chevalier. Telle était son
ardeur , que , tandis que les autres fuyaient , comme
on l'a dit, il se battait toujours et résistait à six che-
valiers qui ne pouvaient le mettre hors du champ de
bataille. Enfin un satellite, nommé Pierre de Tourrelle,
vaillant homme qui combattait à pié après avoir eu
son cheval tué par l'ennemi , vint à lui , et levant la
couverture de son cheval , enfonça son épée jusqu'à la
garde dans le ventre de l'animal , qui tomba mort. Le
comte , renversé à terre , avait la cuisse droite sous le
cou du cheval , et on ne pouvait le dégager. Alors ar-
rivèrent Hugues et Gautier des Fontaines et Jean de
Rouvrai , et tandis qu'ils discutaient pour décider à
qui appartiendrait la capture du comte , survint Jean
de Nivelle , avec ses chevaliers ; c'était un homme de
haute stature et de belle apparence , mais son courage
ne répondait pas à son extérieur, et depuis le com-
mencement du combat, il ne s'était encore battu contre
aucun ennemi. Cependant il se disputait avec ceux qui
tenaient le comte , car il voulait avoir sa part dans la
gloire de cette prise , et il y serait effectivement par-
venu , si Guérin, élu de Senlis , ne fût arrivé. Le comte,
l'ayant reconnu , se rendit à lui , en le priant de lui
faire seulement grâce de la vie. On le força de se lever
de terre ; mais ayant aperçu non loin de lui le brave
Âmoul d'Audenarde qui venait à son secours avec ses
chevaliers , il se laissa glisser à terre , pour l'attendre,
feignant de ne pouvoir se lenir sur ses pies ; alors
ceux qui étaient près de lui le frappèrent à coups re-
doublés en le forçant de remontera cheval; et Arnoul
fut fait prisonnier avec les gens de sa suite.
l56 ANNALES
finxit se pedibus non posse stare; scd qui astabant
ictus plurimos ingcminantes, compulerunt cuni in
runchinum asccndcre : ipse vero Arnulphus et qui
cum eb erant capiuntur.
CAPITULUM XL.
Qualiter res Philippus victor cum t^audio rediit (i).
Omnibus itaquè ferè equitibus aut fugâ de campo
cjectis,aut iuterfcclis, stabant adhùc ibi satellites, pe-
dites fortissimi, Branchones(2) et alii quos pars ad-
versa quasi valhim antè se posuerant numéro septin-
genti. Quos vidensrex,ThoinamdeSancto-Walerico,
virum nobilem ac virtuosum ac aliquanluliim litte-
ratuni, contra illos misit, qui, licèt jàm armis aii-
quantulùm pugnando fatigatus esset , liabens secum
de terra sua quinquaginta équités et duo millia pedi-
tes , cum magno furore in illos irruit, omnesque tru-
cidavit; et, mirum dictu! cùm post victoriam numc-
rum suorum receusuit , non nisi unum solum de toto
numéro déesse invenit : qui etiàm statim quœsitus
(i) Vincent de Beauvais, xxxi. Go.
(2) Brachanconncs , Vinctnt. — [jrabanli<)nc>. D. Bitnl-
DE HAINAUT. LIVRE XX. iS'j
Observatios. Tous ces ilctails sont encore tires de Guillaume Le
Dreton : on les trouvera avec quelques-uns do plus dans la traduc-
tion de M. Guizot , tome XI , p. 290.
CHAPITRE XL.
Le roi Philippe revient joyeux et triomphant.
Presque tous les chevaliers ayant été rais en fuite ,
ou tués , ou faits prisonniers , il ne restait plus sur le
champ debataille que les satellites, excellens fantassins,
les Brabançons et autres au nombre de sept cens, que
l'ennemi avait placés devant lui comme une muraille.
Le roi les voyant, appela Thomas de Saint-Valeri, che-
valier noble, courageux et lettré, et l'envoya contr'eux.
Quoiqu'il fût déjà fatigué du combat, il se mit à la tête
de cinquante chevaliers et de deux cens hommes de
pié , de sa terre , et se jeta sur les ennemis avec tant
de fureur qu'il les tua tous ; et , chose extraordinaire,
lorsque , après la victoire , il fit le dénombrement de
ses gens , il reconnut qu'un seul lui manquait ; encore
ce chevalier fut-il trouvé au milieu des morts, conduit
au camp , et en peu de jours guéri de ses blessures par
les médecins et rendu à la santé. On donna le signal de
la retraite, et l'armée française se rallia et rentra triom-
phante dans son camp. La clémence de Philippe , en
l58 ANNALES
inter occisos et inventus atque in castra tlelatus, infrà
paucos dics vulneribus per medicos sanatus , incolu-
mîs est effectus. Dato itaquè signo , Francorum acies
revocantury ad castra cum gaiidio revertuntur. Mira
vero régis Philippi cleinentia ! eodem enim vespere
cùm adducti coràm eo fuissent proceres capti, quin-
que videlicet comités et xxv alii nobiles vcxillorum
insignibus gaudentes, licèt otnnes de regno suo, qui
in ejus morteni conspiniverant , tanquhm rei laesae
majestatis , secundiim leges, capitibus plectendi es-
sent , ille tamen , ut mitis et pius, vitam condonavit
omnibus : etsi enim fcrvebat in eo contra rebelles se-
veritas , major ctiàm vigebat in eodem clemenlia in
subjectos , cujus intentior semper erat parcere sub-
jectis et debcllare superbos. Omnes tamen ergastulis
mancipavit; quibus incatenatisetquadrigis impositis,
iter Parisius direxit.
CAPITULUM XLI.
Qualiter comitem Boloniae de ingratitudine redarguit (i).
CuM autem essel Bapahnis , iutimatum est ei quod
(i) Vincent de Beauvais , xxxi, Gi . .
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 1 Sq
cette occasion , fut admirable. A la fin de la journée ,
on amena devant lui les seigneurs qui avaient été faits
prisonniers. Il s'y trouvait cinq comtes et vingt-cinq
chevaliers bannerels ; ils étaient tous de son royaume
et avaient tous conspiré contre ses jours. A. ce titre ils
avaient mérité la mort , selon les lois , comme crimi-
nels de lèse-majesté ; cependant ce prince humain et
miséricordieux leur accorda la vie; car s'il se montrait
sévère contre les rebelles , il aimait encore plus à prou-
ver sa clémence à ceux qu'il avait soumis ; et il avait
pris pour règle de pardonner aux vaincus et de résister
aux superbes. Toutefois ,il les fit tous mettre en prison,
et après les avoir chargés de chaînes et placés sur des
chariots , il reprit le chemin de Paris.
Observatiok. Tous ces détails sont encore tire's de Guillaume Le
Breton , qui s'écrie : « O admirable clémence d'un prince ! Piété
« nouvelle et inconnue au monde ! » M. Sismondi fait des observa-
tions judicieuses sur ce combat , dans son Histoire des Français ,
tome VI, p. 363.
''chapitre xli.
Le roi reproche au comte de Boulogne son ingratitude.
Le roi étant à Bapaume , on lui rapporta que le comte
de Boulogne , après la bataille , avait envoyé un mes-
sage à Othon pour l'engager à aller à Gand et à re-
commencer le combat avec le secours qu'il recevrait
l6o ANNALES
cornes lioloiiiœ post pracliuni luiserat nuntium ad
Othonem , suggérons ei ut Gandavum acccderel,
et , vires recipiens auxilio Gandavorum et aliorum ,
bellum renovaret. Quo audito, sive veridicoauctore,
sive non , rex admodùm perturbatus , ascendit in
turrim ubi duo majores comités erant , Ferrandus
scilicet et Reginaldus; itaquè Rcginaldo impropcravit
quod , cùm homo suus legitimus esset, novum eum
militem acdc pauperc divitem feccrat, ipse vero pro
bonis malè retribuens , unà cum comité Àlberico
pâtre suo ad Henricum quondàm Angiiœ regem in
regni perniciem se transtulerat. Posteà resipiscens in
magnam ipsius amicitiam est receptus, et praîlerco-
mitatum Domni-Martini , qui , Alberico pâtre suo
in servitio régis Angliaedefuncto, ad eum ha;reditario
jure devolutus erat , comitatum ei Bolonise addiderat.
Ipse quoque postmodùm , culpœ culpam adjicicns ,
ad regem Richardum Angliaî transiens, quandiù vix-
erat, ei semper contra ipsum adhœserat. Sed et Ri-
cbardo defuncto , eum iterùm in amicitiam suam re-
ceperat, et , cum duobus prœdictis comitatibus, très
etiàm alios , scilicet Moretonii , AlbaAMarlae (i) et
Warenarum , adjecerat eidem. Hls omnibus benefi-
ciis oblivioni traditis, contra ipsum dominum suum
regem universam Angliam,Theutoniam, Flandriam,
Hannoniam , Brabantiam sine causa commovcrat ;
naves etiàm ejus apud Dam portum , anno praeterito.
(?) Albœ-Marv.T. f^mccni. — Alba'-Marnîi-. Ap. I). lirial.
DE HAINATJT. LIVRE XX. l6l
tles Gantais et d'autres. Lorsque le roi entendit oc rap-
port , vrai ou faux , il en fut si troublé qu'il monta
dans la tour où se trouvaient les deux plus puissans
comtes parmi les prisonniers , c'est-à-dire Fernand et
Renaud , et s'adressant à ce dernier , il lui reprocha sa
conduite, lui rappelan!, qu'il était son homme-lige ,
qu'il avait été créé chevalier par ses mains ^ et enrichi
par ses bienfaits ; que pourtant , rendant le mal pour
le bien , il était allé avec le comte Albéric , son père ,
auprès de Henri , alors roi d'Angleterre , pour conspi-
rer la perte du royaume ; qu'ensuite le roi rendit à son
vassal toute son amitié, à cause de son repentir , et
lui dimna le comté de Boulogne, outre le comté de Dam-
martin qui lui était dévolu comme héritier de son
père Albéric mort au service du roi d'Angleterre, que
bientôt après , retombant dans sa première faute , il
avait été trouver Richard , roi d'Angleterre , et , tant
que ce prince avait vécu , s'était ligué avec lui contre
le roi de France. Que cependant , après la mort de Ri-
chard , lui, Philippe , avait encore rendu à Reiiaud son
amitié , et avait ajouté aux deux comtés qu'il possédait
déjà ceux de Mortagne, d'Aumale et de Varennes ;
qu'oubliant tous ces bienfaits , Renaud avait soulevé ,
sans motif, contre le roi son maître, l'Angleterre ,
l'Allemagne, la Flandre, le Hainaut et le Brabant,
dispersé, l'an dernier , ses navires qui se trouvaient ,
avec d'autres , dans le port de Dam , et enfin combattu
en personne contre lui dans les rangs de ses ennemis;
que de plus, après le combat, et au moment où son
roi vénaitde lui accorder la vie, il avait envoyé un mes-
sage à Otlion et aux autres princes échappés à la bataille,
pour les exciter à recommencer la guerre. «Voilà,»
XIV. 1 I
j62 annales
cuin aliis disripuerat. Seil et nupcr cum reliquis con-
tra ipsiiin corporaliter pugnaverat ; post pugnam
quoque, post vitam ei niisericorditur condonatam ,
lîiissis iiuntiis ad Otlionem et alios qui de bello eva-
serant , ad belluin eos iteriim incitare curaverat.
« Hoec, inquit, omiiia inilii fecisti , vitam tameii , me
V adiiiiente , non perdes ; scd , doiiec haec oniuia lue-
« ris , ergaslulum non évades. »
CAPITULUM XLll.
De captivitalc cjusdem comilis etFcrrandi et aliorum (i^.
His dictis, fecit eum Peronam adduci , ibique in
turrim fortissimam includi et cautissimè custodiri li-
gatum conipedibus mira subtililate perplexis ac fei'è
indissoîubilibus; Fcrrandum quoque Parisius devec-
tuni in arctâ custodiâ mancipavit in turre nova extra
muros inclusum. Poiro caeteri captivi in duobus cas-
telletis Parisius positi sunt in ulriusque pontis capitibus
et in caîteris pcr diversa loca muuitionibus. In bis
enim quae dicta sunL justum Dci judicium patet, quià
conventus pravorum qui in exterminium bonorum
lemerè disponunt scmper in conlrarium vertitadvin-
(i) Yinc. tic Rcauv. XXXI, €)■?..
DE HAINAUT. LIVRE XX. l65
ajouta le roi , « ce que tu m'as fait; je ne veux point
0 t'ôter la vie; mais tu ne sortiras de prison qu'après
M avoir expié tous ces crimes. »
Observation. Tous ces détails sont extraits tic la viede Philippe-
Auguste, par Guillaume Le Breton. La traduction de cet ouvrage
est au tome XI de la collection de M. Guizot. Voyez-y la page 293.
CHAPITRE XLII.
Captivité du comte Fernand et d'autres seigneurs.
Après lui avoir parlé ainsi , le roi le fit conduire à
Péronne , où il fut gardé avec soin dans une tour très-
forte, et chargé de liens entrelacés si adroitement
qu'il était presque impossible de les défaire. Fernand,
amené à Paris, fut emprisonné très-étroitement dans
une tour neuve , hors des murs de la viile. Quant aux
autres captifs, le roi les fit enfermer dans les deux
Chàtelets de Paris , qui sont à la tète des deux ponts ,
et dans diverses autres forteresses. Dans les événemens
qui viennent d'être rapportés , on voit éclater le juge-
ment de Dieu , car les complots que les méchans for-
ment témérairement contre les bons , tournent tou-
jours au détriment de leurs auteurs et ù la gloire des
gens de bien; et c'est ce qui advint alors. En effet ,
ceux qui furent vaincus en cette bataille , n'avaient
lO/| ANNALES
(lictani malefactornm, iandcin vcro honorum; cccè
enim non soliim isti qui in hoc bello confccti sunt
centra regem conspiraverant , sed etiàni donis ac
promissis illccli cornes Herveus Nivcrnensis et omnes
proceres Irans I.igerim , et Cenomanniae et Andega-
vire et Neustriœ , excopto tamon Willermo de Rupi-
hns , senescallo Andegaviae , Juhello de Mediana ,
viceeomitc Sanclae-Suzanna? et aliis quàm paucis ,
jàm régi Angliae suum favoretn spopondcrant , sed
^)i'opter nietiim régis , quoiisquc certi essont quis es-
set pugnœ futurus exitus, sua vota detegebant; jàm-
que quasi de victoriâ prœsumentes, universisregnum
diviserant, Viiomandiain scilicct cuni Perona comiti
Roginaldo , Parisius aulem Ferrando , et aliis alia
oppida , Olhone distributoi'e , temcrè partientes.
Deo igitur ordinante , justissimè sic factuni est , ut
Fcrrandus et Ptcginaldus id ([uod pro honore suo pc-
tierant , ut putabant, pro suœ confusionis ignominià
haberenl. Quis autem vel verbo vel scripto valeat ex-
plicare quse in eorum adventu facta sunt ? canlica
dulcisona clericoium , trepudia populoruni, pulsatio-
nes classicoruni , ornalus ecclcsiarum ; vicos et do-
uîos et vias cortinis et pannis sericis intextas , flores
et ramos arobrum virides ubique stratos ; omnes etiàm
cujuscumque gcneris sexûs et œtatishominesad lanti
triumphi speclacula concursantes; rusticos et messo-
res , interinissis operibus , falcibus , rastris et tribuh's
in collo suspensis , catervatim ad vias ruentes, ccr-
nerc cupiente? Ferrandum in vinculis, queni nuper
formidabant in armis? Nec ei vcrecundabantur i!lu-
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 1 65
pas seulement conspiré contre le roi ; entraînés par des
dons et des promesses , Hervé , comte de Nevers , ainsi
que tous les Barons d'au-delà de la Loire , ceux du
Maine , de l'Anjou et de la Normandie , excepté pour-
tant Guillaume des Roches, sénéchal d'Anjou, Juhel
de Maïenne, le vicomte de Sainte-Suzanne et un petit
nombre d'autres , avaient promis leur assistance au
roi d'Angleterre; mais comme ils craignaient le roi
de France , ils cachaient leur dessein jusqu'à ce qu ils
connussent l'issue de la bataille ; et se croyant d'avance
assurés de la victoire , ils s'étaient partagé entr'eux
le royaume, donnant le Vermandois avec Péronne au
comte Renaud , Paris à Fernand, et le reste aux autres.
C'était l'empereur Othon qui devait être chargé de
cette répartition téméraire. Mais Dieu en ordonna au-
trement, et il arriva, comme le voulait la justice ,
que Fernand et Renaud ne recueillirent que honte et
ignominie au lieu de la gloire qu'ils attendaient. Qui
pourrait dignement raconter , de vive voix ou par écrit,
ce qui se passa à l'arrivée de ces princes vaincus : les
chants mélodieux des clercs , les danses joyeuses du
peuple , le son des trompettes , les églises parées , les
places , les maisons et les rues tapissées de courtines et
de draps de soie , et jonchées de fleurs et de branches
d'arbres ; une multitude de tout âge et de tout sexe se
pressant pour jouir du spectacle d'un si grand triomphe;
les paysans quittant les travaux de la moisson et ac-
courant dans les rues , leurs faucilles, leurs houes et
leurs râteaux suspendus au cou , pour voir passer chargé
de chaînes ce Fernand dont les armes leur inspiraient
naguère tant de terreur? Les gens du peuple, les enfans,
les vieilles femmes , n'avaient pas honte de le huer
et de se moquer de lui en équivoquant sur son nom;
l66 ANNALliS
(Icrc rustici piicri et velulae, nactâ occasione à nomi-
nis aequivocatione : nani, et oasu mirahili , duo equi
Ferra 11 d i , id est ejus coloris qui hoc nomeii equis
imponit, ipsuni in lecticâ vehebant; undè et ei îm-
pro})erabant quod sic feiratus ut erat, recalcitrarc
non poterat, qui priiis inipinguatus dilatai us recalci-
traverat, et in domiuum calcaneum suum levaverat.
Haec per omnia loca facta sunL quousque Parisius per-
veuerunt. Parisiani vero clerici et laïci cum hyninis
ctcanticis obviàm régi processeruut. ISecsoUnn dics,
sed etiàm noctes, in lœtitiâ transegeruut : septem
cnim diebus continuis, noctibus innunierosis lumini-
bus utebantur , ità ut nox sicut dies illuniinari vide-
retur.
CAPITULUM XLIII.
Quôd Hannoiiien.'es, (."ameraceust-s et FianJrcnses Toi-naccnsum
et Morinenscm cpiscopos miserunt ad comitissam consolandum.
PosTQUAM igitur Philippus rex Franccrum cfïu-
gaverat, nutu Dei , excommunicatum illum Othoneni,
jàm ab iinperio auctoritate summi pontificis deposi-
tum,et ipsuni fugere compulissetàbelloBoviueusi,ce-
pissetqueFlandi'ineetHannoniae coniiteni, Ferrandum,
cuni caeteris nobilibus, proùt supcriùs explanavinius,
DE IIA1NA13T. LIVRE XX, 1 67
car, par un hazarcl sin2;ulier , il était traîné dans sa li-
tière par deux de ces chevaux qu'on nomme Jerrands
à cause de leur couleur; et le peuple lui disait que ,
ferré comme il était, il ne pouvait maintenant regim-
ber, lui qui, étant bien nourri et bien choyé, avait
regimbé et levé le pié contre son maître. On leur fit
cet accueil dans tous les lieus qu'ils traversèrent pour
venir à Paris. Les Parisiens , clercs et laïcs , allèrent
au-devant du roi en chantant des himnes et des canti-
ques. Ils passèrent dans la joie, non-seulement les
jours, mais les nuits; et pendant sept nuits consécu-
tives ils firent usage d'innombrables lumières qui ré-
pandaient une clarté égale à celle du jour.
OssERVATiOH. La plaisanterie snr le cova^e Fernand ïdtïl voir que
son nom , qui s'e'crivait ainsi en Portugal , ie prononçait Ferrund
en Flandre et en France. Jacquesde Guysee'crittoujours i'^erran^uj.
CHAPITRE XLTII.
Ceux de Hainaut , de Cambrai et do Flandre envoient les evê<{nes
de Toiiinai et de Terouanne pour consoler la comtesse.
Lorsqu'après avoir échappé , avec l'aide de Dieu ,
aux mauvais desseins d'Othon l'excommunié, déchu de
l'empire par l'autorité du pape, Philippe , roi de France,
l'eut mis en fuite à la bataille de Bouvines, et eut fait
prisonnier Fernand , comte de Flandre et de Hainaut,
avec plusieurs autres seigneurs, comme on vient de le
rapporter , la nouvelle de ces événemens causa tant de
lG8 A.XNALtS
rumoribus circumquacpie cliffusis, in tantum laincn-
tum, fletuin et dolorein Flaudrenses atqiie Hanno-
nienses omnes utriusque sexîis , ecclesiastici , noblles
atqiie communitates, prolapsi sunt , ut irremediabili
viderentur dosperatione languere : quotidio gcmitus,
quotidicsuspiria,quotidie laineiitationes et lacbrymae
succrescebant ; versus siquidem erat corum chorus
in lucturn et cithara, in voce fletus, Otboni et ejus
maledictissiniae genti conlinuc nialedictioues pestlfe-
l'as imprecantcs, sibi totaliter imponendo belli sic
atrocis eventuni tàni horrenduin. Laluit siquidem res
gesta tàm Mebaldi quàm Johannae comitissae Fian-
drensi atque Margareta; pcr spatium longuni, usquè
videlicet ad lempora in quibus Hannonienscs episco-
pum Cameraceusem , Flaudrenses episcopos Torna-
censeni atque Morinensem supplicârunt quatenùs ad
dictas cornitissas accédèrent , ipsas ad patientiam et
virtulcs teuîperanti.ne, fortitudinis atque prudentiœ
inducerenl, gratiosiùsquopossent, rei seriem et belli
eventum lamentabiles explicando : quod et feceruul.
Si vcro lamenta , si clamores , si lacbrymarum pro-
fluvia, si ojulatus, si singultus , si suspiria, si cor-
diumsyncopis et extasis mentium iliiictuncaffuerint,
non est admlrandum. Paucis postmodùni cvolutis
diebus, bonarum villarum palriarum tàm Hannoniae
quàm Flandria3 unà cum nobilibus diversa congrega-
vcrunt parlamenta pro rei publicae patriaium ac
comitissœ regimine, statu atque defensione, guber-
nalores, conciliatores atque rectores patriarum sta-
tuendo. Johanna stalum lugubrem atque simplicita-
DE HAINA13T. LIVRE XX. 1 69
douleur a tous les habitans du Hainautel de la Flandre,
de quelque sexe et condition qu'ils fussent, ecclésias-
tiques , nobles ou bourgeois , qu'on eût dit qu'ils ve-
vaient d'être frappés d'un malheur irréparable; c'é-
taient tous les jours de nouveaux soupirs , de nouvelles
lamentations , de nouvelles larmes. Ils chantaient leur
douleur sur la harpe , et proféraient, en pleurant , de
continuelles imprécations contre Othon et ses maudits
partisans , à qui ils attribuaient entièrement la malheu-
reuse issue de celte guerre. On cacha long-tems cet
événement à Mahaut, à Jeanne , comtesse de Flandre ,
et à Marguerite ; mais les habitans de Hainaut prièrent
enfin l'évêque de Cambrai et ceux de la Flandre , les
évèques de Tournai et de Térouanne , d'aller trouver
ces trois comtesses, et de les exhorter à la résignation,
au courage et à la prudence, en leur annonçant, avec
tous les ménagemens convenables, ce qui s'était passé,
et ledéplorable résultat de la bataille. Ils s'acquittèrent
de cette mission ; et on se figure aisément combien
une telle révélation causa de larmes . de soupirs , de
sanglots et d'évanouissemens. Quelques jours après,
on convoqua plusieurs assemblées des bonnes villes
de Flandre et de Hainaut, et des nobles, pour régler
l'administration des deux comtés et le sort de la com-
tesse, et pourvoir à la défense du pays en nommant
des gouverneurs et des conseillers. Jeanne , vivant
simplement et dans le deuil, pratiquant la dévotion
et rhumilité , s'appliquant à faire des œuvres de misé-
ricorde, à fonder et à réparer des hôpitaux et des
églises , passa honorablement et sans reproche les
années de sa jeunesse au milieu des tribulations et des
angoisses. A cette époque la comtesse vit avec étonne-
raent (jue Bouchard d'Avesncs , mari de sa sœur Mar •
I^O ANNALES
tis, devotionis et liumilitatis assumons, opcrlbus
niisericordiae , et ecclesiarum , hospitaliarmn et nio-
nasteriorum fundatioiii et reparationi plurimiim iu-
nitcns, tempus suœ juventutis in tribulationibiis et
angustiis sine reprehensioiielionorabiliter valdè per-
transiit. Mirabalursiquiclem bis temporibiiscomilissa
quare Bouchardus de Avesnis, qui sororem suani des-
ponsaverat Margaretam , quâ de causa non fuerat ad
regimen patriarum assumptus, dùm tamen plures
ipsorum inferiores ad hoc idem assumpti erant et
minus idonei suo judicio : malè siquidem de consiUa-
riis contenta, omnino scire vobjit rationes. Tandem
fuit qui detexit quod Bouchardus non erat idoneus
tautarum patriarum regimine, cùm ipse de facto à
jure communi excommunicatus foret , et sicutex con-
sortio Othonis miperatoris tota acies patriarum nos-
trarum fuerat infecta et judicio divino contrita , sic
timent consiliatores, patriarum si regimen haberet
Bouchardus, quin flagellum Deus ipse uobis immitte-
ret. Johanna verbis generalibus non contenta, scire
voluit omnino undè Bouchardo lalis provenerat ex-
communicatio. Finaliler fuit sibi reseratum quod
ipse Bouchardus, licèt despousâsset in facie ecclesiae
domicellam Margaretam, ipse tamen ad hoc iueptus
erat, quià subdiaconatûs ordinem, suae juventutis
tempore, receperat, et, ex eo quià dictam Margare-
tam desponsaverat, sententiam excommunicationis
incurrerat. Quae totaliter attonita indicibiliterque
turbata , episcopum Tornaceusem majoresque cleri-
cos suarum patriarum dcmandavit. Qui, diversas
DE HAINAUT: livre XX. lyi
guérite , n'avait point été choisi pour prendre part
au gouvernement des comtés , tandis qu'on y avait
appelé des seigneurs qui lui étaient inférieurs en rang
et eu mérite. Mécontente de ses conseillers, elle voulut
connaître les motifs de cette exclusion. Enfin , quel-
qu'un lui révéla que Bouchard n'était pas digne de si
hautes fonctions , parce qu'il avait été excommunié et
mis hors du droit commun , et que les conseillers , se
rappelant notre armée fiappée par la main divine à
cause de son alliance avec Othon , craignaient d'attirer
sur le pays le châtiment de Dieu s'iis confiaient le gou-
vernement à Bouchard. Jeanne ne se contenta pas de
ces pai-oles vagues , et voulut savoir positivement
pourquoi Bouchard avait été excommunié. On finit
par lui apprendre que le mariage qu'il avait contracté
en face de l'Eglise avec Marguerite était nul parce qu'il
avait été fait sous-diacre dans sa jeunesse, et que c'était
ce mariage qui lui avait fait encourir l'excommunica-
tion. Le trouble et l'étonnement de la comtesse furent
inexprimables ; elle manda l'évéque de Tournai et les
principaux ecclésiastiques de ses états. Après avoir
donné diversement leur avis sur cette affaire , ils déci-
dèrent qu'il serait à propos de la soumettre au pro-
chain concile qui s'assemblerait à Rome ; et la com-
tesse suivit cet avis. Pendant ce tems là , elle écrivit
plusieurs fois à Bouchard , et envoya près de lui des
chevaliers et l'évéque de Tournai, pour l'engager à lui
rendre Marguerite , cm trouverait auprès d'elle le
meilleur accueil. Les uns étaient d'avis que Marguerite
se fit religieuse ou béguine; d'autres voulaient qu'elle
entrât à l'abbaye de Sainte- Valtrude, au à celle deMau-
beuge , ou aux hospitalières ; quelques-uns disaient
qu'elle devait passer le reste de ses jours dans la sim-
l']1 ANNALES
super propositis senlentias dictantes, concluseruut
quod expedicns esset ut in propinquo gencrali con-
cilio Romœ celebrando casum transniitteret discu-
ticndum. Quod et fecit. Intérim pluries scripsit lilte-
ras, niisit milites et cpiscopum Tornacensein ad
Bouchardum , ipsum inducendo quatenùs dictani
Margaretam Joliannae comitissse remitteret et ipsa
reclperetur gratanler. Aliqui consulebant ut monia-
lis efficerelur, alii ut begliiua, alii ut in Sanctâ-Wal-
detrude aut Melbodii , alii ut bospitalaria, et alii ut
in simplieitate et humilitate residuum vitae suae de-
duceret : et sic multi multa Ioquebantia\ Sed Bou-
cliardus ipsam remittere usquequaque omnino recu-
savil. Comitissa tandem , considerans Bouchardi obs-
tinationem , domino Innocentio papae necnon et toti
concilio geuerali scripsit, supplicando quatenùs su-
per factum , quod sorori suœ acciderat, discutere aut
determinare dignarentur , et ulrùm matrimonium
inter sororem suam et Bouchardum esset ratum , et
ambo filii quos genuerant essent censendi Icgitimi.
DF. HAINAUT. LIVRE XX. I-f)
plicité et l'humilité ; enfin chacun donnait son avis sur
cette afiFaire. Mais Bouchard refusa absolument de
rendre Marguerite. La comtesse, voyant son obsti-
nation, écrivit au pape Innocent et au concile général,
pour qu'ils daignassent prendre une détermination
sur le cas où se trouvait sa sœur, et décider si son
mariage avec Bouchard était valable , et si les deux fils
qu'elle avait eus de lui devaient être réputés légitimes.
Obsebvation. Guillaume Le Breton donne la liste des prisonniers
faits à la bataille de Boiivincs. Le retour de Philippe à Paris eut
tout l'e'clat d'un triomphe j jamais encore le peuple français n'avait
pris une part si vive au succès de ses roi-. On lui disait que les
grands seigneurs qu'il voyait captifs s'e'taient promis la conquête
de tout le royaume, et qu'ils s'en e'taient déjà divisé par avance les
provinces j que Renaud avait demandé pour lui Péronne, et Fernand
Paris, où tous deux étaient enfermés ; que Hervé, comte de INevers,
e'tait entré dans l'alliance du roi d'Angleterre, aussi bien que tous
les seigneurs du IMaine, de l'Anjou et de la Normandie; qu'ainsi la
victoire de Bouvines avait sauvé les Français du joug de l'étranger;
toutes les villes, tous les villages que traversait ie roi étaient décorés
de tapis ou d'arcs de verdure; la joie des Parisiens éj^ala celle des
provinciaux, et le peuple, épousant la ((uerelle de Philippe-Auguste,
regarda la victoire de Bouvines comme une des grandes époques de
la gloire nationale. ( Histoire des Français par Sismondi, VI , 365
et 366. )
174
ANNALES
CAPITULUM XLIV.
Qu6d Jobannes rex Angliîe , audiens captivitalem Ferrandi , cum
quo fœdus ioicrat , per septennium treugas obtinuit.
EoDEM terapore, Johannes rex Angliœ parlibus
Pictaviae saeviebat. Contra quem Ludovicus , primo-
gonitus régis Franciœ, veniens, miro modo cjus vires
dissipavit. Nàm dùin cum eodcm rege vellet saepiùs
idem Ludovicus congredi , virtutcm timons Franco-
rum, quam pluries fuerat expertus, sibi et suis fugâ
consuluit ignominiosâ. Qui ciim audîsset Ferrandum
comitem Flandriae, cum quo fœdus inierat, captum,
et alios qui praenominati sunt, animo consternatus
et confusus, obtinuit treugas inter se et regem Fran-
ciae ad septem annos exhibere , et utrobique jura-
mento confirmavit. Eo anno, magister R. de Cru-
chem (i) , vir admodîim litteratus et in theologicâ
facultate praedoctus, Sancti-Stephani in Cœlio monte
presbyter cardinalis, à felicis memoriœ papa luno-
centio in Galliam missus, ut ibidem legationis officio
fungeretur , subventionem Ïerrœ-Sanctae prœdicando,
per civitates, urbes et castella verbum Dei scminavit.
( I ) Robert de Corçon ou Curson , anglais , chanoine et chancelier
de l'église de Paris, nomme en laia cardinal du titre de Saint-
Etienne in CœUo- Monte.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 1^5
CHAPITRE XLIV.
Jean , roi d'Angleterre, apprenant Ja captivité de Fernand , son
allié, demande et obtient une trêve de sept ans.
A cette époque , Jean , roi d'Angleterre , ravageait
le Poitou. Louis , fils aîné du roi de France, marcha
contre lui et mit son armée en déroute avec une mer-
veilleuse facilité , car tandis qu'il cherchait à en venir
aux mains avec ce roi, celui-ci, redoutant la valeur
française qu'il avait plus d'une fois éprouvée , prit
honteusement la fuite avec ses gens. Lorsqu'il apprit
que Fernand , comte de Flandre , avec qui il avait fait
alliance , était prisonnier aussi bien que les autres che-
valiers dont on a parlé plus haut , consterné de cette
nouvelle , il demanda et obtint du roi de France une
trêve de sept ans qui fut jurée de part et d'autre. La
même année , maître Robert de Corçon , homme fort
lettré et savant théologien , cardinal prêtre de Saint-
Etienne au mont Cœlius, envoyé en France par le pape
Innocent III d'heureuse mémoire , en qualité de légat,
parcourut les villes et les châteaux en prêchant la
croisade pour la Terre-Sainte , et en semant partout
la parole de Dieu. Cette semence tomba dans une
bonne terre et produisit des fruits nombreux, car dans
le royaume de France, une multitude de fidèles, riches
et pauvres , nobles et vilains , se rassemblèrent , à sa
176 ANNALES
^ujus semen cecidit in terram honam et ortuin fecit
multiplicem fructum; nàm per regniim Galliœ inul-
tos divites etpauperes, nobîles et igiiobiles, indiffe-
renterregalis vexilli charactere iusignivit. Intcr quos
dictus Augliae gubernator post iunumcra fiagitia,
post îiiortem Arturi nepotis sui, ducis minoris Bri-
tanniae, quem, qaià maliiit régi Francia? inhaerere
quam ei qui patruus suus erat , fecerat siibinergi ; post
ecclesiarum oppressiones, postnobiliummatronarum
dehonestationes , post virginum deflorationes , sicut
dicebatur, ab eo visilatus qui non vult morlem pcc-
catoris, sed ut convertatur et viviit, ut indulgentiam
posset promereri ; cum multitudiiie suoruni , humero
sanctae crucis signum affîxit. Non diùpost, Flandren-
sibus in bello deviclis et fugatis, et civibus, quos
rex obsides abduxerat , à captione redeniplis; inun-
datio maris erupit , et terram, quae vestigia régis
évaserai, cum incolis submersit:ità quod cvidenlius
damnum ex dicta submersione provenirct , quàm
[illud quod] régis cxercitus terrae , quam perambu-
laverat, irrogâsset. Inter quae mirabile quid contigit
in poslerorum mcmoriâ : nàm infans quidam , divino
nutu, in cunis jacens et dormiens, ab aquis acccptus
est, et Zelandiam iisquè ad Mandrghien aquarum
ministerio deportatus , dormiens invcntus, ab aquis
extractus est et nutritus. His pcstilentiis Flandronsi-
bus vehementer affectis, subsecuta est alia pestis
multo nocivior istis : nàm Gandam, Ypram , Biugas
incendium adeo devastavit, ut medictas domorum
vix in eis remaneret j ubi non pauci promiscui scxûs
DE HAINAUT. LIVRE XX. l'jn
voix , SOUS la bannière royale. Parmi eux se trouva
le souverain de l'Angleterre , qui , après de nombreux
forfaits, après avoir fait noyer son neveu Arthur, duc
de Bretagne , qui avait préféré l'alliance du roi de
France à celle de son oncle , après avoir opprimé les
églises , et déshonoré , dit-on , de nobles dames et de
jeunes vierges, fut visité par celui qui ne veut point
la mort du pécheur , mais sa conversion et sa vie, pour
qu'il puisse mériter son pai^don , et chargea son épaule
du signe de la croix sainte , ainsi qu'un grand nombre
de ses sujets. Peu de teras après la déroute des Fla-
mands et le rachat des prisonniers que le roi avait
faits , cette terre , qui avait échappé au roi de France ,
fut submergée avec ses habitans par une inondation
de la mer ; et cette inondation causa un bien plus grand
dommage au pays que les ravages de l'armée française.
Parmi les circonstances remarquables de cet événe-
ment, la tradition a conservé le fait suivant: un enfant,
dormant dans son berceau, fut , par la protection de
Dieu , porté sur les eaux jusqu'à Mandeghien , en
Zélande , où des habitans le trouvèrent encore en-
dormi , le recueillirent et relevèrent. Après avoir été
affligés de tant de maux , les Flamands eurent à sup-
porter un désastre plus affreux encore : Gand , Ypres
et Bruges furent ravagés par un incendie qui dévora
la moitié des maisons et fit périr une foule d'habitans
de l'un et de l'autre sexe ; de telle sorte qu'ils pou-
vaient dire, avec raison, au Seigneur: Noiis^ avo?is
passé par Veau cl par le fea. Plaise à Dieu que le reste
leur soit épargne ! Au nombre des choses mémorables
qui se passèrent lors de l'incendie de Gand , on cite
l'événement que nous allons rapporter. Sept hommes
XJV. 1 2
76 ANNALES
viri et feminas perierunt , ilà ut de jure Domino pos-
sint decanlare : (rnnsn>inms par igncui et nqunm.
et utinam quod scquitur cisdem coartari possit ! Hoc
încendio pervigente Gandavi , quid contigit inter me-
morabilia computandum. Nàm septem viri et femina
una adustiouis calore coacti , cùm aliter non possont
cvadcrc , in puteum se cadore permiserunt. Ibidem
in quâdam cavitate latitantes, cùm post iguem qui-
dam liujus facti ignorans, ad hauriendum aquam
veniens, situlam in puteo dimisit, cui unus latitan-
tium inhaercns , suî fecit indicium. Quem multiludo
superveniens, cumeisqui latitavcrant, extraxit. Qui-
bus vix extractis, et divino judicio ad vitam salutis
redditis, puteus calcantium vestigiis oppressus, ma-
tcriâ déficiente quâ fuerat compactas, in unum cor-
ruit acervum. Flandrensibus adeo mirabiliter et in-
numerabilitcrflagellatis, ut de eis convenienter posset
intelligi illud propbcticum : residuiun locustœ corne-
dit bruclms, et caetera quœ sequuntur.
CAPITULUM XLV.
T)p. infnrtiinio Joliaiinis régis Arif^liae.
Francis vero in superbiâ clatis, non attendenti-
bus quodsuperbis resistit Deus, humilibusautem dat
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 1 yÇ)
et une femme sur le point de périr par les flammes, et
ne trouvant aucun autre moyen d'y échapper , se lais-
sèrent tomber dans un puits , et se tinrent cachés dans
une cavité qu'ils y trouvèrent. Après l'incendie, quel-
qu'un , qui ignorait ce fait , voulant puiser de l'eau à
ce puits , y plongea un seau ; l'un de ces malheureux
s'y attacha pour attirer l'attention sur lui ; on arriva ,
et on le retira du puits , lui et ses compagnons. A peine
étaient-ils sortis et rendus à la vie , par la permission
divine, que le puits, surchargé par la foule, et dont
les pierres n'étaient pas liées entr'elles par le ciment,
s'écroula tout à coup. Les Flamands furent ainsi frappés
de maux prodigieux et innombrables , afin qu'on pût
leur appliquer cette parole du prophète : Le jélech
mange les restes de la sauterelle , etc. (1).
(i) Dans ce verset du prophète Joël (I, 4) , il est question de
trois espèces de sauterelles, selon Bochart , appelées le g^rt^ww , le
jéitch, et le chazil. Joël dit : « La sauterelle a tle'vore' les restes du
« gazam; le jélech , les débris de la sauterelle; le chazil, les restes
«. du jélech. » Quelques-uns croient que le chazil est la nielle.
CHAPITRE XLV.
Infortune de Jean , roi d'Angleterre.
Ta;vdis que les Français, enorgueillis de leur vicloire,
sans songer que Dieu résiste aux superbes et pardonne
aux humbles , se glorifiaient plutôt de leur roi tem-
1 8o ANNAIES
gratiam, et poliîis in rc^v. sno leiuporall (|uhin in eo
per c|uem rogcs rognant glorianlur( / ); barones An-
gllai adversùs regem suum inauditam suscitavcrunt
seditionem, eam captantes occasionem quae, antiqua
libertate destructâ, regnum Angliœ in tantam redc-
gerat servitutem ut nemoribus propriis nemo ausus
essetvenari ; Insuper, si nobllls quistleccderct, minori
haprede relicto, eumdem rex mancipabat, et fructi-
bus terrœ suœ pro voîuntate sua receptis, ubi et
<iuando volebat nuptlis tradebat. Hœc et alia bujus-
niodi deliramenfa nobileset ignobiles potcntes et im-
potentes , pauperes et divites ad tantam provocaverunt
indignationem,ut unanimitcrab ejus dominiose sub-
Irabercnt. Dictus vero rex attendons quià domes(ici
lîoniinis inimici illius, diim vidcret suos in oxitium
suum machinari, et suorum solatio se destiîutum ,
in Domino spem ponens, cujus vexillum erexerat ,
ciun non posset eos scriptis seu promissis à proposito
se revocare, legalos misit ad dominum Innocentium,
tune sedis apostolicœ pontificem , eideni de suis la-
mentabilem déferons querimoniam; promisit quod,
si aliquis perperàm cgisset, paratus esset limcn(2)
corrigere sedis aposlolic.TConsilio, cujus patrocinium
duplici intentionc postulabat ; eo sciiicct quod cruce
signatus esset, et quod terram suam, h dicbus beati
Augustini, Anglorum apostoli , roniano pontifiri tri-
butariam eidem fecissct foodalem. Sumnuis vero pon-
(i) Poiit-êlio faut-il iVwc iiforitiiilif/ns.
(•i; Au lieu »lc llmrii il faut sans doute liri' lucm.
DE HAINAUT. LIVRE XX. l8r
porcl que de celui qui fait régner tous les rois , les
barons anglais se révoltèrent contre leur souverain, en
prenant occasion de ce qu'après avoir détruit les an-
ciennes libertés il avait réduit le royaume d'Angle-
terre à une si complète servitude , que personne n'osait
plus chasser dans ses propres forêts ; en outre , lors-
qu'un noble venait à mourir laissant un héritier mi-
neur , le roi réduisait l'héritier à la condition de serf,
s'emparait des revenus de sa terre, et le mariait où
et quand il lui plaisait. Ces excès , et d'autres du même
genre , excitèrent à tel point l'indignation de tous
ses sujets, nobles ou vilains, puissans ou faibles,
riches ou pauvres, qu'ils ne voulurent plus reconnaître
son autorité. Ce prince , traité en ennemi par ses
vassaux , et voyant ses sujets conspirer sa perte sans
qu'aucun voulût le soutenir , mit tout espoir dans le
Seigneur dont il avait arboré l'étendart, car il lui était
impossible de ramener à lui les rebelles ni par lellres
ni par promesses. Il envoya des députés au pape Inno-
cent, qui gouvernait alors l'église de Rome, et, lui
exposant sa triste situation , il déclara que s'il avait
commis quelque faute il était prêt à se soumettre à
toutes les expiations que lui imposerait le Saint-Siège ,
dont il invoquait la protection par un double motif,
d'abord en qualité de croisé , ensuite parce que du
teras de saint Augustin , apôtre des Anglais, l'Angle-
terre avait été rendue tributaire du pape. Le souverain
pontife , ému d'une paternelle compassion pour le
malheur du roi, et considérant qu'il ne pouvait réussir
par les voies de la douceur à faire rentrer dans le
ilevoir ses barons et leurs fauteurs et ndhcrens , les
excounnunia et les fit excommunier dans toute l'éten
due de l'Eglise. Le roi, voyant que les rebelles résis-
l82 .\N^•ALE^s
tifcx dicto régi patcrnâ compassionc condesccndens,
dictos baronos et coriiin faulorcs et adjutorcs, ciim
non posset eos amicabili adnionitionc ab incœpto re-
trahere, excommunicavit, et fecit pcr totam ecclesiam
excommunicari. Ciim ergo rex videret dictos rebelles
romano pontifici contumaciter resistere , solito dcs-
peralior, et suorum insidias effugcre volens, cum his
qulbus potuit , nîunitis castellis et locis quae eidem
remanserant , Dovrani iisquè pervenit; ubi fuit tanto
timoré percussus, quod infrà ambituui Anglia; non
praesumerct pernoctare; imo, cùm tenipussomni con-
gruum vigeret, in altuni maris se faciebat adduci ,
et non aliter se permittebat somni fomento recrcari.
Cùm autem dictum regem tolicns urgerent foris et in-
tîis timorés, quemdam sibi fidelem, de qiio prae cac-
Icris confidebat, Hugoneni scilicct de Bove, in par-
tibus misit transmarinis. Qui, collecta multitudine
militum per Flaudriani, per Hannoniam, perLotba-
ringiam, apertis thesauris regiis et abundanter effu-
sis , cum infinilà militum et sergentorum copia, ad
portum maris prospéré, quamcitiùs sperans ad par-
tes Angliœ transfretare, remeavit. Sed non contra
Dcum fortitudo neque scientia , qui quando vult salvat,
rtsuccidcndivitamnostram velut arancœ telam babct
potestatem : nàm cùm idem Hugo in porta aeris se-
renitatem exspectâssct, se tandem mari crodidit , mi-
nime providens quid ei esset eventurum ; ({uià cùm,
vclis extensis, uavigarcnt Hugo et slipendiarii sui,
spiritu procolhe exaltati sunt fluctus, et, tcmpcstalc
invalescentc. nu»lli suiit submersi, quidam vero prée
Di: IIAINALT. LIVRE XX. 1 ÔD
laient opiniâtrement au pape , perdit toute espérance ,
et voulant échapper aux pièges que lui tendaient ses
sujets, s'enfuit à Douvres avec le peu de gens qu'il put
rassembler, après avoir mis en état de défense les
places et les châteaux qui lui étaient restés. Sa frayeur
était si grande lorsqu'il fut dans cette ville, qu'il n'osait
passer la nuit sur le sol de l'Angleterre ; quand l'heure
du sommeil était venue, il se fesait conduire en pleine
mer, et c'est là seulement qu'il se livrait au repos avec
sécurité. Ce prince, que tant de terreurs venaient agi-
ter du dedans et du dehors, envoya sur le continent
celui de tousses gens dans lequel il avait le plus de con-
fiance, Hugues de Boves , qui rassembla de nom-
breuses troupes en Flandre, en Hainaut et en Lorraine,
grâce aux trésors du roi qu'il répandit partout avec
abondance; et ramenant avec lui une multitude infinie
de chevaliers et de sergens, il arriva dans un port de
mer, espérant faire voile pour l'Angleterre. Mais l'ha-
bileté ni le courage ne peuvent rien contre les décrets
de Dieu , qui sauve ceux qu'il veut, et quand il veut ,
et qui brise, s'il lui plaît, notre vie comme une toile
d'araignée. Après avoir attendu dans le port un vent
favorable , Hugues s'embarqua enfin , sans prévoir ce
qui devait lui arriver. Lui et ses troupes naviguaient
depuis quelque tems , les voiles déployées , lorsqu'un
orage souleva les flots; bientôt la tempête devint ter-
rible, et un grand nombre des passagers furent sub-
mergés, mais quelques-uns, entr'autres Hugues lui-
même et les trois fils de Rigaudc d'Audenarde ,
uoblcs et puissans chevaliers , prirent la croix pour
échapper à la mort. Plusieurs , après avoir attaché
leurs chemises afin qu'on pût les ensevelir si on les
retrouvait , furent engloutis par les vagues , et jamais
1 84 ANNALES
timoré mortis cruccsignati (i), in ter quos, cum eo-
demHugone, très filiidominaeRicautisde Audenardâ,
viri nohiles et potentos : colligatis cainisiis, ut simul
inventi sepclirentur, insimul fucrunt aqiiarum velic-
mentiâ obruti. De inventione vero corporum eoriim
usqiiè hodiè ignoratur. Aliis navigantibus, visiis est
à quibusdam equus niger sequens vestigia navigan-
tium , qui , statim ut navigantes vivificœ crucis signa-
culo fuerunt inslgniti , disparuit, eisque serenitas
aeris benignior arrisit. Aliis navigantibus fuit visa
manus incœlo, quae dominicae passionis cruce notatis
benedixit; quo facto, tempestas cessavit. Qui, non
absque grandi gravamine , qualilercunque transfre-
tati, à rege fuerunt hilariter recepti. Quorum viribus
rex animatus pariter et arniatus, suorum assaltus
viriliter propulsavit; ità quod castellum Nonecestre(2 ),
à baronibus munitum et possessum, in brevi obsidc-
ret, et cùm, magno dispendio suorum, bis qui arcem
tenebant resisteulibus, expugnaret, non paucos no-
biles captos custodiae carcerali mancipavit.
(i) Iter sanctiim versus Hierosolymam deroverunt et in carne
propriâ crucis sanctae signiim ab invicem susceperiint. Chronique
de Mclrose. ( Rcnim Anglic. scriptores Oxon. 1684. in-f", p. 189. )
(2) On lit JVavmeslrc dans l'ancienne traduction française, et
Mocestrc dans Juan Lelcvrc C'est certainement jRocAester qu'on
doit lire.
DE HAINAUT. LIVRE XX. l85
on n'a su si leurs corps avaient été trouvés. Pendant
que les autres naviguaient , ils aperçurent un cheval
noir qui les suivait; et aussitôt qu'ils furent revêtus du
signe de la croix , ce cheval disparut , et le ciel reprit
pour eux sa première sérénité. D'autres virent dans le
ciel une main qui bénit ceux qui étaient marqués du
signe de la croix , et la tempête cessa tout à coup.
Échappés , non sans avoir beaucoup souffert , à ce dé-
sastre , les naufragés furent reçus avec joie par le roi.
Ce renfort ranima son courage en augmentant ses
forces. Non seulement il repoussa vigoureusement
l'attaque des rebelles , mais il assiégea le château de
Roches ter , que les barons avaient pris et fortifié , s'en
empara après avoir tué beaucoup de monde aux assié-
gés, et fit prisonniers un grand nombre de chevaliers.
Observation. On fait monter à quarante mille hommes la troupe
commandée par Hugues de Boves. Si elle était arrivée à bon port ,
il n'est pas douteux que le roi Jean n'eût été eu état de traiter les
Normands établis eu Angleterre de la même manière que Guil-
laume le Conquérant avait traité autrefois les Anglais. Cependant ,
malgré la grandeur de la perte , il lui restait assez de troupes pour
tenir la campagne contre les barons , qui ne s'attendaient pas à
cette attaque. Il investit le château de Rochester , où Guillaume
d'Albiney fit une courageuse défense pendant deux mois; mais les
provisions venant à manquer, la garnison mangea ses chevaux , et
lorsque celte ressource fut épuisée et les fortifications ruinées par les
machines militaires des assiégeans, il se rendit à discrétion. Voyez
Mathieu Paris, sous l'an i2i5.
1 86 ANNALES
CAPITULUM XLVl.
Oiiùd liuiooLiiliiis tcrtiiis générale conciliiim Lateranensc congie-
g;avit(i).
EoDEM aiino, videlicct mccxv, dominiis Innoceii-
fiiis, romanaî setlis antistes, concilium celebravit ,
decinio octavo pontifîcatûs sui aniio , quale non fuit
antè ipsimi in occlesiâ ronianâ celebratuin , secundùni
quod Josias rex Israël feclt magnum co anno regni
sui, quale non fuit à diehus judicum factuni : nàm
tanta fuit in dicto conciiio multitudo patriarcharum,
metropolitanorum, episcoporum et aliorum prœlato-
luni el abbatum, ut vix numéro possent reprebendi.
In quo dictus dominus pontifex fecit sermonem , cu-
jus tbema fuit : Desidorio desidcravi hoc pascha
nidiidacare uohiscuni, antequàm patiar. l^norans
horam suce mortis prophctavit. Ibidem prœsidens ba-
rones Angliaî, et fautorcs et adjutores eoruni, cuni
Oltonequi fuerat impcrator, cxcommunicans , euni-
dt-ni Ottonem depositum, quià ccclesite romanie l'C-
bcllisextiterat, denunliavit.Item damnavitperversani
Joachim ctAlmariei doctrinam, dicens: « Damnamui^
«et reprobamuslibdlum seu traclatum, quem abbas
" Joachnu odidit conlrà magisliuin Peliuni Lonibar-
1 I Voyez Vincent de Beanvais , xxxi , n^j.
DE HAINAUT. I-IVUIÏ XX. 187
CHAPITRE XLVl.
Innocent III assemble le concile gênerai de Lalian.
La même année 1216, le pape Innocent célébra , la
dix-huitième année de son pontificat , un concile tel
qu'il n'y en avait jamais eu dans l'église romaine , à
l'exemple de Josias , roi d'Israël , qui convoqua , la
même année de son règne, une assemblée plus grande
que tout ce qui s'était vu depuis le tems des juges. En
elFet, il se trouva à ce concile tant de patriarches, de
métropolitains, d'évêques et d'autres prélats et abbés ,
qu il ctaitimpossibledeles compter. Lepapey prononça
un discours sur ce texte : « J'ai voulu, manger la pâque
avec vous avant (ïtlre crucifié. Ignorant V heure de sa mort,
il prophétisa. » Comme chef du concile, il excommunia
les barons d'Angleterre et leurs adhérens, ainsi que le
prince Othon , qui avait été empereur , et déposa ce
même Othon comme rebelle à l'église romaine. En
même tems il condamna la doctrine perverse de .Joa-
chim et d'A.mauri ; en ces termes: « Nous condamnons
« et réprouvons le libelle ou traité que l'abbé Joachim
« a publié contre maître Pierre Lombard, sur l'unité
1 en l'essence de la Trinité , l'appelant hérétique et in-
« sensé parce qu'il avait dit dans ses sentences que le
« Père, le Fils et le Saint-Esprit sont mm chose suprême
l88 ANNALES
f< cîum , de unltatc et csscntiâ ïrinilatis; appellans
« ipsuin hœrctlcuni et insaninn, pro co (|UO(l in suis
a dixcrit scntentiis quià quœdam summa rcs est Palei
«et Filius et Spiritus Sanctus, et illa non est gencrans,
« neqiie genita , neque procedens. Undè asserit quod
aille non tàm triuitatem quàmqualernitatemastrue-
« bat in Dco, videlicet très personas et illam comnui-
« nem essentiam quasi quartam ; manifeste proteslans
« quod nulla res est quœ sit Pater et Filius et Spiritus
« Sanctus; nec est essentia, substantia, vel natura ,
« quamvis concédât quod Pater et Filius et Spiritus
« Sanctus sinl una essentia, una substantia, una na-
«turarverùm unitatem hujusmodi non veram et pro-
« priam , sed quasi coUectivam et similitudinariam
«esse fatetur; quemadmodùm dicuntur multi liomi-
« nés unus populus, et multi fidèles sunt una ecclesia,
« juxtà illud : multitudinis credentium erat cor unuin
« et anima una ; et : qui adiiœrct Domino unus spi-
« ritus est cum illo ; et : qui plantât et qui rigat unuin
iiSunt;Qt : ornnes unum corpus sumus in Christo.
«Rursîis in libro Regunn : populus meus et populus
« tuus unum sunt. Ad hanc autem suam scntentiam
«astrueudam illud potissimum verbum inducit quotl
« Christus de fidelibus dicit in Evangelio : volo ut sint
a unum in nobis sicut et nos unum sumus, ut suit
« confirmatiinunum. Non enim, ut ait, fidèles Clirisli
« sunt ununi , id est una res , qua; communis sit oni-
« nibus; sed suo modo sunt unum, id est una eccle-
«sia, proplcr calholicic fidci unitatem, et landen»
« unum rcgnum , proptcrindissolubiliscaritatis unio-
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 1 89
« qui n'engendre pas , n'est pas engendrée , et ne pro-
« cède point ; d'où il conclut qu'il reconnaissait en
<t Dieu trois personnes , plus cette nature commune,
a qui formerait comme une quatrième personne; pro-
« lestant hautement qu'il n'existe aucune chose qui
« soit à la fois le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; que
« ce n'est point une essence , une substance , ni une
" nature ; reconnaissant néanmoins que le Père , et le
M Fils, et le Saint-Esprit sont bien une essence, une
w substance, une nature, mais ne forment pas unevéri-
<> table unité ; que cette unité n'est que collective et
« figurée , comme on appelle un peuple la réunion
a d'un grand nombre d'hommes , et une église une
« assemblée de fidèles , conformément à ce qui est
« écrit : La mullilude des croyans n avait quun seul cœur
« et qu'une seule ame ; et : Celui qui s^ attache au Seigneur
« a un esprit avec lui ; et encore : Celui qui plante et
« celui qui arrose ne sont qu'un; ensuite : NousJie sommes
a tous quun corps en J.-C. Enfin dans le livre des
« Rois : Mon peuple cl ton peuple ne sont qamic Et pour
"appuyer son opinion, il s'autorise surtout de ce
« passage de l'Evangile où Jésus dit en parlant des
i> fidèles : Je veux qu'ils soient une chose en nous , comme
<« nous sommes un , a^n qu'ils soient confirmés en un seul.
« Certes , dit-il , les fidèles chrétiens ne sont pas un ,
« c'est-à-dire une seule chose qui soit commune à tous ;
« mais ils sont un en ce sens qu'ils forment une église
« par l'unité de la foi catholique et un royaume par
« les liens indissolubles de la charité. Mais nous, avec
a l'approbation du concile, nous croyons et confessons
« avec Pierre qu'il y a une chose incompréhensible et
< ineffable , c'est que le Père, le Fils et le Saint-Esprit
« sont réellement trois personnes ensemble, et chacune
1 90 ANNALES
« nem. Nos autcni , sacro approbanle roncllio, civdi-
« mus cl confitemur cum Pelro, quod una qu.Tdam
«res est incomprehensibilis quidem et iîU'ffahdis,
«quae vcraciter est Pater et Filius et Splritus Sanc-
« tus, très simuj personne, et slgillatim quœllbct earum-
«dem; et idco in Deo solummodo trinitas est, non
« quaternitas, quià quaelibet trium personarum est
« illa res, videlicet substantia, id estessentia seu na-
« tara divina, quœ sola est universorum prlncipium,
« prœter quam aliud inveniri non potest. Et illa res
«non est generans, neque genita, neque procedeus ;
«sed est Pater qui générât, et Filius qui gignitur ,
«et Spiritus Sanctus qui procedit, ut distinctiones
«sint in personis et unitas in naturâ. Si quis igitur
«sententiam vel doctrinam praefati Joachim in bac
«parte defendere vel approbare praesumpscrit , tan-
«quàm hœreticus ab omnibus confutetur. In nullo
« tanien propter boc Florontino monastcrio , ciijus
« ipse Joachim extitit institutor, volumus dcrogari ,
« quoniam rcgularis est institutio et observantia salu-
« taris, maxime cùm idem Joachim omnia scripta sua
«nobis assignari mandaverit apostolicœ sedisjudicio
«approbanda seu etiàm corrigenda; dictans cpisto-
«lam, cui propriâ manu couscripsit, in quâ firmiter
«confitetur se illam fidem tenere quam romanaeccle-
« sia tonet, quîc, disponentc Domino, malei' est et
« magistra cunctorum fidcliuni. Rcprobamus et con-
«(demuanius pcrversissimnm dogma impii Almari-
«ci(i), cujus mentem sic pater mendacii cxCcTca-
(i) Am;iiiii , déjà condamne par rUnivcrsilc de Paris, en i:>.ii),
DE HAINAUT. LIVRE XX. 1C)1
« d'elles séparément; quo par conséquent il n'y a en
o Dieu qu'une trinilé et non une quaternité , car cha-
« cune des trois personnes est cette chose, substance,
« essence ou nature divine , qui est le seul principe de
o toutce qui existe, et hors de laquelle il n'y a rien. Cet-
« tenaturen'engendrepoint, n'est pas engendrée, etne
« procède point; maiselle est le Père qui engendre, le
a Fils qui est engendré, et le Saint-Esprit qui procède,
« afin que les distinctions soient dans les personnes et
« l'unité dans la nature. Si donc quelqu'un ose soutenir
« ou approuver dans cettepartie la doctrine deJoachim,
« il devra être réputé hérétique. Néanmoins nousnevou-
a Ions déroger en rien à ce qui regarde l'abbaye de
« Flora, fondée par Joachim, attendu que l'institution
« en est régulière et la règle salutaire ; et surtout parce
« que Joachim nous a adressé tous ses écrits et les a
« soumis à l'approbation ou à la censure du Saint-
« Siège , en écrivant de sa propre main une lettre
« dans laquelle il fait profession de garder fermement
« la foi qu'il tient de l'Église romaine qui , par la vo-
« lonté de Dieu , est la mère et la maîtresse de tous les
« fidèles. Nous réprouvons et condamnons le dogme
« pervers de l'impie Amauri, que le père du mensonge
« a tellement aveuglé, que sa doctrine est non-seulc-
« ment hérétique , mais pernicieuse et abominable. »
Observation. Le concile dont il est ici question , est le quatrième
concile de Latran et le douzième concile ge'ne'ral. Il fut tenu depuis
le II novembre jusqu'au 3o du même mois. Il s'y trouva tfuatre
cent douze e'vcques , huit cens , tant abbës que prieurs , un giand
nombre de procureurs pour les absens , et des ambassadeurs de
l'empereur , des rois et de presque tous les princes catholiques.
.ijoutenait que chaque chrétien est obligé , sous peine d'être damné ,
de croire qu'il e.=t membre de J.-C.
192 ANNALES
« vit, Ut ojiis doctrina non tantùm haeretica ccnsenda
«sit, sed nefanda.»
CAPITULUM XLVIl
Degradatio Bouchardi de Avesnis.
BouCHARDUM vcro dc Avesnis, quicantorLaudu-
nensis et thesaurarius Tornacensis et subdiaronus
extiterat, à clericali militia ad ScTCularem apostatans,
nobilem feminam Margaretam, illustris Constantino-
polilani imperatoris filiam , consanguineam suam ,
suœ fidei commcndatam, fraudulenter abduxit, et
cum eâ de facto, cùm de jure non possct quali-
cunque modo, contraxit, excommunicavit ; et jussit
per totam provinciam Remensem singulis dominicis
diebus et festivis eumdem exconiniunicari tandiù do-
nec sorori dictam restituissel puellam, et ad ordinem
quein, Deum offendendo, rcliquerat, humililer rc-
diisset.
DE IIAINAÎJT. LIVRE XX,
[93
CHAPITRE XLVII
Dégradation de Bouchard d'Avesne;
Le pape excommunia Bouchard d'Avesnes , qui ,
après avoir été chantre à Laon , trésorier de Tournai '
et sous-diacre, déserta la milice ecclésiastique pour
celle du siècle, et enleva frauduleusement la noble
demoiselle Marguerite , sa cousine , fille de l'illustre
empereur de Constantinople, qui était confiée à sa foi,
pour contracter avec elle un mariage aussi nul de
fait que de droit. En outre, le souverain pontife ordonna
que son excommunication serait prononcée publique-
ment les dimanches et jours de fêtes dans toute la pro-
vince de Reims, jusqu'à ce qu'il eût remis la jeune
Marguerite entre les mains de sa sœur , et qu'il fût ren-
tré dans lesordresqu'ilavait quittés en offensant Dieu.
Observation. Marguerite avait épouse Bouchard d'Avesnes en
3213 ■ elle en avait eu deux enfans : ce fut donc au plus tôt en 12,5
qu Innocent m cassa son mariage. Ce pape mourut le ,6 juillet
Til\.
l3
194 ANNALES
CAPITULUM XLVlll.
De miseriâ Johannis régis Anglia:.
FiNiTO concilio, et sanclis patribus qui convene-
rant licentiatis, domiiius papa Dominum Galterum,
tituli sancti Marci(i) presbyterum cardinalem, virum
in utroque jure perilum, tnagni aniini et corpore
elegantem, à latere suo ad partes Angliœ istas desli-
navit, ut, in Angliâ legati fungens officio, illos do-
mino suo rebelles ad concordiam domini siii, si pos-
set, deberel revocare. Qui primîim regemFrancorum
conveniens, eumdem, ex parte oinnipotentis Dei et
apostoloruni ejus Pétri et Pauli, et summi pontificis
Innocentii , rogavit, ne filium aut homines suos in
contemptum sedis apostolicae permitteret transfretare,
A quo nihil rationi consentaneum , sed tantùm verba
recepit contumcliosa. Qui cùni venisset in Angliam,
guerrani non régis sed summi pontificis repulans,
bellantibus qui ex parte régis erant injunxit ut , in
remissionem omnium peccatorum, per patrimonium
principis apostoloruni dimicarent ; tandem promit-
tensindulgentiam,cadentibusrebellium gladiis,quan-
(i) (>'est (jrunloiiem , titulo Sancti-Martini , qu'il f.mf lire.
DE UAINALiT. LIVRE XX. 1 ().)
CHAPITRE XLVlll.
Mallietirs de Jean, roi d'AngleU-ne.
Le concile étant terminé , le pape , après avoir
congédié les prélats qui le composaient, envoya en
Angleterre Galon , cardinal, prêtre du titre de Saint-
Martin , homme fort habile dans l'un et l'autre droit ,
d'un grand courage et d'un extérieur agréable, pour
exercer dans ce pays les fonctions de légat , à l'effet
d'amener, s'il était possible, les rebelles à faire la paix
avec leur seigneur. Ce légat se rendit d'abord auprès
du roi de France , et le pria , de la pari du Tout-Puis-
sant, des apôtres saint Pierre et saint Paul, et du
souverain pontife Innocent, de ne point permettre que
son fils ou ses vassaux allassent en Angleterre pour
nuire au Saint-Siège apostolique ; mais il n'obtint du
roi aucune réponse raisonnable, et ne reçut de lui que
des paroles de mépris. Arrivé en Angleterre , et consi-
dérant la guerre comme faite au pape et non au roi ,
il enjoignit à ceux qui étaient du parti du roi , de se
battre pour le patrimoine du prince des apôtres, afin
d'obtenir la rémission de leurs péchés; promettant à
ceux qui tomberaient sous le fer des rebelles d'aussi
grandes indulgences que s'ils eussent péri par la )iiain
des infidèles sous les murs de la sainte cité de Jérusa-
lem. Peu de tcms après, Louis, fils aîné du roi de
igÔ ANNALES
tam sibi crecîerent oxhibeii , si antè muros civitatis
sanctae Jérusalem perimerentur ab incrcdulis. Post
tenipus non longum , îiUdovicus, primogcnitus régis
Francise, à rebellibus et seditiosis in auxiliuin voca-
tus, acceptls ab eisdem obsidibus, quod euni proino-
verent in regem ; nec Doum timens, nec sonlcntiam
reverens excommiinicationis; ciim milites suos cas-
leilanum de Sancto -Audomaro et alios usquè ad cen-
tum prœmislsset , cum quibuscunque militibus potuit
etsergantibiis, transfretavit,('t in portu Zanturnic(j),
cum navibus quas adduxerat , applicuit, et in insulâ
quœ diclo portui adjacebat castra metatus est. Quo
audito, rcx Johannes, ciim esset Cantuariœ, eidcm
in multitudine permaximâ occurrit. Qui , licèt eum-
clom tune temporis de facili potuisset expugnasse, ta-
men de suis, quos debilis stlpendiis defraudaverat ,
eo quod mercenarii essent, non fuit ausus cum eo
dimicare; sed cum dicto exercitu usquè ad Winces-
triam rcmoavit, et viam ad aggrediendum Angliam
aperuit. Ad quem dictus G. (2), universalis legatus ,
missâ cclebratâ, vcrum Deum et hominem, quem
ipso die ex pane et vino consecraverat, manibus fe-
rons accessit; eique , ex parte Jesu Cbristi Nazareni,
Pétri et Pauli apostolorum ejus, et summi poutlficis
vices Cbristi agentis in terris, inbibuit ne in pra^ju-
dicium sedis apostolicae aliquid pracsumerct, duran-
(i) (Test In part (le Sandwich, prt's (lii([iipl est sitiu'e l'île de
Tlianet.
(1) Gnalo.
DE IIAINALT. LIVRE XX. I f)T
France, appelé par les rebelles à leur secours, recul
d'eux des otages comme garans de la promesse qu'ils
lui firent de le couronner roi; et sans aucune crainte
de Dieu ni de l'excommunication , il envoya d'abord
le châtelain de Saint-Omer et cent autres de ses vas-
saux, puis il s'embarqua lui-même avec tout ce qu'il
put réunir de chevaliers et de sergens , se dirigea
avec ses vaisseaux vers le port de Sandwich , et établit
son camp dans une île voisine de ce port. A cette nou-
velle , le roi Jean, qui était àCantorbéri, vint à sa
rencontre avec une armée nombreuse. Il lui aurait été
facile alors de remporter la victoire; mais ne pouvant
se fier à ses troupes mercenaires, auxciuelles il n'avait
point payé la solde qui leur était due, il n'osa livrer
bataille à Louis, et revint à Winchester avec son ar-
mée , laissant ainsi le chemin libre à l'ennemi pour
envahir l'Angleterre. Galon, légat universel, après
avoir célébré la messe, se rendit auprès de Louis,
tenant dans ses mains le Dieu fait homme qu'il avait
consacré lui-même sous les espèces du pain et du vin ;
et lui défendit , de la part de Jésus de Nazareth , des
apôtres saint Pierre et saint Paul , et du souverain
pontife , vicaire de Jésus-Christ sur la terre , de faire
aucune entreprise au préjudice du Saint-Siège, tant
que durerait la trêve ; lui ordonnant de s'éloigner du
patrimoine de saint Pierre contre lequel toute tenta-
tive était impuissante, et de retourner en France. En-
suite , comme Louis méprisait ses injonctions , prenant
à témoin le Christ , dont il tenait le vrai corps entre ses
mains, il l'excommunia ainsi que tous ceux qui étaient
venus pour l'aider dans ses desseins , et les déclara
exclus de la communion eommc indignes de recevoir
le corps et le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ.
I()8 ANNALES
libtis tiougls, attcntare : sed, relicto beati Pétri pa-
triinonio,iti qiio niillum posset offendere, ad propria
deberet reiiieare. Quem, cùm ejiis inhibitioni aspei-
nabatiir obedire, sub testimonio Crucifixi, quem ve-
raciter tenebat in inanibus, et omnes qui cum eo vé-
nérant eideni volenles in hoc facto auxilium prœstare,
exconimunicavit, et conimunione corporis et sangui-
nis domini nostri Jesu Christi esse aliènes denuntia-
vit. Quidam vero de astantibus, qui sanioris erant
n)entis, uberrimè flebant. Post recessum cardinalis,
Ludovicus Canturiam usquè pervenit, ubi sibi et suis
fecit in ecclesiâ metropolitaua Sanctae-Trinitatis à
quodam capellano suo excommunicato missam , si
tamen dici potnit missa, celebrari; ofïîcioque enor-
niiter poracto, monachi dictac ecclesiœ altarc subver-
terunt in que fuerat celebratum ; libros, vestes, ca-
liceni et alia ornamenta, quibus usus fuerat presby-
ter idolâtra, videntibus Francis , igni combusscrunt.
lodè proccdentes venerunt Londinium, ubi à com-
pliclbus suis, ([ui parjuri domino suoeumdem abne-
gaverant, cum gaudio recepti sunt. Undè nuntiis
circumquaque missis, civitates et castella, vocatis ad
se nobilibus qui pauci cum rege remanserant, sibi
Ludovicus usurpavit. Sed et comes Salebergensis ,
relicto fratre suo rege Angliae, eidem liudovico fide-
litatem fecit. Kex vero, licentiatis slipendiariis, suis
ad partes Galliae (i) recessit, ubi in casteilo, quod di-
eebalnr Corph , thesauros suos recondifos habuit.
(ij I.isc/ H'alUir.
DE HAINAUT. LIVRE XX. I9C)
Quelques-uns des assistans, qui avaient plus de sagesse
que les autres, fondirent en larmes. Après le départ
du cardinal , Louis alla à Cantorbéri , où il fit célé-
brer dans la cathédrale de la Sainte -Trinité une
messe ( si on peut dire que c'était une messe ) pour lui
et ses gens , par son chapelain excommunié ; mais
lorsque cette scandaleuse cérémonie fut terminée , les
moines de l'abbaye renversèrent l'autel où le service
avait été célébré , et , sous les ieux des Français , brû-
lèrent les livres, les habits, le calice et tous les ofne-
mens dont le prêtre idolâtre s'était servi. Louis et son
armée, continuant leur route, arrivèrent à Londres,
où ils furent reçus avec joie par leurs complices , les
sujets parjures qui avaient renié leur seigneur. De
cette ville Louis envoya de tous côtés des émissaires,
et ayant appelé vers lui les nobles qui étaient restés en
petit nombre avec le roi Jean , il s'empara des villes et
des châteaux du pays. Le comte de Saiisburi lui-même,
abandonnant son frère le roi d'Angleterre , prêta ser-
ment de fidélité à Louis. Le roi Jean se retira dans le
pays de Galles où il alla cacher ses trésors dans le
château de Cerf (1). La comtesse de Boulogne, exilée
par le roi Philippe et expulsée de son héritage mater-
nel, était reléguée aux environs de Valenciennes. Vers
le tems de Pâques , comme elle était à Cologne sur le
point de faire un voyage auxTrois-Rois, elle tomba de
son palefroi, et mourut sans testament. Ses entrailles
restèrent à Saint-Sauve , et son corps fut transporté à
Boulogne , comme elle l'avait demandé , pour être in-
humé auprès de ceux de ses ancêtres. Elle eut pour
successeur au comté de Boulogne Philippe , fils du roi
(1 i II y a un château rie ce nom dans le Dorsetshire , à 48 lieue;
S.-O. de Londres.
200 ANNALES
ComitissaBoloniensis à Philippo , rege Frauciae, exilio
relegata , et à terrâ quae ipsam materna successioiie
contingebat éjecta juxtà Valencenas, ciim esset Co-
loniœ causa peregrinandi , ad Tres-Reges profectura ,
paschali tempore do palcfredo suo cecidit, et intes-
tata decessil. Cujus corpus, rollctis apud Sanctum-
Salvium visceribus, Boloniœ delatuni est, ibidem
cum patribus, sicut jamdudùm rogaverat, sepelicu-
dum, Cui Philippus, fillus régis Franciae, ex supra-
diclii, ex eo quod uuicam ejus fîliam haberet, in co-
mitatu successit. Henricus, Constantinopolitanus im-
perator, Hannoniensis natione, post triumpborum
multitudinem , post iiicredulorum expugnationem ,
accepto toxico à domesticissuis, ab bac vitâ migra-
"vit. Cujus gloriosos actus si quis scire voluerit ,
légal epistolas ab eodom à partibus Orientis ad nos
destinatas, quae in pluribus babentur ecclesiis. Cui
successit in imperio Petrus cornes Autissiodorensis,
eo quod sororem suam primogenitam Yolendem ba-
beret in uxorem. Dominas Inuocentius , xix° sui
pontificatûs anno, vir scientiae singularis et in utro-
que jure perfectus, apud Perusium constitutus, cùm
sibi sanguinem minui fecisset, età referentibusaudîs-
set dictum Ludovicum contra decretum in Angliam
transfretasse, ad tantam provocatus est indignatio-
nem, ut letbargicam incurrerct infirmilatem, quâ et
ab hâc kice subtraclus est. Cui Honorius, qui Cin-
chius dictus fuerat, successit in apostolalu. Qui prœ-
decessoris sui vcstigiisinbœrens, sentcnliam in Otbo-
nem et barones Angliac ilerando confirmavit.
DE HAINAUT. LIVRE XX. AOÏ
de France, qui avait épousé sa fille unique. Henri de
Hainaut , empereur de Constanlinople , après une
foule de victoires remportées sur les infidèles, mourut
empoisonné par ses domestiques. Ceux qui voudront
connaître ses glorieux exploits , devront lire les
lettres qu'il nous adressa de l'Orient , et qui se trou-
vent dans plusieurs églises. Pierre , comte d'Auxerre,
fut son successeur à l'empire, comme ayant épousé
Yolande, sa sœur aînée. Le pape Innocent, homme
d'une science éminente et versé dans l'un et l'autre
droit, se trouvant à Pérouse la 19® année de son pon-
tificat, apprit , au moment où on venait de le saigner,
que Louis , fils du roi de France , s'était embarqué
pour l'Angleterre malgré sa défense. Celle nouvelle
lui causa une si vive indignation , qu'il tomba en lé-
thargie , et mourut. 11 fut remplacé dans la chaire de
saint Pierre par Honorius, appelé auparavant Cencio( 1) .
Ce nouveau pape, marchant sur les traces de son pré-
décesseur , confirma et renouvela la sentence rendue
contre Othon et contre les barons d'Angleterre.
(i) Cencio Savelli , qui fut élu le i8 juillet 121G , pour succe'der
à Innocent III, e'tait Romain. Après avoir e'te' cardinal-iliacre du
titre de Sainte-Lucie, il était alors cardinal-prêtre du titre de Saint-
Jean et Saint-Paul. Après son élection, il se fît appeler Honorius,
et fut le troisième de ce nom. Il était recommandable pour sa
science et pour la pureté de ses mœurs. Marchant sur les traces
de son prédécesseur , il n'eut rien tant à cœur que la conquête de
la Terre-Sainte. C'est ce qui paraît par la lettre qu'il écrivit dès
le lendemain de son sacre au roi de Jérusalem , pour lui donner
avis de la mort de son prédécesseur et de son élection.
0.02 ANNALES
CAPITULUM XLIX.
De confirmationc orcHnum mendicantium ah Honorio papa (i).
Ambo i laqué prœdicti patres novorum ordinurn
institutores, videlicet Franciscus atque Dominicus,
sub ïnnocentio papa cursum suum in Domino inchoa-
verunt, et sub ejus successore Honorio consumma-
verunt. Qui scilicet Honorius, anno pontificatûs sui
primo, ad petitionem beati Dominici, confirmavit
ordinem praedicatorum, et anno tertio, petente priore
fratribusque Vallis- Schoîarium, confirmavit etiàm
constitutiones ordinis eorum. Jàm enim prœdicti fra-
tres Vallis-Scholarium aliquanto tempore anteà cer-
tam vivendi formam , juxtà beati Augustini regulam,
observandam elegerant, et de comprobatis religio-
nibus quasdam institutiones assumpserant : videlicet
ut prior illius domûs et successores ejus omnibus ec-
clesiis sui ordinis, de more Cislerciensium, officium
visitationissineullâ temporalium exactione impende-
rent; et très pri mit ivœ filiae ipsius ordinis visitandi
matrem , de more Cisterciensi , babeant facultatem ;
et quod priores forinseci scmel in anno apud eccle-
(i) Vincent de BeauTais , xxxi, i73.
DE HAINAUT. LIVRi; XX. 2o3
CHAPITRE XLIX.
("onfirmation îles ordres des Frères Mendiaiis par Je pape Honorius.
Les fondateurs des deux nouveaux ordres, François
et Dominique, dont on a déjà parlé, commencèrent leur
carrière en Notre Seigneur sous le pape Innocent(lII),
et la terminèrent sous son successeur Honorius. La
première année de son pontificat, Honorius confirma, à
la demande de saint Dominique , l'ordre des Prêcheurs ,
et à la troisième année , à la prière du prieur et des
religieux du Val-des-Ecoliers , il confirma également
les constitutions de leur ordre. Ces religieux du Val-
des-Ecoliers avaient , peu de tems auparavant, adopté
la règle de saint Augustin , et choisi certaines institu-
tions parmi les ordres approuvés : par exemple , le
prieur de cette maison et ses successeurs devaient ,
comme à Gîteaux , faire l'office de Visitation dans
toutes les églises de l'ordre , sans aucune rétribution
temporelle ; les trois premières filles de l'ordre avaient
la faculté de visiter leur mère, selon l'usage de Cîteaux;
les prieurs étrangers, en venant, une fois l'an, dans
ladite église au tems prescrit, célébraient le chapitre
général à la manière de Cîteaux; enfin les frères se
couvraient de scapulaires en travaillant , ne portaient
point de chemises de lin, n'avaient pas de matelas dans
leurs dortoirs , et ne mangeaient de viande que lors-
•iOl\ ANNALES
siam praefatam , statuto tenipore, conveniontes, célè-
brent, more Cisterciensium, capituiam générale;
necnon etiàm nt scapularia fratres déférant laboran-
tes, camisias lineas non habeant nec in dormitorio
culcitras ; sani carnibus non vescantur, nisi débiles
et aegroti. Has ergo institutioncs Honorius confirma-
vit, ut in litteris ejus continetur apud eos. Fertur
auteni hune ordinem incœpisse Guillermus quidam ,
qui scholaris fuit Parisiensis et postmodùm in Bur-
gundiâ rexerat; tandem cum quibusdamscliolaribus
suis ad eremum convolavit , et formam vivendi, proîit
dictum est, ex diversis religionibus sibi et suis ele-
git. Idem quoque Honorius papa regulam fratrum
eremitarum in monte Carmeli, quem Elias fréquen-
tasse legitur, approbavit, et eis in remissionem pcc-
catorum observandam tradidit, à venerabili Alberto
patriarchâ Hierosolymitano editam ; scilicet ut singuli
singulas habeant cellulas separatas, inquibus vel juxtà
quas die ac nocte in lege Domini meditentur, et in
orationibus vigilent, nisi aliis justis occasionibus oc-
cupentur; prœter nim'is débiles et infirmes, carnibus
non vescantur; et caetera quae idem paler eis tradidit
obsorvanda. Posthaec etiàm successor Honorii, Gre-
gorius, eamdem regulam confirmavit, et ne posses-
siones vel redditus perciperent districtè prohibuit.
Posthœc, anno Domini mccxxxviii, propter paga-
noruuj insultus compulsi sunt à loco illo , pcr varias
mundi regioues dispersi.
DE HA.INAUT. LIVRE XX. 2o5
qu'ils étaient malades. Toutes ces institutions furent
confirmées par Honorius , comme on Te voit dans ses
lettres qui sont chez ces religieux. On dit que cet ordre
fut établi dans l'origine par un nommé Guillaume, qui,
après avoir été écolier h Paris, enseigna en Bourgogne,
et finit par se retirer dans un ermitage avec plusieurs
de ses écoliers, en se choisissant, comme on vient
de le dire , une règle de vie puisée dans les statuts de
divers ordres. Le même pape Honorius approuva
également la règle des ermites établis sur le mont
Carmel, souvent visité par Elie , et leur prescrivit
de la suivre pour la rémission de leurs péchés. D'après
cette règle, dont le vénérable Albert (1), patriarche de
Jérusalem, était l'auteur, chaque religieux avait
une cellule séparée, dans laquelle ou près de laquelle
il devait méditer jour et nuit sur la loi du Seigneur ,
et veiller en priant, s'il n'était occupé ailleurs pour
de justes motifs; ils nepouvaientmangerde viande que
quand ils étaient malades ; enfin le pieux prélat leur
prescrivit encore d'autres usages à observer. Dans la
suite , Grégoire , successeur d'Honorius , confirma cette
règle en défendant sévèrement à ces religieux de pos-
séder aucune propriété ni aucuns revenus. En 1238 ,
les insultes des infidèles les contraignirent à quitter ce
lieu , et ils se dispersèrent en difïérens pays.
(i) Les carmes étaient primitivement des ermites qui vivaient
sur le Mont-Carmel. Ils regardaient le prophète Elie comme leur
fondateur et leur modèle, parce qu'il avait ve'cu sur la même mon-
tagne, ainsi qu'Élise'e son disciple. Un nomme' Bertold reunit ces
ermites en corps de communauté'. Brocard , qui en était supe'rieur
en 1209, s'adressa au patriarche Albert pour lui demander une
règle. Le saint homme dressa pour cet ordre des constitutions
pleines de sagesse. ( Godescard , vies des Saints, sous la date du
8 avril, vie du B. Albert.)
io6 ANAALKS
CAPITULUM L.
Oiiôd Joliannes rex Angliie moiitur , et Ludoviciis rcx , acceplis
obsidibus, transfret a vil (i).
Anno prœnotato , scilicet ab iiicarnatione Domini
Mccxvi, rex Angliœ Johannes moritur. At vero Lu-
dovicus , régis Francorum fîlius , acceptis obsidibus
ab Angliai baronibus, transfretaverat, praefato rege
adbùc vivente et fugiente. Quo mortuo, prœfalos ob-
sides liberavit, et confideiis de Anglisquos, tempore
régis eos letbaliter persequcntis, ab imminenli morte
liberaverat, el quorum jura toriam cautionem habebat,
cum paucis iterùm in Angliam rediit, et multos ex
Anglicis perversos coraperit. Qui etiàm Thomani co-
mitem Perticensem occiderunt , portus munierunt,
et Ludovicum intrà Londonias quasi concluserunt.
Itaquè anno sequenli, mense septembri, videns Lu-
dovicus dolos Angliae baronum et impedimenta por-
tuum ac persecutionem totius regni, praeter Londo-
niam , contra se ipsum , sed et intentionem G. (2)
cardinalis, apostolicœ sedis legati, qui lotis uisibus
(i) Vincent de Reanvais , xxxi . 78.
(2) Gnalon.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 207
CHAPITRE L.
Mort du roi Jean. Louis [fils du] roi [Philippe] s'embarque après
avoir pris des otages.
La. même année 1216 , le roi Jean mourut. Louis,
fils du roi de France, ayant reçu des otages des barons
d'Angleterre, s'était embarqué pour ce pays du vivant
du roi Jean qui s'était enfui. Lorsque celui-ci fut mort,
Louis rendit les otages , et plein de confiance dans les
Anglais qu'il avait préservés d'une mort certaine lors-
qu'ils étaient persécutés par leur roi , et dont il avait
reçu caution juratoire , il revint en Angleterre avec
un petit nombre de ses gens , et il éprouva qu'il y a
parmi les Anglais beaucoup d'hommes pervers. En
effet, ils tuèrent Thomas, comte du Perche, fortifièrent
leurs ports et enfermèrent en quelque sorte le prince
Louis dans Londres. L'année suivante, au mois de
septembre, Louis, convaincu de la perfidie des barons
anglais, se voyant dans l'impossibilité d'aborder dans
aucun port, poursuivi par tout le royaume, excepté
à Londres , ne pouvant douter des intentions du car-
dinal Galon , légat du Saint-Siège , qui fesait tous ses
efibrts pour nuire à lui et à ses gens, n'osant sortir de
Londres, de peur qu'on ne lui en fermât les portes à
son retour, voulait livrer bataille aux Anglais; mais
ceux-ci ayant évité le combat , un accommodement
208 ANNALES
procurabat impedimentum ipsius atque suoium; ti-
mensque quod, si Londoniam exiret, claudcretur re-
vertenti, desinerat quidem cum Anglis ad pugnam
congredi. At ipsis devitantibus pugnam , factâ com-
positione , rediit in Franciam. Qui utique mirabilem
victoriam habuissetjsi debitam fidelitatem inveuisset.
Eodem anno , Petrus cornes Autissiodorensis et Yoles
uxor ejus coronantur ad imperiuiYi Constantinopolis
à papa Honorio in ecclesiâ Sancti-Laurentii extra
muros; cùmque recessissent à Româ, et cutn eis sedis
apostolicœ legatus cardinalis Johannes de Columnâ ,
mari transmeato, impératrice cura filiabus divertente
per Romaniam iter suum de imperatoris mandate,
ipse imperator cum cardinali et omni comitatu suo
capitur à communione Dyrrachii , invasore Theo-
doro.
CAPITULUM LI.
Qnôil Johanna comitissa , ob animae Fernandi salufem, in Flaiiilri.l
et Hannoniâ pliira pia loca fundavit.
His siquidem temporibus, saepè dicta comitissa
Johanna, ob Dei reverentiam et Fernandi mariti sa-
lutem , tàm in Flandriœ quàm Hannonia- comitatibus,
niultas fundavit ecclesias, abbalias, liospilaiarias,
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 200
eut lieu, et Louis revint en France. On ne peut douter
qu'il n'eût remporté une éclatante victoire, s'il eût
trouvé la fidélité qui lui avait été promise. La même
année, Pierre, comte d'Auxerre, et Yolande, safemme,
furent couronnés empereur et impératrice de Constan-
tinople par le pape Honorius dans l'église de Saint-
Laurent , hors des murs. Ils partirent de Rome , accom-
pagnés du cardinal Jean Colonne, légat apostolique;
mais lorsqu'ils eurent passé la mer, tandis que l'impé-
ratrice et ses filles se dirigeaient par la Romanie ,
d'après l'ordre de l'empereur , l'empereur lui-même
avec le cardinal et toute sa suite furent attaqués et faits
prisonniers par Iss habitans de Durazzo , commandés
par l'usurpateur Théodore (1).
Observation-. Sur les instances de Pierre de Courtenai et de sa
femme , le pape Honorius III les couronna , le 9 avril 1217 , non
dans l'église de Saint-Pierre, mais dans celle de Saint-Laurent hors
des murs , afin que Pierre ne pût s'en prévaloir pour étendre ses
présentions sur l'église d'Occident. (Art de vérifier les dates.)
CHAPITRE LL
La comtesse Jeanne fait plusieurs fondations pieuses , en Flandre
et en Hainaut, pour le salut de l'ame du comte Fernand.
A cette époque, la comtesse Jeanne, par piété envers
Dieu et pour le salut de Fernand, son mari, fonda
(1) The'odore Oimnène qui ivaif enlevé Durazzo aux Vénitiens.
XIV. 14
2IO ANNALES
leprosarias, in quibus Deus sanctique gloriosi pau-
peres utriusque sexûs serviebantur. In Gandavo do-
mum Sancti-Johannis, quae est conimunis toti villœ,
et illùc capeilanias plures instituit. Item consimiliter
Brugisho.spitalariam et fratres sex qui pauperum bona
distribuèrent, in loco ubi nunc mercimoniae merca-
toruin ponderantur. Item bcghinagium, quod dicitur
Vinea, in eadem villa inrcepit, et capcllaniam primani
instauravit. Item Ypris etiàm hospitalc fundavit cum
capellâ. In diversis villis tàm Flandriae quàm Ilanno-
niœ multa etiàm fundavit loca , proîit apparebit infe-
riiis. Specialiter vero inter cœtera ipsa fundavit ab-
baliam de Markelis , et ilPic sanctimoniales ordinis
sancti Bernardi imposuit juxlà villam Insulensem,
in quâ fmalitcr elegit sopeliri unà cum Fernando ma-
rito suo. Item in dicta Insulensi villa fundavit lios-
pitale solemne, quod usquè in bodiernum diem ap-
pellatur hospitale Comiti3sae,et illùc, ad pauperibus
devotiijs servicndum , auctoritate Tornacensis epis-
copl, fratres religiosos atque religiosas instauravit,
atque solemnitereos dotavit. Deindè Valenceniseliàm
liospitale sicutininsulis fundavit pro utriusque sexûs
receptione, atque illùc fraires begliinos et sorores
begbinas , auctoritate Cameracensis episcopi necnou
priorls Sancti-Salvii, primitùs instituit in loco in quo
postmodùra Margareta soror sua begbinagium mag-
num et hospitale dilatavit, proùt inferiùs apparebit.
Tiaec Johanna, inter dictum hospitale quod fundave-
lat et domum religiosorum lune fratrum do Saccis
ac Saccislarum vocatorum, domum et aulam cum
DE IIAINALT. LIVRE XX. ail
Jans les comtés de Flandre et de Hainaut, un grand
nombre d'églises , d'abbayes , d'hospices et de lépro-
series , où le Seigneur et ses glorieux saints et saintes
étaient servis (1). A Gand, elle fonda la maison de
Saint-Jean qui est commune à toute la ville , et plu-
sieurs chapellenies ; à Bruges , un hospice avec six
religieux pour distribuer des aumônes aux pauvres ,
dans le lieu où les marchands pèsent aujourd'hui leurs
marchandises. Elle institua dans la même ville un
béguinage, appelé la Vigne,, et la première chapellenie.
A Ypres, elle établit un hôpital avec une chapelle. Enfin
elle fit encore beaucoup d'autres fondations tant en
Flandre qu'en Hainaut , comme on le verra ci-après.
Parmi ces fondations, on remarque celle de l'abbaye
e Marquette, près de Lille, où elle mit des religieuses
de l'ordre de saint Bernard, et dans laquelle elle voulut
être enterrée avec Fernand , son mari. Dans ladite ville
de Lille , elle établit un bel hôpital, qui s'appelle en-
core aujourd'hui l'hôpital de la Comtesse, et , pour le
service des pauvres , elle y plaça , sous l'autorité de
l'évêque de Tournai , des religieux et des religieuses
qu'elle dota par un acte public. A Valenciennes elle
fonda aussi , comme à Lille , un hôpital pour les deux
sexes , et y établit des béguins et béguines sous l'auto
rite de l'évêque de Cambrai et du prieur de St. -Sauge,
dans le lieu où sa sœur Marguerite établit dans la suiti
un grand béguinage et un hospice plus considérable ,
comme on le verra plus loin. Entre l'hôpital qu'elle
avait fondé et la maison des religieux connus alors
sous le nom de frères aux Sacs ou Saquistes, Jeanne
(i) I.c trxte paraît ;il ei c ici. On a cru devoir suivre le sens d*
l'ancienne traduction française
2Ï1 ANNALES
cameris supià quamdam ripariani funtlari jussit, in
quâ dictam Margarctam sororem suam ad simplici-
ter vivcnduin , post divortiuni à Boiichardo , stabiii-
vit commorandam. Item in eâdem villa Valencenensi
fundavit conventus tàm praedicatorum quàmfratrum
minorum , proùt consequenter apparebit. Eliàm ca-
nonicis Beatae-Mariae-ad-Aulam multa contulit bénéfi-
cia, anîequàm ad locum in quo nunc Deo deserviunt
dcvenissent. Item in Montibus mulla etiàm contulit
bénéficia tàm ecclesiis, hospitalariis, quàm Icprosa-
l'iis; et specialileripsa dédit pratumjiixtà villani Mon-
tonsem , dictuni Jonkoit , cum capellâ quai ab anti-
que capella Beatîie-Mariae-du-Jonkoit dicebatur; de-
dit, inquam, fratribus minoribus, et conventulum
luimilem constiui incœpit, et consequenter, anno
Domini mccxxxviii, per domnuniTbomam niarilum
suum donalioncm dictam et admorlizationem loci ,
consentientibus domicellabus capituli Sanclae-Wal-
detrudis, confirmari fecit. Alvcolum etiàm quoddam
parvum à ripariâ TruUaî proflucntem dictis fratribus
admortizavit. Postmodîim, succedentibus annis, do-
mina Margareta comitissa , soror dictac Johannœ ,
conventum prœdictum fratrum minorum Monten-
sium ampliavit et dilatavit, et cliorum integrum ,
cum fundamentis totius ecclosiae, construi jussit,
proùt inferiùs apparebit. Item dicta domina Jobanna
comitissa abbatiam Spinosi-Loci juxtà praedictani vii-
lam Montensem etiàm fundavit, proùt apparebit ex
subsequentibus.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 2 10
fit bâtir , près d'une rivière , une maison avec une cour
et plusieurs chambres , où elle établit sa sœur Margue-
rite, pour y vivre dans la retraite après son divorce
d'avec Bouchard. Dans la même ville de Valenciennes,
elle fonda les couvens des frères Prêcheurs et des
frères Mineurs , comme il sera dit ci-après. Elle fit aussi
beaucoup de libéralités aux chanoines de Notre-Dame-
de-Ia-Salle, avant qu'ils fussent établis au lieu où ils
sont aujourd'hui. A Mons, elle donna également de
grands biens tant aux églises et hospices qu'aux lépro-
series ; entre autres , elle fit don aux frères Mineurs
d'un pré, voisin de Mons, appelé le Jonquoi, avec
une chapelle qui portait autrefois le nom Je Notre-
Dame-du-Jonquoi, et y fit bâtir un petit couvent.
Dans la suite, en 12ZH , elle fit confirmer cette dona-
tion et Tamortissement du lieu , par Thomas f 1) , son
mari , du consentement des dames du chapitre de
Saintc-Yaltrude. Elle amortit en outre aux mêmes
religieux un petit ruisseau formé par la rivière de
Trouille. Dans la suite , la comtesse Marguerite, sœur
de Jeanne , agrandit et embellit le couvent des frères
Mineurs de Mons; elle fit bâtir le chœur tout entier, et
jeta les fondemens de l'église, comme on le verra plus
loin. Ce fut aussi la comtesse Jeanne qui fonda l'ab-
baye d'Épinlieu , près de la même ville de Mons , ainsi
qu'on va le voir dans le chapitre suivant.
(i) Après la mort de Fernaud de Portugal , arrivée le -27 juillet
1233, la comtesse Jeanne e'nousa en secondes noces, l'an laS^,
Thomas de Savoie, oncle de Marguerite, femme de saint Louis ^
roi de France. Jeanne mourut en 1241.
9.1 4 ANNALES
CAPITULUM LU,
Fiindalio abbatiae Spinosi-Loci, Cisterciensis ordinis, jiixtà Montes,
pei Johannam comilissam.
Pandere (Jignum satis censuimus universis qui
prœsentis pagiiiulae convenerint inspectores, quod,
cùm virgo venerabilis domicolla Beatrix de Lens,
ex iiobili stirpe claraiii ducens originem , mundi hu-
jus gloriam fastidiret, atque spretâ liberorum propa-
gine, iuter Sion adolescentulas aggregari animo œs-
tuaret ; quamdam summam pecuniae, quam pro suo
malrimonio receperat assignatani, ad instaurationeni
loci qui dicitnr Spinae-Locus liberaliter delcgavit. Ex
re siquidem nomen aiiti{|uitùs habens, locus iste ex-
titit nemorosus ac spinarum et veprium densitate re-
fertus, quem , proborum virorum consilio et illius
ad quem loci jus haereditarium pertinebat , ab eo
quodam ereuiitâ dimoto, parvum cujus oratorium
superest usquè modo , dicta virgo Beatrix , X^ister-
ciensem assumcns habitum et ordinem , religioni per-
petuae dedicavit. Saiiè quidem ut qui spinas et tribu-
los primitùs gerrainabat , venustatus pusteà persona-
rum accumulât iono sanctarum et, secundùm saeculi
vanilatcm , nobilium in pingucdinc tcrrae et in rore
HE HAIINAUT. LIVRE XX. 3 10
CHAPITRE LTI.
Fondation de l'abbaye d'Épinlieu, de l'ordre de Cîteaiix, près de
Mons, par la comtesse Jeanne,
Nous allons rapporter un événement que nous
orovons digne d'être mis sous les ieuxde nos lecteurs.
Lne respectable demoiselle nommée Béalrix de Lens ,
d'une noble et illustre naissance, méprisant les vanités
du monde, et renonçant à devenir mère, brûlait du
désir d'être admise au nombre des filles de Sion ; à cet
effet , elle consacra Ja somme qu'elle avait reçue pour
son mariage, à la fondation d'Épinlieu. Cet endroit
tirait son nom de sa situation ; c'était un lieu couvert
de bois et rempli de ronces et d'épines. Par le conseil
de personnes sages et avec le consentement du posses-
seur de l'héritage, Béalrix, après le départ d'un ermite
qui habitait ce lieu , et dont on voit encore aujourd'hui
le petit oratoire, y prit l'habit et la règle de Cîleaux,
et le consacra pour toujours à la religion ; afin que ce
lieu qui auparavant n'avait produit que des épines et
des chardons , embelli désormais par une affluence de
personnes pieuses et grandes , selon le monde , par
leurs biens terrestres , reçût la bénédiction divine , et
devint riche par les fruits de la pénitence et de- la
prière. L'an l'2Ui, la troisième année du pontificat du
pape Honorius , Guillaume , gouvernant l'église de
3l6 ANNALES
cœli , dcsuper bciiedictionem accipiens, pœnitcntiœ
fructus et orationum faceret puriores in mensurâ.
Aniio igitur dominicae incarnationis mccxvi, aposto-
licae sedi papa Honorio prœsidente, aniio tertio sui
prœsulatûs , Remensem ecclcsiam régente Guillermo,
et Caineiacensem Johanne; illustrissimo Francorum
rege régnante Philippo; piœ uecnon mémorise comi-
tissâ Johannâ, comité Fernando marito suo Flandriae
tcnenlibus et Hannoiiine comitatus, die vero sabbati
ad vesperam, locum Spinosi-Loci , in bonore fuuda-
tum gloriosœ Virginis, sacer chorus sanctimoniaHum
est ingressLis , sicut matris sic filii diem et horam
notans , horam quippè quâ ipsius amabilis recensetur
memoria , diem vero quo filius ab omnibus quœ pa-
IrArat operibus requievit. Eexit autem paulo post
dlctum gregem ac decentermoribus informavitbonae
recordationis abbatissa Rainuburgis , muher per om-
nia laudabiHs et etiàm imitandse convcrsationis et
vitae. Ad cujus tune religionis exemplum cucurrc-
runt quamplurimae virgincs nobihores génère, quae,
susceptis ab eâ sanctimoniahbus indumentis, matris
tantae vesligiis inhaerentes, regnum mundi etornalum
saeculi contempserunt ; nomenque virginilatis hono-
labilc complectcntes , non in altero quàm in Christo
gloriam habuerunt. Mirâquidem corporis atque oris
puritate refulgens, hœc domina potens erat quemli-
bet exliortari ad bonuin , scmper solcrs et pervigil
in custodiâ gregis sui; in incessu pariter atque gestu
humilis et matura; vigiliis et orationibus, jejuniis
dedita; super modum utilis et fidehs in rébus eccle-
DE IIAINALT. LIVRE XX. 2 I 7
Reims , et Jean celle de Cambrai ; sous le règne de
l'illustre Philippe, roi de France, la comtesse Jeanne,
de pieuse mémoire , et le comte Fernand , son mari ,
possédant les comtés de Flandre et de Hainaut, un sa-
medi soir, la sainte cohorte de religieuses entra dans
le monastère d'Epinlieu fondé en l'honneur de la glo-
rieuse Vierge Marie ; voulant ainsi marquer le jour
et l'heure de la mère comme du fils, savoir, l'heure à
laquelle on célèbre la mémoire chérie de la sainte
Vierge , et le jour où son divin fils se reposa des dou-
leurs qu'il avait souffertes pour tous les hommes. Peu
de tems après, ce saint troupeau fut gouverné et di-
rigé dans les voies de la piété par l'abbesse Raimburge ,
de respectable mémoire , femme digne de toutes sortes
de louanges et dont la vie était un modèle de vertus.
Bientôt son exemple entraîna une foule déjeunes filles
de familles nobles qui voulurent recevoir de ses mains
l'habit religieux , et suivant les traces d'une si véné-
rable mère, méprisèrent les royaumes du monde et les
frivolités du siècle, pour se vouer à la virginité et ne
plus mettre leur gloire qu'en J. C. Brillante de pureté
corporelle et de chasteté dans tous ses discours, cette
vertueusedameavait une grande autorité pour exhorter
les autres au bien. Elle veillait sur ses brebis avec une
constante sollicitude. Sa démarche , ses gestes, étaient
à la fois graves et modestes. Elle veillait , jeûnait ,
priait sans cesse. Intelligente et fidèle dans la direction
des affaires de l'abbaye, elle s'occupait constamment à
en accroître la prospérité ; et sa mémoire est encore
célèbre de nos jours par les nombreux bienfaits que
nous reçûmes de son tems.
2l8 ANNALES
siae dispensandis, in augendis providens el soUicila;
iidhîic in beneficiis inultis claret qiue tune nobis i»
suis temporibus provenerunt.
Littera comitissœ Johan.nœ .
«Ego Johanna Flandriae et Hannoniœ comitissa.
Notum fieri volo omnibus tàm praescntibus quàm fu-
turis, quod ego concessi in perpetuam eleemosynam
pro saluto aniniœ meae et anteccssorum meorum sex
bonaria terrae apud Spinlou, juxtà Montes jacentia,
ad supersedificandummonasteriuuiadopusmonialium
Cisterciensis ordinis et ad necessaria monialium; ità
quod ipsœ moniales libère elsino eoiitradictione prœ-
dicta sex bonaria tenœ in perpoluuui possicloant.Actum
apud Gandavumanno incarna tionisdoniinicœMCCx VII,
in die beatœ Gatherinse virginis. »
Itemque sequitur alla Charta^ qualiter dicta Jo-
hanna.comitissa dotavit diclum lociiin.
«Ego Johanna Flandriae et Hannonise comitissa oin ni-
huschristi fidelibussalutem in Domino. Noverint uni-
versi tàm praesenfes quàm futuri prœsentem paginan»
inspccturi quod ccclesiœ 13eatœ-Mariœ de SpinK u xx
libras albasin puram et perpetuam eleemosynam libéré
iitntuli possidendas, in festobeati Joliannis-Baptistae
annuatim persolvcndas , et ad consum terrae meae de
Spinleu percipiendas. Quod ul niagis firmum perma-
DE HAINALT. LIVKE XX. 219
Lettre de la comtesse Jeanne.
« Moi Jeanne , comtesse de Flandre et de Hainaut ,
fais savoir à tous présens et à venir , que j'ai concédé
à tilre d'aumône perpétuelle pour le salut de mon ame
et de celle de mes ancêtres , six bonniers de terre à
Épinlieu , près de Mons , pour y bâtir un monastère à
l'usage des religieuses de l'ordre de Cîteaux , et pour
les besoins desdites religieuses ; de telle sorte que
lesdites religieuses possèdent à perpétuité, librement
et sans contradiction , ces six bonniers de terre. Fait
à Gand, l'an de l'incarnation de N. S. 1217, le jour
de Sainte-Catherine. »
y^utre Charte contenant une donation faite au
même monastère par la comtesse Jeanne.
Moi Jeanne , comtesse de Flandre et de Hainaut, à
tous les fidèles serviteurs de J. G. salut dans le Sei-
i::;neur. Je fais savoir à tous ceux , présens et à venir,
qui verront ces lettres , que j'ai librement donné à
titre d'aumône simple ot perpétuelle , au monastère
de Notre-Dame d'Épinlieu , vingt livres blanches ,
payables chaque année à la Saint- Jean-Baptiste , et
à prendre sur le cens de ma terre d'Epinlieu. El
afin d'assurer davantage celte donation , j'ai fait
220 ANNALES
neat, praesentem chartam sigillinostrimunimiiiecom-
miinivi. Actum anno Domîni mccxvii mense junlo. »
Ex litteris et chartis quampluribus patet quod Fer-
nandus cornes Flandriœ et Hannoniae et Jobanna ejus
uxor dictam fiindaverunt abbatiam, qiianlùm ad lo-
cum capellaniam primam de xni llbris, et primos
rodditus, videHcet de Movisart et pluiibus aliis. Tho-
mas verô cornes Hannoniae, siiccessor Ferrandi , milita
superaddidit unà cum nemore Movisart. Item Wal-
terus de Lens astipulavit dictam ecclesiamdexxx bo-
nariis magni nemoris; et sic deinccps plures plura
contulerunt bona.
CAPITULUM LUI.
De passagio pcrcgrinonini generali hansmarino , et primo eoriiin
ecpiitalii (i ).
Anno gratiae MCCXVII, treugâ christianorum et Sai-
racenorum cxspirante, in primo passagio generali
post concilium Lateranense , congrcgatus est exer-
citus Domini in Acbon copiosiis, cum tribus legibus,
scilicet Jérusalem et Hungariœcl Cypri. Affuit ot dux
(i) Vincent (le Dcauvais, xxxi, 79.
m: HAINAUT. LIVRE XX. 22 1
sceller la présente charte de mon sceau. Fait l'an de
J. C. 1217, au mois de juin.
Plusieurs lettres et chartes attestent que Fernand ,
comte de Flandre et de Hainaut , et Jeanne sa femme ,
fondèrent la première chapellenie du monastère avec
13 livres de rente , et lui dounèrent les premiers
revenus de Movissart, avec plusieurs autres. Thomas ,
comte de Hainaut, successeur de Fernand , y ajouta
beaucoup d'autres biens, avec le bois de Movissart.
En outre Gautier de Lens dota ladite abbaye de
trente bonniers de grand bois; et peu à peu un grand
nombre de seigneurs l'enrichirent aussi de leurs dons .
CHAPITRE LUI.
Passage général des croisés outre mer. Leur première marclie (i).
L'an de grâce 1217 , la trêve entre les chrétiens et
les Sarrasins expirant , au premier passage général
après le concile deLatran, la nombreuse armée de.J. C.
s'assembla dans la ville d'Acre. Il s'y trouvait trois
rois , celui de Jérusalem , celui de Hongrie et celui de
(i) Ce chapitre a été extrait par Vincent deEeauvais àcVHistoire
orientale de Jacques de Vitry. A'^. Rongars, Gesta Dei per Francoa,
t. II , p 1 i2g.
9.2 2 ANNALKS
Austriae el (lux Bavariae magnaqne miiitia regni len-
tonici, archiepiscopusquoqueNicosiensisct alii plures
episcopi peregrini , et cum eis dominus Galterus de
Avesnis. Itaquè patriarclia Hierosolymitanus , cum
magnà humilitate cleri et populi tollens reverenter
mirificœ crucis signum, profectus est ab Achon in
castra Domini. Quod videlicet signum, post Terrae-
Sanctae perditionem, ad haec tempora fucrat reserva-
tum. Imminente siquidcm conflictu Sarracenorum
cum christianis, tempore Salhadini, crux secta fuit ;
cujus pars ad prœliiim delata ibidem est perdita ,
pars vero servata quœ nunc exhibelur. Itaquè cum
tali vexilloaciebusordinatis,processimus pcr planum
Fabae usquè ad fontem Tubaniae(i) multùm laboran-
tes illo die. Et prsemissis explorantibus, videntes ab
adversariis pulverem concitari, utrùm contra nos an
fugiendo properarent craïuus incerti. Igitur sequenti
die per montes Gelboe, quos habuimus ad dexteram,
et paludem ad sinistram, [ profecti sumus Benia-
sam ['à) ] ubi caslra fixerat adversarius. Sed metuens
thm ordinale procedentis et tàm copiosi Dei viventis
exercitûs advenlum, tentoria tollens et fugiens, ter-
ram vastandam Christi militibus reliquit. Undè Jor-
danem transeuntes, in vigilia sancti Martini corpora
nostra lavimus pacifiée in eo, el quievimus per bi-
duum ibidem copiam victualium et pabuli rcperien-
tes. Deindè super litîus maris Gallleae très fecimus
(i) Trebaniae. Jacob. fU- f^ilyina
(2) Rctlianiam. /'/.
DE HAINAUT. LIVP.E XX. 2 2)
Chipre. Les ducs d'Autriche et de Bavière y étaient
aussi avec une foule de chevaliers du royaume d'Alle-
magne, ainsi que l'archevêque de Nicosie, plusieurs
autres évêqucs et avec eux Gautier d'Avesnes. Le pa-
triarche de Jérusalem , accompagné d'une humble
multitude de clergé et de peuple , et portant respec-
tueusement le simbole de la croix , partit d'Acre pour
le camp des Chrétiens. Cette croix , après la perte de
la Terre-Sainte , avait été conservée jusqu'à cette épo-
que. Lorsque les Chrétiens et les Sarrasins furent sur
le point d'eu venir aux mains , du tems de Saladin ,
cette croix fut sciée ; une partie fut portée à la ba-
taille , où elle fut perdue ; mais on conserva l'autre
partie, et c'est celle que l'on montre à présent. L'armée
chrétienne avant formé ses rangs sous ce saint éten-
dard , nous nous dirigeâmes par la plaine de la Fève
jusqu'à la fontaine de Trébanie , non sans éprouver
beaucoup de fatigue durant ce jour. Nous envoyâmes
en avant des éclaireurs , et voyant la poussière s'élevei'
du lieu où se trouvait l'ennemi, nous ne pûmes distin
guer s'il venait sur nous ou s'il fuyait. Le lendemain ,
entre les monts Gelboë , que nous avions à droite , et
un marais qui était à notre gauche , nous suivîmes le
chemin de Béthanie , où l'ennemi avait établi son
camp. Effrayés à la vue de l'armée du Dieu vivant, si
nombreuse et marchant en si bon ordre , les Sarrasins
levèrent leurs tentes et s'enfuirent, abandonnant le pays
aux ravages des soldats chrétiens. Après avoir traversé
le Jourdain la veille de la Saint-Martin , nous nous
baignâmes tranquillement dans ses eaux, et nous repo-
sâmes pendant deux jours sur ses bords, où nous avions
trouvé beaucoup de vivres et de provisions. Ensuite
nous fimes trois haltes sur le rivage de la mer de Ga-
2 24 ANNALES
inansiones, peragrantes loca in quibus inirabilia Sal-
vator nostcr operari dignatus corporali prœsenliâ
cum hominibus conversatus est. Aspeximus Betshai-
dam, civitatem Andreae et Pétri , tune ad casale mo-
dicum redactam. Demonstrata sunt loca ubi Cbristus
discipulos vocavit, suprà mare siccis pedibus ambu-
lavit, turbas pavit in deserto, montem ascenditorare,
et locus ubi cum discipulis post resurrectionem mau-
ducavit.
CAPITULUM LIV.
Vita viri sancli cujiisdam (0, qui abbatiain saDclimonialiiiin
de 01iv;1 incœpit.
Régnante domino nostro Jesu Christo; Johanne
de Ketbuniâ Cameracensi diœcesi sublimato; claris-
simâ Johannâ , filiâ Baiduini imperatoris Constanti-
nopolitani, Flandriai et Hannoniœ comitissa, homo
iste de quo ad praesens habetur relatio exordium sunip-
sit. Hic igitur natione Brabantinus in illis ejusdem
regionis partibus oriundus fuit in quibus boniines teu-
tonico utuntur eloquio; et licèt nobilibus non esset
(i) Le bienbeiiieiix dont il s'agit ici est connu sons le nom de
(iuillannic, et paraît être mort en ivnjo. Il fonda l'abbaye de l'Olive,
3.4 1. F.-N.-E. doMons.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 225
lilée, et parcourûmes les lieus où notre Sauveur daigna
opérer tant de merveilles lorsqu'il habita parmi les
hommes sous une forme humaine. Nous vîmes Belh-
saïde , la ville d'André et de Pierre , qui n'est plus
aujourd'hui qu'un pauvre village. On nous montra
les lieus où Jésus -Christ appela ses disciples, où il
marcha à piésec sur les eaux, où il nourrit la multitude
dans le désert; la montagne sur laquelle il s'éleva pour
prier, et l'endroit où il mangea avec ses disciples
après sa résurrection.
CHAPITRE LIV.
Vie d'un saint homme qui fonda l'abbaye de religieuses de l'Olive.
LEsaint homme dontnousallonsparler naquit sousie
règne de Notre Seigneur Jésus-Christ, Jean de Béthune
étant évéque de Cambrai, et l'illustre Jeanne, fille de
Baudouin , empereur de Constantinople , comtesse
de Flandre et de Hainaut. Il était Brabançon , et né
dans la partie du Brabant où on parle la langue alle-
mande. Ses parens , sans être nobles , n'étaient point
d'une basse condition. Au milieu des enfans de son âge
avec lesquels il était élevé , il se distinguait par sa
beauté ; mais à mesure qu'il grandissait , on voyait
se développer en lui dans toute leur force les défauts
XIV. 1 5
226 ANNALES
ortus natatibus, non infimis tamen sumpsit orlginem.
Dùm autem inter coaevos adhùc infantulus aleretur ,
cœpit forma satis esse commendabilis , proficiebatque
de die in diem et oriebatur cum eo virtus acerbitatis
humanaî; crcscebatque membrorum agilitas, et pau-
latim puériles actus, succrescente statu et sensu stre-
nuo, opprimebat. Transactâ igitur pueritiâ, petulan-
tem inlravit adolescentiam, in quâ non modicùm illi-
citae voluntati laxans habenas (trahit sua quemque
voluptas), ferebat se tanquàm indoinitus in praecipi-
tium, nullam prae oculis habens considerationem quem
cxitum initium hujusmodi sortiretur. Adeptâque arte
panifîcii, parùm post, inter parentes morari noluit,
sed cilo levi tractus animo ad partes se transtulit
aliénas. Ubicùmcircuiendohùcatqueillùc, suo utens
arbitrio, ferebalur modo hîc modo ibi , diversas sibi
acquirebat mansiones. Tandem regionem Gallicanam
adiit habens in mente, ut, si hnguâ laïcâ uti sciret,
commodiùs posset se saecularibus negotiis iniplicare.
Pervenit tandem ad quoddam cœnobium ordinis Prae-
monstratensis in GaUiâ , propè Virvinum quod vo-
catur cœnobium (i), in quo per ahquod tempus se
tenuit Hgatum et quietum , scrviens in arte pistoriâ.
Latitans et quiescens sub umbrâ dilecti ab aestu mundi,
(i) Le nom manque dans le texte, ainsi que dans la traductiou
et dans J. Lefèvre, à moins que ce ne soit le nom même de Cœno-
bium, que les traducteurs rendent par celui de l'Abbaye. Mais il
est probable qu'au lieu do cœnobium i\ faut lire Theno/itp, ({ai eut
le nom latin de l'nbbaye de Tlienailles, de Tordre des Prëmontr»/s,
et sitiin'p tout prc'S de Vprvins, ;'i l'Esl.
DE UAINAUT. LIVRE XX. 227
Je rhumanilë. Ses membres devinrent extrêmement
agiles , et cette agilité influait sur les actions de son
enfance, tandis que son corps et son intelligence acqué-
raient une vigueur remarquable. Le premier âge
écoulé, il entra dans une adolescence orageuse, pen-
dant laquelle , lâchant la bride à tous ses mauvais
penchans (chacun cherche le plaisir suivant ses incli-
nations) , il se précipita, comme un cheval indompté ,
dans un abîme de déréglemens , sans considérer à
quelle fin le conduiraient de pareils commencemens.
Il avait pris d'abord l'état de boulanger; mais bientôt
il ne voulut plus demeurer avec ses parens, et, entraîné
par la légèreté de son caractère , il partit pour les pavs
étrangers. Voyageant tantôt d'un côté , tantôt d'un
autre, selon son caprice, il habita successivement divers
lieus. Enfin il se rendit en France, désirant apprendre
la langue vulgaire, afin de pouvoir se livrer avecplus de
facilité aux affaires du monde ; et, étant arrivé dans un
monastère de l'ordre des Préraontrés , près Vervins ,
qu'on appelait l'abbaye ( de Thenailles ) ; il y passa
quelque tems dans le repos et dans la retraite, en se
livrant au métier de pêcheur. Il y trouva un abri tran-
quille contre l'ardeur brûlante d'un monde qu'il aimait
trop ; mais comme il n'était pas engagé dans l'ordre, il
fut exposé à plusieurs tentations.
-J!28 ANNALES
non tamen alligaliis ordini, illùr miillas tent.itiones
sustiiiuit.
CAPITULUM LV.
Qijod adolescens factus variis tentationibus succiibtiit , sed ammo-
nitione divinâ relevatus est.
Adolescens igitur, cùm netliim in sehaberet spi-
ritum coDsilii et fortitudinis per quem sciret resistere
diabolo ut abeo fugeret , variis succunibens tentationi-
bus quœeurn quotidiè vehementcr aiïiigebant, relicto
religiosoconsortio,transtulit se admundana; et quasi
bestia desaeviens, nullam animae curam gerebat, sed
omni luto saecularium voluptatum se inficiebat. Dis-
currebat per diversas nationes, et quasi arundo quae
à vento circumfertur , hùc illiicque meabat, nullam-
que animae sive corporis certam eligens mansionem.
Dùm veroabillicilis nullam adhùc baberet remeandi
voluntatem, sed perboc mare magnum et spatiosum
omni navigio rectoc consideiationis penilùs destilutus
navigaret, complacuit ei qui eum segregavit ab utero
matris ut spiritum suum relevaretineo. Yisitaviteum,
ex alto nuntium suum mittens ei, qui persuasione
amicabili submoncbat eum ut à tali conversatione ani-
mum revocaret,et ad peragendam coudignani pœni-
m HAINALT. Lïvr.E XX. J2C)
CHAPITRE LV.
I^divenu à l'aJolescence , il succombe à plusieurs tentations j mais
un avertissement de Dieu le relève.
jN'ayam pas encore en lui-même l'esprit de sagesse et
de force qui lui aurait appris à repousser et à chasser le
démon , il succomba , dans son adolescence , aux nom-
breuses tentations qui l'assiégeaient chaque jour. Il
quitta la société des religieux pour le monde , et vivant
comme les animaux, sans prendre aucun souci du salut
de son ame , il se plongea tout entier dans la fange des
plaisirs du siècle. 11 parcourut divers pays , et semblable
à un roseau poussé par le vent, il allait tan tôt d'un côté,
tantôt d'un autre , sans fixer d'une manière stable ni
son esprit ni son corps. Il n'avait encore manifesté
aucun désir de renoncer à cette conduite coupable,
et voguait à pleines voiles sur cette mer immense sans
qu'aucune bonne résolution l'eût dirigé vers le port de
salut, lorsqu'ilplutàceluiqui l'avaitchoisidès ieventre
de sa mère , de relever son esprit en lui. 11 le visita , en
lui adressant d'en haut son envoyé, qui l'exhorta par
de douces remontrances à répudier une telle vie et à
se retirer dans la solitude pour y faire pénitence de ses
pt-chés. A son réveil, curieux de savoir quelle pouvait
1ÙO Ai\NALlîS
tentiam pro delictis suis se trausferret ad ereinum.
Cùinque à somno surgcret admirans quid esse posset
quod ei Dominus ostenderat , quamplurimùm corde
tactus desiderabat ut iteriim ei demonstraret si suae
pietati beneplacitum foret quid hoc somnium prae-
tendebat. Consequenter Dominus omnipotens , qui
onines homines vult salvos fieri et ad agnitionem sui
nominis pervenire, volensillumdetenebris ad lucem
reducere et eripere eum de manu inimici , ad ipsum
eumdem nuntium destinavit, qui ea quae primo dixe-
rat dixit, adjiciens insuper quod ad locum quemdam
in confinibus Hannoniae et Brabantiae se transferret,
propè villam qu8eMorlan\vez(f) dicitur : et locuserat
Ager-Figuli nominalus. Locus autenî iile in amœno
posituseratetcircumquaqucvallatusnemoribus, atque
pulcherrimis consitus arboribus saluberrimique fon-
tis ditatus rivulo, sub dominio cujusdam viri nobilis
qui erat Eustacius vocitatus. Hoc dicto. praeco som-
nii indicis ab ejus conspectu evanuit. Repraesentabat
enim beati praecursoris Johannis Domini effigiem ,
ut postmodùm idem retulit. Et ipse nimio terrore cor-
reptus remansit, admirans quamplurimùm et dubi-
tans si hoc divina esset consolatio, vel diabohca fo-
ret illusio. Cîimque in corde Htigium foret quidnam
super hujusmodi eventu faceret, modo negativam
modo affirmativam proponens animo incerti judicii,
in se ipso subibat certamen mirabile. Deus autem ,
spei qui suos replet gaudio in crcdcndo, nolens eum
^i) A S l. i/'2 K. lie îMuiis.
DE HAINALT. LIVKL XX. 'J.)t
èlre la signification de cet avertissement du ciel , et
touché jusqu'au fond du cœur, il désira que Dieu dai
ffnât lui manifester de nouveau sa volonté. Et le Tout-
Puissant, qui veut que tous les hommes soient sauvés
et apprennent à connaître son nom , ayant résolu de
dissiper les ténèbres qui Tenvironnaient , et de l'arra-
cher des mains de son ennemi, lui adressa encore le
même envoyé, qui lui répéta ce qu'il lui avait dit, et
lui enjoignit, en outre, d'aller dans un lieu situé sur
les confins du Hainaut et du Brabant , près de Mor-
lanwez, et qu'on nomme le Champ-du-Potier. Ce lieu,
placé dans une position agréable , entouré de bois de
tous côtés et embelli par de beaux arbres, auprès des-
quels coule une fontaine salutaire , appartenait à un
homme noble, nommé Euslache. Après avoir ainsi parlé^
le divin héraut disparut aux ieux du jeune pécheur ,
qui depuis reconnut en lui saint Jean-Baptiste, le pré-
curseur de Jésus-Christ. 11 resta frappé de terreur, ne
sachant si cette vision était une consolation de Dieu
ou une illusion du démon. Long-tems il hésita sur
ce qu'il devait faire, et dans cette indécision, adop-
tant successivement des résolutions contraires, il était
livré intérieurement à un violent combat. Mais Dieu
qui donne la joie aux siens par l'espérance et la foi,
ne voulant pas le laisser plus long-tems livré à son
incertitude, dissipa ses doutes et rendit le calme à son
esprit en lui inspirant la résolution de se rendre au
lieu qui lui avait été indiqué, avec la ferme espérance
d'accomplir jusqu'au jour de Jésus -Christ ce qu'il
voulait exécuter. Enfin , après de longs détours , il
parvint au lieu désigné, en rendant grâce à Dieu de tout
ce qui lui était arrivé.
a3l ANNALES
diutiiis per incortas opinioiies piolrahi , istius litigii
sententiam, pacem pectori suo firmam inferendo, pro-
mulgavit; resedit enim suum in hoc consilium, ut
adlocuni praelibatum accederet, firmam spem in corde
«uo habens quod qui incipiebat in eo ipse perficeret
nsquè in diem Christi Jesu. Ipse tandem post multos
circuitus pervenit ad locum , gratias agens Deo in
omnibus quae sibi acciderant.
CAPITULUM LVI.
Quôd monitus ad locuin sibi destiaatum pervenit, et ibi ut bestia
silvestris diù j>erstetit.
Igitur hic neophytns exsultat uberiùs, ut dictum
est , ex eoquod locum invenerat qui à Deo fueratsibi
praeparatus. Tandem obtentâ Ucentiâ, depositoque
peccaminum onere, gaudens et gratias agens Deo,
ad locum dictum revertitur portans secum très panes
in sustentationem sui victûs, quosin eodem accepitop-
pido ; protestans in corde suo et firmum gerens pro-
positum, quod nulios alios panes quaereret, iUis de-
ficientibus, sed, herbis et radicibus utens, corpus suae
infirmitatis quoad viveret sustentaret. Adveniens ita-
què ad eremum, et in codem , ut praehbatum est,
constitutus, cœpit menle cogitare quem modum pœ-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 2J.7
k. -«^ « •« '^'«. -«^ «. <*.
CHAPITRE LVI.
il arrive, guidé par le ciel , au lieu qui lui avait été marqué, et y
vit pendant long-tems comme les animaux des forêts.
Le néophite fut , comme on l'a dit , transporté
de joie d'avoir trouvé la retraite que Dieu lui avait
préparée. Après avoir obtenu la permission néces-
saire , et déposé le fardeau de ses péchés , il revint en
rendant grâce à Dieu , et apportant avec lui , pour sa
nourriture , trois pains qu'on lui avait donnés dans
le bourg , prenant intérieurement la ferme résolution
de ne point aller chercher d'autre pain lorsqu'il en
manquerait , et de ne plus se nourrir que d'herbes
et de racines pendant tout le reste de sa vie. Dès qu'il
fut arrivé et établi, comme on vient de le dire , dans
son ermitage , il se demanda quel genre de pénitence
il devait faire, quelle serait la plus efficace; enfin il
lui vint dans l'esprit une idée, qu'il adopta comme
a3/i ANNALES
nitentlae exercere posset, et quis posset esse utiiior.
Venit auleni in inentem ejus, visumque est bonum
in conspcctu ejus, quod, quià in mundo bestialiter
vixerat , more bestiarum reptans manibus et pedibus
incederet ; et , quià Deum in ministeiio oculorum
suorum offenderat , ipsos defixos in terrain reduce-
ret, reportando ad meinoriam quod, quoniam terra
erat, in terramreverteretur. Dùmautem inter vêpres
latitarel, et operam dabat ut quoddam tugurium in
quo reciperetur faceret, advenientes pastores, qui
in eisdem silvis suos pascebant grèges , et videnles
sic incedentem, admirabantur quid hoc esse pos-
set. Homines autem villœ ejusdem , cîjm audissent à
pastoribus ea quae viderant, certatnn exirc cœperunt,
ut comprobarent utrùm vera essent quae audierant.
Venientes autem ubi homo Dei erat, et videnles eum
sic incedentem, stupefacti per diversas opinioncs de
eo ferebantur. Cùm vero de hujusmodi diù pertraxis-
sent sermoncs et diii haesitâssent fluctuando per di-
versas rallones, tandem hi qui sanae mentis erant cœ-
perunt ei aedificarc receptaculum in quo se reciperet,
si aliquod raalum tempus fieref. Ille vero cum aliis ,
manibus et pedibus reptans, cxhilarato in Domino
animo, portabat in dorso suo onera ad aedificium suum
quae homines ei imponebant. Reredentibus siquidem
hominibus eisdem , pauluiùm csurire cœpit, et ut cor-
pus reficeret ad arborem accessit, in quâ très panes
posuerat. Acceleravit ut eorum panum suffragio po-
tiretur;et diim pervenit ad arborem, panes sublatos
romperil , vl nihil rommotionis animo gcsticns in
DE llAINAUT. LIVRE XX. 255
excellente : ayant mené dans le monde une vie d'ani-
mal , il voulut marcher en rampant sur les pies et
sur les mains , à la manière des animaux ; el comme
il avait offensé Dieu par l'usage qu'il avait fait de ses
ieux^ il résolut de les tenir constamment fixés sur la
terre , pour se rappeler qu'il était poussière et qu'il
retournerait en poussière. Tandis que , caché par des
buissons , il était occupé à construire une chaumière
pour son habitation, des bergers qui gardaient leurs
troupeaux dans ces bois, vinrent à passer, et le voyant
marcher ainsi , ils ne savaient ce que ce pouvait être.
Les habilans de la ville , à qui les bergers racontèrent
ce qu'ils avaient vu , voulurent s'assurer de la vérité;
ils vinrent au lieu où était le saint homme , le virent
marcher, et , frappés d'étonnement, firent raille conjec-
tures diverses sur cette singularité. Après s'être long-
tems entretenus à ce sujet, et après beaucoup d'hési-
tations , les gens sages qui se trouvaient parmi eux
se mirent à bâtir au saint homme une cabane pour
lui servir d'asile pendant le mauvais tems. Pour lui,
marchant sur les pies et sur les mains , et le cœur
plein de joie dans le Seigneur, il portait sur le dos vers
la cabane les fardeaux dont ces hommes le char-
geaient. Lorsque tout le monde se fut retiré, il eut
faim, et voulant manger, il alla chercher les trois
pains qu'il avait posés sur un arbre ; mais il s'aperçut
qu'on les avait pris. Cette privation ne l'émut point,
et il supporta fort tranquillement la faim pendant trois
jours : depuis lors , il n'éprouva jamais d'abstinence
forcée , grâce à celui qui nourrit dans le désert , avec
la manne , les enfans d'Lsracl échappés à la servitude
de l'Egiptc.
a 36 ANNALES
pace remansit, famis inediani per triduum sustinens:
nullam enini postmodùm , ut ipse referebat , coaclani
sustinuit inediam, sed eidein provldit in posterum
qui filios Israël de ^gyptiâ servitute libérâtes inannâ
in Deserto pavit.
CAPITULUM LVIl.
Qu6d magister Johannes de Nivcllâ , canonicus de Ogmaro , venit
ad locum ad tentandiim si spiritus ex Deo esset.
Crescente itaquè famâ sui nominis, proficiente
eodem de virtute in virtutem , ad aures usquè magis-
tri Johannis de Nivellâ, canonici de Ogmaro(i),
pervenit, qui et ipseeratvir probatae vilce et honestae
conversationis. Qui audiens in sancto viro tantam
esse pœnitentiae austeritatem , quod etiàm manibus et
pedlbus reptans incederet et tanquàm brutum animal
suos dirigeret gressus , admirans cujus modi pœnitens
esset, decrevit aninio ut ad eum accederet ad compro-
bandum utrùra liujusmodi spiritus ex Deo esset. Ve-
niens autem idem magister ad eremum, reperiteum
sic gradientem profit fuerat ei nuntiatum. Qui tan-
quàm vir gratia Dei plenus eum alloquens, nihil in
(i) Il est appelé dans les vieilles Irailmlioiis, maîtri' Jean d'Ogmcr,
chanoine de IN'iveiJc.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 237
CHAPITRE LVII.
Mattre Jean de Nivelle , chanoine d'Oiguies (1) , vient à son ermi-
tage pour e'prouver si l'esprit de Dieu e'tait en lui.
Sa renommée croissant chaque jour aussi bien que
ses vertus , parvint aux oreilles de maître Jean de
Nivelle, chanoine d'Oignies , qui était lui-même un
homme d'une haute vertu et d'une vie exemplaire.
Ayant entendu dire que le saint homme poussait l'aus-
térité de sa pénitence jusqu'à marcher comme les
animaux , il fut surpris du choix de ce genre d'expia-
tion , et voulut vérifier s'il était inspiré par l'esprit de
(i) Ce n.om est e'videmment altère' dans le texte et dans les an-
ciennes traductions. Bollandus , qui a publie une vie du bienheureux
Guillaume , fondateur de l'abbaye de l'Olive ( Acta Sanctor.
\ofebr.), prouve qu'il s'agit ici de Jean de Nivelle, doyen de
Saint-Lambert de Liège , puis chanoine re'gulier de l'abbaye d'Oi-
i^nies , près ]Samur , où il mourut le j6 mars 123.3.
La vie que Jacques de Guyse donne ici n'est, dans les premiers
chapitres , qu'un abrège de celle qu'eu trouve dans les Acta Sanc-
torumj mais à partir du txii' chapitre, elle est, au contraire,
beaucoup plus étendue.
258 ANNALES
eo repei'it quod sinistrum saperet, setl invenit euni
plénum gratià et vcritate. 111e auleiii pio erernitae via
veritatis ostonsâ, et eo in spiritu roborato, inhibuit
ei ne plus sic incederel, sed tanquàin rationale ani-
mal rationabiliter incederet , proùt uatura subminis-
trabat ei giessus. Sic demùm finito spirituali coUo-
quio, ille recessil, et alius in oratione et labore con-
tinue) remanens commendabat memoriae quidquid à
sancto viro audierat, et ipsius prœcepto obcdiens
nusquàm curvus inccssit. Domina autem terrop ejus-
dem, Berta nomine, nobilis génère etmorumhones-
tate praeclara , quae jàm viduata erat suo viro Eusta-
cliio, audiens opinionem viri Dei satiscommendabi-
lem, concossit oi ut in eisdem silvis locutn ampliorem
eligeret, ubi operam alicujus culturai agri exercere
posset, per queni sustentari valeret. Qui ad locum
quemdam sibi propinquum , sed aliquantulùm latio-
rem, in que etiàm rivulus fontis sut defluebat, ve-
nions, ubi spinae densiores et fruteta asperioia erant,
operari cœpit, utquanlo durioribus insisteret operi-
bus, tanto sibi ampliorem et jucundiorem coronam
acquireret. Dùm autem in quotidianis laboribus pro-
prii corporis sudorem expenderet, et animo vigilanti
instaret vigiliis et orationibus , abstinentiâque indici-
bili corpus attenuare studeret, nibil sibi congruum
videbaturnisi litterarum scicntiam sibi quodam modo
vendicaret. Spiritu igitur inlellectûs inebriatus pocu-
lis cœpit litterarum sitire flumina, ut in eo fons aquaî
fieret salientis in vitam. Mirandis plus miranda suc-
cedunt. Eccè dùm homo iste exteriùs satagit ut coi-
DE HAI>(Al T. Llvr.K XX. iJCf^
Dieu. Il alla trouver le solitaire dans son ermitage , et
le vit marcher réellement comme on le lui avait an-
noncé ; alors il lui parla en homme qui possède la
grâce de Dieu , et ne vit rien dans ses réponses qui fût
de mauvais augure; au contraire, il le trouva pénétré
de l'esprit de grâce et de vérité. Après lui avoir ensei-
gné les véritables voies du salut, et l'avoir aftermi dans
sa piété , il lui ordonna de ne plus se traîner comme il
le lésait , mais de marcher comme un homme raison-
nable , selon la conformation qu'il avait reçue de la
nature. Après cet entretien maître Jean s'éloigna , et
le pieux ermite, redoublant de zèle pour la prière et le
travail , grava dans sa mémoire tout ce qu'il lui avait dit.
Docile à ses ordres, il cessa, dès ce moment, démarcher
courbé. La dame de ce lieu , nommée Berte , noble et
vertueuse personne, veuve d'Eustache , ayant entendu
parler de la bonne réputation de l'homme de Dieu , lui
accorda la permission de choisir dans la forêt un em-
placement qu'il pourrait cultiver, afin de pourvoir à
sa subsistance. Lepicux solitaire trouva dans son voi-
sinage un lieu un peu plus étendu , traversé par un
ruisseau formé par la source, et où croissaient d'épais
buissons d'épines et de broussailles. Il se mit au tra-
vail , persuadé que plus sa tache serait pénible , plus la
récompense serait grande et glorieuse. Mais quoiqu'il
travaillât rudement, chaque jour, à la sueur de son
corps, quoiqu'il se livrât assidûment à la prière, aux
veilles , et qu'il cherchât à diminuer ses forces par une
abstinence excessive, il croyait ne rien faire encore s'il
n'acquérait la connaissance des lettres. Pénétré et
comme enivré de l'esprit d'intelligence , il se sentit al-
téré de science, impatient de la voir surgir on lui comme
une fontaine jaillissante ; et ses progrès dans l'étude
i/lO ANNALES
poris reperiret subsidium , interiùs reficitur,etinve-
nit scientiae spiritualis refrigerium.
CAPITULUM LVIII.
Quôd Berta , loci domina , filio ejus consentiente , concessit lociim
pro basilicâ construendâ.
CoNTiNUUs in laboris certamine holocaustum Do-
mino offerebat , non ex alieno pécore sed ex proprio
corpore ; adolebatque adipem cordis incensum odoris
suavissimi, Domino immolans laudis sacrificium, et
vota sua persolvens altissimo. Tantâ enim aviditate
litterarum instabat studiis , quod nunc una manu sar-
culum vel securim, quibus succidebat arbores, nunc
aliâ libellum psalmorum, vel alium quemcumque ba-
bere poterat, manu gestiens à colloquiis divinis non
cessabat. Et dùm operibus suis instare volebat uti-
liîis, Hbrum ponebat in trunco vel in arbore , ut, sic
utrâque manu citiiis consumpto opère, liberiùs pos-
set lectioni vacare. Acquirebat sibi magistros unde-
cunque polerat, nullam inter eos faciens discretio-
nem , dùm tamen suum commodum ex eis facere pos-
set. Tanlo etenim et tàm celebri circà btterarum
DE HAINAUT. LIVRE XX. 241
lurent prodigieux. Ainsi , tandis que chez lui l'homme
exlérieurtravaillepour soutenir son existence, l'homme
intérieur est fortifié et rafraîchi spirituellement pat
la science.
CHAPITRE LVIII.
Il se livre assidûment au travail et à la prière.
Par ses travaux continuels , il offrait à Dieu en holo-
causte, non des victimes étrangères , mais son propre
corps ; il brûlait sur l'autel un cœur qui répandait
l'odeur la plus suave, offrant au Seigneur le sacrifice de
sa gloire, et accomplissant les promesses qu'il avait
faites au Très-Haut. Telle était son ardeur pour la
science , que, tandis qu'il tenait d une main une serpe
ou une hache pour tailler les arbres , il portait de
l'autre un psautier ou tout autre livre qu'il avait pu se
procurer, afin de ne pas cesser un instant de s'entretenir
avec Dieu. Et lorsqu'il voulait presser son travail , il
plaçait son livre sur le tronc ou entre les branches
d'un arbre, et de cette manière il pouvait travailler
plus vite des deux mains , et en même tems lire plus
commodément. Il prenait des maîtres partout où il en
trouvait, ne fesant entr'eux aucune différence, pourvu
qu'il obtînt d'eux ce qu'il désirait. Son ardeur pour la
XIV. 16
a 4 2 ANNALES
studia ardebat desiderio, quod jàm quodam spiri-
tual! repletus dtdcedine reducebat amaruin in dulce.
Nec eum labor extenor faligare poterat, prœlibato
spiritûs lectionisque insestimabili dulcore; gustato
enim spiritu desipit omnis caro. Intereà dùm vir Dei
agonem suum in hujusmodi sanctis ac divinis operi-
busexpendebat, ut niagis mag'isqueproficeret, quidam
homines conversationem ejus sanctam audientes et vi-
dentes consortio, ipsius cœperunt imitari vestigia.
Undè quidam ei adhaerentes, piè et houestè conver-
santes, bonorum ipsius effecti participes, morlem
temporalem pro vitâ interminabili commutârunt. Qui-
dam eliàm contemplantes illius vitœ austeritatem, in-
saniam quasi aeslimabant et finem illius sine honore;
undè in derisum eum habentes, ejus spernebanl con-
sortium, malenles ollas carnium et allia in iEgypto
quàm mannâ spiritualis dulcedinis refici in deserto.
Et quilibet unus, dùm eum viro sancto stetit et eum
eo conversât us fuit, licèt pius eremita pauca haberet,
quaecumque idem apostatahaberepotuit secum aspor-
tavit. Multa et alia incommoda à falsis fratribus sus-
tiniiit, quae quidem animo conslanti portavit, cre-
dens et in hoc suam augeri posse coronam, si post uni-
versa pericula etiàm falsorum fratrum sustineret de-
trimenla.
DE HAINALT. LIVRE XX. l/^ù
science devint célèbre et s'accrut à tel point qu'elle le
remplit d'un contentement spirituel , et lui fit trouver
doux ce qui auparavant lui semblait amer. Les travaux
du corps ne le fatiguaient plus lorsqu'il avait goûté
l'inexprimable douceur de la lecture et des occupations
de l'esprit ; car dès qu'on a connu la nourriture spiri-
tuelle, toute chair paraît insipide. Tandis que l'homme
de Dieu offrait ainsi son sacrifice par de pieuses et
saintes œuvres , afin de se purifier de plus en plus ,
quelques hommes j qui avaient entendu parler de ses
vertus, et qui en avaient eux-mêmes été témoins , com-
mencèrent à imiter son exemple ; ils s'attachèrent à
lui, pour profiter de ses pieux entretiens, partager
son bonheur et échanger une mort d'un instant contre
une vie sans fin. Mais d'autres, en voyant celte vie
austère , trouvaient que c'était une folie que de vivre
ainsi pour mourir ensuite sans gloire ; c'est pourquoi
ils se moquaient du saint homme, et méprisaient sa
société, aimant mieux manger les viandes et l'ail de
l'Égipte , que d'être spirituellement fortifiés par la
manne du désert. L'un de ces hommes , après avoir
habité et vécu avec lui , emporta , en le quittant , tout
ce que le pieux solitaire possédait, quoique ce fût bien
peu de chose. Il eut encore beaucoup d'autres maux à
souffrir des faux frères ; mais il les supporta avec rési-
gnation , convaincu que sa couronne n'en serait que
plus brillante, si, après tant de périls detoute espèce,
il avait encore à subir ce nouveau genre de malheur.
Obstryatios. Les titres latins »ies chapitres Lviii et ux so;Dt
transpose's dans le manuscrit. On Ips a remis à lenr place dans la
traduction. i
•244 ANNALES
CAPITULUM LIX.
QiiôJ laboribus et oratione vir isto continué insistehat.
Matrona siquidem praenominata, domina videlicèt
loci in qiio eremita suam elegerat mansionem , audiens
et intelligens ipsius famam per incrementa virtutuin
profîcere , gaudebat quaniplurimùni super eo quod
Doniiuus in vicino sibi loco et in proprio dominio
tàm gloriosam radicem locaverat, cujus rami flores
suavissimi odoris Christi producerent, fruclusque fa-
cerent boni operis et germen aptum proferrent, per
exemplum honestœ conversationis. Gaudebat et in
hoc pia pii eremitce consolatrix, quod in sancto Dei
tanta ac talia videbat jàni florere virtutum insignia,
quod nec laborproprii corporis, ncc sollicitudo desi-
deratae lectionis. necconlritiodevotœ orationis animi
constantiam reddere cessantem poterant. Infatiga-
bilisenim, dùm tempus habebat, operabatur bonum,
et non solùin sibi sed et ad domesticos fidei. Conso-
labatur enim pusillanimes, sustinebat infirmos, pa-
tiens erat ad omnes et ad omnia sustinenda. Exemplo
itaquè viri , et ipsa nobilis domina ipsum eumdem
consolabatur, concedens ei , de consensu filii, qui
jàni paire orbatus eral , ut in sdvis adjacentibus loco
DE HAl.NALT. LIVRE XX. ^45
CHAPITRE LIX.
Berte , dame ilii lieu , avec le consentement de son fils , donne au
saint homme un lieu pour bâtir une église.
La. dame dont on a parlé plus haut, et à qui apparte-
nait le lieu où l'ermite avait choisi sa demeure , voyant
que la réputation de ses vertus s'accroissait chaque
jour, sefélicitaild'avcirplacéprès d'elle etsurson propre
domaine, un arbre glorieux dont les rameaux pro-
duiraient des fleurs d'une odeur si agréable à Jésus-
Christ , et donneraient les fruits et la semence des
bonnes œuvres , par les exemples féconds de la piété.
Cette pieuse consolatrice du saint ermite se réjouissait
aussi de voir fleurir chez l'homme de Dieu une vertu
si éclatante, que ni ses travaux corporels, ni son ardeur
pour l'étude, ni son application à la prière, ne pou-
vaient lasser sa constance. Toujours infatigable, il ne
se contentait pas, lorsqu'il le pouvait, de s'occuper
de lui-même , il s'occupait aussi du bonheur de ses
disciples dans la foi. Il consolait les craintifs , soute-
nait les faibles , et se montrait patient envers tout le
monde et sur toutes choses. Cette noble dame, sui-
vant l'exemple de son mari , protégeait le saint homme.
Elle lui permit, du consentement de son fils, dont le
père était mort, de cultiver, dans le bois voisin de son
habitation , autant de terre qu'il lui en faudrait pour
sa subsistance et celle de ses successeurs. L'homme
2^6 ANNALES
ubi sanctus Del positus est, excoleret quidquitl pos-
set ad sustentationem suam eteorumqui in poslerum
succédèrent. Operabatur igltur vir Dei iiistanter; ar-
bores succidebat, spinas eradicabat, cvellabat tribu-
los; innovabat sibi novale exterius qui jàin Domino
creârat interius. Nec hoc solum bonae suffecit ma-
tronœ quod ei concesserat; sed ut ibidem amplior
divinus cultus haberetur, basilicam in quâ divina
celebrarenUir, in loco quem vir Dei excoluerat, pro-
priis sumptibus fieri fecit; in quâ etiàm, sicul rela-
tione multorum didici , idem, diim adhùc esset in
corpore, multa quae non licet bomini loqui, ut com-
probaret quantiim bona erat ipsius negotiatio, vidit
etiàm et alia qusD benèsunt relatione digna. Contigit
enim fréquenter, diim in eadem basilicâ, complète
suo labore, longas orationcs protraheret, quod dae-
mones, qui in ejus bonis actibus invidebant , transfi-
gurantes se in angelos lucis, mulierum pulcherrima-
rum assuniebant specieni et effigiem, quae florum et
ramorum virentium serta in caplte gestientes, canti-
lenas more sœcularium, drpromebant, extento collo
etnulibusoculorum; compositoqiie gressu incedentes,
choreas modo mirabili dcduccntes, diem detestabili
exercitio finiebant. Alloquebantur eum blandis ser-
monibus , suam formositatem , modis omnibus quibus
poterant, décorantes, speciemque suam gestu mere-
tricum colorantes, ut sic sancti propositum infrin-
gere possent. At vir Dei cognosccns in spirituhoec sibi
à Domino fuisse réserva ta ut per hoc corona immar-
cescibilis augeretur , ipsarum conspeclum, acsi fœte-
DE HAINALT. LIVRE XX. 2l\"f
de Dieu travaillait donc avec ardeur , coupait les ar-
bres , arrachait les épines et les ronces , s'occupant
ainsi de la culture extérieure après avoir préparé , eu
vue de Dieu, la culture intérieure. Cette bienfesante
dame ne se contenta point de la concession qu'elle lui
avait faite; pour que le culte divin se propageât en ce
lieu , elle fit bâtir à ses frais , à l'endroit que l'ermite
avait cultivé , une église destinée à la célébration des
saints offices , et dans laquelle , selon ce qui a été rap-
porté par beaucoup de personnes , le pieux solitaire
eut, pendant sa vie, comme autant de preuves de
la sainleté de sa mission , de nombreuses visions dont
il n'est permis à qui que ce soit de parler, et d'autres
qui sont dignes de trouver place dans notre récit. Par
exemple , lorsqu'après avoir fini son travail , il se livrait
à de longues prières dans celte église , il lui arrivait
souvent que les démons, jaloux de ses bonnes œuvres,
se transformant en anges de lumière , prenaient la
figure de belles femmes qui se présentaient à lui la
tète parée de fleurs , cherchaient à le séduire par des
chants mondains , des gestes gracieux et de doux
regards , ou bien composant leurs pas , exécutaient à
ses ieux des danses voluptueuses, employantlc jourtout
entier à ce profane et détestable exercice , puis elles
lui adressaient des paroles flatteuses sur sa beauté , et
vantaient , comme font les femmes de mauvaise vie ,
ses avantages extérieurs , pour tâcher de le détourner
de ses pieux desseins. Mais l'homme de Dieu compre-
nant que c'était une épreuve que le Seigneur lui en-
voyait pour rendre plus éclatante sa récompense im-
mortelle , fuyait ces femmes comme si elles eussent été
un objet de dégoût , fesait le signe de la croix , se mettait
vite en prières , et , prosterné devant Dieu , cherchait
•2/[>i ANiNALES
ret, fugiens, signuin salutiferae crucis cordi suo im-
ponens, ad oralionem ccleriter vcniebat, prostratus-
que conabatiir evliicere féroces insidias inimici. Sed
dùm diutiùs in oratione moraretur, multoties accidit
ut non ad primam suam voliintatcm eas exstirpare
possct, undè ut ampliori cruciatu se affligeret, et af-
flictusimpugnantes euni celeriùs expugnaret, alveum
cujusdam rivuli ibidem deflueutis subintrans, proji-
ciebat se in eumden: in volutabro luteo aquae frigidae,
ut, ità castigatione carnis assumplâ, motus illicitos
restringere posset, et hujusmodi iusultus ab humanis
conspectibus eliminare. Hiemali tempore hoc ipsum
pluries fecit, ità ut frigoris asperitate et glaciei pon-
dère pressus, rigidus et frigidus redibatad ecclesiam,
ibique pectoris tunsione et céleri genuflexione corpus
suum agitabat usquè ad nimium sudorem et vena-
rum(i) suarum, quod quidem mirum, desiccationem.
Considerabat autem illa detestabilis societas quod nec
sic eum vincere posset; torvo vultu intuebantur
eum, et sic, ei multo verbere imposito, confusi
recedebant. Sed quantacunque et quhm dura verbera
die sustinuisset praecedenti, subséquent! sanus eratet
incolumis ad sufferendum ea quœ pro nomine Christi
ei inferebantur. In omnibus benedictus Deus, qui
facit eum tentatione proventum ut possinuis susti-
nere.
,i) Vestium. JioUtiiirl.
DE HALNALT. LIVRE XX. 2.19
à repousser de loules ses forces les perfides aUaques
de son ennemi. Cependant , malgré ses longues prières,
il se sentait quelquefois trop faible pour chasser le
démon comme il en avait la volonté ; alors , pour
se mortifier et se mettre en état de vaincre plus facile-
ment , il entrait dans le lit d'un ruisseau qui coulait
près de là, et se jetait dans la vase de cette eau froide ,
afin de réprimer , par ce châtiment infligé à sa chair,
des désirs illicites , et de rendre vains les efforts de
ces démous de forme humaine. Il employa ce moyen
plusieurs fois pendant l'hiver ; ensuite, saisi et oppressé
par le froid , il rentrait glacé dans son église , puis il
se frappait la poitrine , et donnait du mouvement à
son corps par de fréquentes génuflexions , jusqu'à ce
qu'il fût couvert de sueur , et même , ce qui est plus
étontjant encore, jusqu'à ce que ses vètemens fussent
séchés. Cependant les odieux satellites du démon ,
voyant qu'ils ne pouvaient le vaincre par aucun moyen ,
jetaient sur lui des regards féroces , et se retiraient
confus après l'avoir accablé de coups. Mais , quelque
rudes que fussent ces coups , dès le lendemain le saint
homme ne s'en ressentait plus et se trouvait tout prêt
à souffrir, pour le nom de Jésus-Christ, touslesmaux
qui lui étaient envoyés. Il faut, en toutes choses, bénir
Dieu, qui, en nous éprouvant par la tentation , nous
donne en même tems la puissance d'y résister.
a:}0 ANNALES
CAPITULUM LX.
De tniiaciilo Iriiim seininum tcmpore mossis rtjiertoriiin ex puro
grano siliginis srniinalo.
Insignis itaquè ereniita, debellatis aeris potestali-
bus, manebal in omni tranquillitate mentis et huini-
litateanimi, nonsoluiii seducens corsuum ,sedeliàm
procellosas interioris bominis reservabat(i) cogita-
tiones; et ne inaniter raperetur extra se, triumpbum
belli in Doniinum reportabat. Ipse enim novit quid
sit inbomine,et ut ejushuniilitas illibata conservare-
tur, illius verbi Ecclesiastici (2) memor erat: Initium
superbiœ hominis apostatare à Deo ; quoniam qui
Jecit illum récessif cor ejus ab eo. Qui tenue rit eam
adimplebitur maledictis. Considérât etiàm quid pro-
dest bomini superbia, cùm sit terra et cinis, et cùm
moritur, baereditat vernies, bestias et serpentes. Undè
bumilitatem sectando, subjicicbat se omni labori fo-
raneo; spiritui vero deserviens, quantumcunque po-
terat , vacabal lectioni. Dîim vero agriculturae suae
quodam tempore exercebat studium, accidit inter
caîlera illi insigne miracuhnn. Ipsc enim quoddam
(1; Sedabat. Ihtd.
(2 X. ij. i.S.
DE HAINALT. LIVRE XX. 231
CHAPITRE LX.
M.racle des trois espèces de grains qui se trouvcreut au tems de
la moisson , dans un champ où on n'avait semé que du se.gle.
L'illustre ermite , après avoir triomphé des puis-
sances de l'air, conservait toute sa tranquillité d'anie
et toute son humilité. Il ne laissait point séduire son
cœur par l'orgueil ; il savait imposer silence aux émo-
tions qui l'agitaient intérieurement , et pour ne pas
être enivré par une vaine gloire , il reportait sa vic-
toire àDieu seul. Carilconnaissaitlanaturede l'homme,
et afin de conserver pure son humiUté , il se souvenait
de ces paroles de rEcclésiastique : Le commencement de
r orgueil de l'homme est ({abandonner Dieu , car son cœur
se relire de celui qui la créé. Quiconque est possédé par
V orgueil sera rempli de malédictions. Il considérait aussi
que l'orgueil convient mal à l'homme, qui n'est que
terre et poussière , qui meurt et qui devient la proie
des vers. S'allachant donc à l'humiliié , il se soumet-
tait à toute espèce de travail extérieur ; niais il n'ou-
bliait point le travail spirituel, et quand il le pouvait,
il s'appliquait à la lecture. Dans le tems qu'il était
occupé à ses travaux d'agriculture , il lui arriva ,
entr'autres choses, un événement miraculeux. 11 pré-
parait de ses mains un petit champ pour y semer le
«Tain nécessaire à sa subsistance. Lorsque la saison où
2^2 ANNALES
novale satis parvum inanibus suis praepara rat, ut in
eo annonam vicîui suo competeutem seminare pos-
set; et diim tcmpiis advenit quo soient lioniines exire
ad sereiulmn , exiit et hic ut et ipse seiuinaret semen
suum : quod senien purum granum siliginis fuit. Gra-
vit semen, et usquè ad maturos provenit successus;
et dùm tenipus messionis advenit, egrcssus est homo
Dei ad nietendum. El dùni eolligeret spicas, reperit
unà parte purum granum frumeuti, aliâ uiixtum, et
aliâ granum ipsius seminis repraesentans naturam.
Ex quâ re colligi potest quod lioc clementia divina
fieri voluit ad sui eremitae fidei corroborationcm et
ad bonorum quae postmodîim in eodem superventura
erant ostentationem. Refert enim veridica relatio quod
ubi modo ecclcsia posita est, sibi frumentuni purum
repertum est, ut liquidé patercl quod ibidem illius
grani celebrandum erat mysterium de quo in Evan-
gelio ( I ) dicitur : I\isi granumfrumendy etc. Mixtum
dicitur fuisse iuveutum ubi dormitorium, quià, licèt
in eo austeritas et pœnitentiœ rigor non lepescat, ta-
men motus sensualitatis ibidem pluries blandiunlur.
Ubi vero granum siliginis repertum est infirmitorium
esse perhibetur; quià ubi caro reficitur, fréquenter
spiritusnigredine peceaminum inquinatur. Benedicta
gloria Domini de loco sanclo suo.
(r) Joan. xu , jii
.K"^
DE hainaut: Liviii: xx. 9.'j.f
l'on a couLunie d'ensemencer fut venue , il alla semer
lui-même son grain; c'était du seigle ; il crût et mûrit.
Au tems de la moisson , l'iiomme de Dieu sortit pour
faire sa récolte, et en rassemblant les épis, il trouva un
tiers de pur froment , un tiers de méteil , et un tiers
qui avait conservé sa nature première. On peut en con-
clure que Dieu voulut par là corroborer son saint
ermite dans la foi , et lui montrer les biens dont il
devait le combler un jour. Une tradition digne de
foi atteste qu'à la place où l'église fut bâtie , on trouva
du froment pur, pour prouver que c'était là que devait
être célébré le mistère de ce grain dont il est parlé
dans l'Évangile: Si le grain de froment (1), etc. On trouva
du méteil à la place où est le dortoir , parce que,
malgré une austérité et une rigueur de pénitence qui
ne s'affaiblit jamais , on y éprouve quelquefois des
sensations agréables; enfin le seigle fut trouvé au lieu
où est l'infirmerie , parce que là , tandis que le corps
se rétablit , l'esprit est souvent souillé par de noirs
péchés. Que la gloire du Seigneur soit bénie en son
saint lieu I
(i) (t Sile f;rain de froment ne meurt pas après qu'on l'a jeté en
<( terre, il deinenre seul : mais quand il est mort , il porte beaucoup
cf de fruit, w On sait que Je'sus-Christ est ce grain de froment qui ,
après avoir été' jeté' en terre, en est sorti avec une vie nouvelle,
et a fructifie' abondamment par la conversion de tous les peuples.
Telle est resplication de 31. Genoude dans sa traduction de la
Bible.
a54 ANNALES
CAPITULUM LXI.
De consolntione visionis cuji.isdam forinosi cum eremitâ diù
coD.oqurntis.
Inter caetera suae conversationis insiguia accidit
viro Dei commendabile judiciiim , quod quidem fide-
lihus non infidelibuy esse potest summae consolationis
fundanientuni. Erat enim idem liomo die quodam ,
dùm adliLic aliquantulùm fervens esset in eo religio-
nis incrementurn. , in suo domicilio, in quo, exigente
necessitote, sangiiinem sibi minuerat , et ut ineoin
posterum fortiùs deserviret, aliquantulùm sedederat
paci pectoris et quieti. Et dùm ibidem solus esset et
suâ pace gauc^eret, homo quidam pulchritudinis (i),
staturâ proccrus, aliquantulùm canus, faciei colo-
ratae membrorumque disposilione commendabilis, suo
se ptaesentavit conspectui. At ubi tugurium intravit,
vir Dei tanlae pulcliritudinis admirans excellcntiam,
extra humanum modum quasi quodam modo factus ,
dubilabat quisnam esse possel. Dulciori quo potuit
alloquio tamcn salutans, eum supplicabat ut propè
eunî aliquantulùm sedere dignaretur. Consedtre pâ-
li Miijp i)ulrl.vituilinis. Bolhai.l.
DE HAINAUT. LIVRE XX. a5f)
CHAPITRE LXI.
Vision consolante d'un homme île belle figure qui s'ontretient
long-tems avec l'eimite.
Il arriva au saint homme, entr'autres choses mémo-
rables , un événement qui doit être un motif de grande
consolation pour les fidèles. A une époque où son zèle
pour la religion devenait de plus en plus ardent , il se
trouvait un jour chez lui où il avait éié obligé de se
saigner, et pour élre plus en étal de travailler le lende-
main, il prenait quelque repos. Tandis qu'il était seul
et tranquille, un homme de belle figure, d'une haute
taille , aux cheveux blancs, au teint coloré, et remar-
quable par la juste proportion de ses membres, se
présenta devant lui. Dès qu'il entra dans la cabane,
l'homme de Dieu , admirant sa beauté merveilleuse et
presque surhumaine , ne savait qui ce pouvait être.
Il le salua avec politesse et le pria de s'asseoir près
de lui. Tous deux s'assirent en efFet , et commencèrent
le plus agréable entretien : comme une source qui sort
d'un lieu charmant pour arroser la terre, leurs douces
paroles pénétraient profondément dans les cœurs. Ils
étaient heureux de se voir , et pendant cette conver-
sation familière , qui le captivait , l'homme de Dieu ne
cessait d'avoir lesieux fixés sur son hôte sans pouvoir
les détacher de lui. L'heure s'avançait; le soir étant
3Ô6 ANNALES
liler, et sUti/n in ore ipsorum verbi abbreviati dul-
cedo manarc cœpit; et sicut fons de loco voluptatis
ogrediens irrigat universam terrœ superficiem , sic
corda dulcedo ipsius verbi peifiindebat. Gaudebant
ambo in mutuâ visione, et benè bomini Dei erat in
tàm familiari allocutione, nec vix poterat aciem ocu-
lorum ejus à consideralione ipsius hominis revocare,
Venil bora cùm jàm dies declinaret ad vespera, et
tune ille surgens dicebal ei ut cum eo nocle illâ mo-
raretur. Qui renuens respondit ei sic : « Vale , frater.
Ego te mibi comniendo. » Et ità aboculis ejus evanuit.
Ille autem stupefactus reinancns, animo revolvere cœ-
pit illud evangelicum (i) : Nonne cor nostrum ardens
erat in nobis dîim loqueretur in via et aperiret nohis
scripturas? Sic suo ad tempus frustratus solatio ,
mansit exultans, magnificans eum qui magnificatus
est in sanctilate, terribilis atque laudabilis et faciens
mirabilia.
(i) Luc , xxiv, 32.
CAPITULUM LXII.
Quôd per singulos gradiis ad sacerdotii culmen per manum Joliannis
de Bethuniil , Camcraccnsis episcopi , provcctns est.
Studui ad memoriam singula reducere quaeadlau-
deni viri Dei et bonorem ipsius esse possint : dicit
DE HAINAUT. LIVRE XX. 25n
venu , l'ermite se leva et engagea l'étranger à rester
avec lui pendant la nuit; mais celui-ci refusa et lui
répondit : « A.dieu , frère. Je me souviendrai de vous. »
Après quoi il disparut ; et le saint homme , frappé
d'étonnement , répétait cette parole de l'Evangile :
Noire cœur ne brûlait-il pas tandis qu'il nous parlait et
nous expliquait les Ecritures? (1) Privé pour un tems de
cette consolante présence, il resta néanmoins plein de
joie, et glorifia celui qui veut être glorifié par la sain-
teté, celui dont le nom est redoutable et révéré, et qui
se manifeste par les miracles.
(i) c'est après la résurrection de Jésus-Christ, que les Apôtres
l'ayant entendu leur parler à table s'écrièrent, selon saint Luc :
( xsiv, 82) « Notre cœur n'était-il pas embrasé en nous, lorsqu'il
« nous parlait dans le chemin , et qu'il nous découvrait le sens des
« Ecritures ? n
CHAPITRE LXII.
Jean de Béfhune , évêque de Cambrai , lui confère par degre's tous
les ordres , jusqu'à la prêtrise.
Je me suis appliqué à faire connaître tout ce qui
peut être à la louange et à l'honneur du saint homme ;
XIV. 1 ^
258 ANNALES
cnim ScriptniM : Lauda post vitam , magnijica post
co'nsùmmationcm. JMaghific'anrlns iglliir est homo
(^iiando nec laudatum tentât elatio, nocpalj)aturnex-
tôllit tentatlo. Undè ciim istumjàui in tulo positum
Iciitàtio non possit apprehendere, intcr alia et istud
mirahile certlssimaè narration! volo inserere. Acciilitut
(juâdam die, dùm adhîic homo Dei diaconatûs officie
f'ungeretur, et aniino pcr diversas Iralieretur rationes
ulrùni dignitatem sacerdotii esset ausus assuineVe ,
nîodosuae ignorantiae in corde allegansmagnitudinem,
modo conscientiae romordcntis proponens formidinem,
ei: per a!ta suspiria mentis intimée desideriuni ad pc-
des iisquè divinse moderationis dirigeret , ut ei pietas
Domini quid super hoc agenJum est dignaretur os-
tendere; ipsa ei in hoc articulo posito subvenire dig-
r.ala est. Apparuit enim ei quidam homo puldierri-
mœ speciei , candido indutns habitu, baculum in manu
porlans ad instar baculi crucis unius, et sic eum al-
lo'.juitui" : « Amatissime frater, cur le in hujusmodi
« haesitaîionibus perimis? Bacuhnn islum tibi in sig-
<f num sacerdotii confero, sciens quod quodcunque
« ligaveris super tei'raHn ei-it ligaturti et in cœhs, etc. »
Et ità hujusmodi orationc compléta, ab ipsiiis con-
specîu evanuit. et ille in suo firmatus proposito gau-
dons etexuhansin pâte remansit. Igitur virDoi spi-
litu fortitudinis concepto, toto conamlne operam da-
bat ut ministerium sibi à Deo ordinatum acquirere
posset. Fecit quod concupierat, et gradum sacerdotii
pcr manum Johannis de Bethunia felicis mémorise,
episcopi Cameraccnsis, JTvet enter adeptus est. Exul-
DE HAINAUT. LIVRE XX. aSo
car l'Écritui-e dit : Louez après la mort; glorifiez celui
qui ri est plus. Il faut donc louer l'hoinine quand l'or-
gueil ne peut plus l'enivrer, quand la tentation ne peut
plus l'atteindre. Et comme aujourd'hui notre pieux
ermite est à l'abri de loute tentation , je veux faire
ici le fidèle récit d un événement merveilleux que je
choisis enire beaucoup d'antres. Uiî jour , n'éiant en-
core que diacre, il hésitait par divers motifs à s'élever
jusqu'au sacerdoce , tantôt à cause de sa profonde igno-
rance , tantôt à cause des alarmes de sa conscience;
et dans son indécision il alla se jeter aux pies de la
divinité pour qu'elle daignât lui faire connaître ce qu'il
devait faire. Cette prière ne fut pas vaine, et le ciel
vint à son secours dans cette situation critique. Un
homme de belle figure, vêtu de blanc, et tenant
à la main un bâton semblable à celui d'une croix -,
apparut à ses ieux et lui dit : « Mon cher frère , pour-
« quoi cette hésitation qui vous tourmente? Je vous
« donne ce bâton comme signe du sacerdoce; car je
« sais que tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié
« dans les cieux , etc. » Après avoir prononcé ces pa-
roles, il disparut, et laissa l'ermile affermi dans sa
résolution et piein de joie. Cette vision ranimant tout
son courage , il fit tous ses efforts pour obtenir le sainr
ministère dont Dieu lui-même l'avait revêtu, et il \
réussit. L'ordre de la prêtrise lui fut conféré par .Jean
de Béthune, d'heureuse mémoire, évéquede Cambrai.
Son bonheur était extrême , car la vertu du saint sacri-
fice avait fortifié son ame ; et il était rempli d'une joie
intime lorsqu'il goûtait la manne mistérieuse en invo-
quant le Saint-Esprit. Quand il eut oblenu cet objet
de tous ses désirs , il servit Dieu avec d'autant plus de
ferveur, qu'il se voyait plus engagé dans les lien^ de
200 AiN.NALES
tat autem uberiîis, roborato in eo spiritu per virtutem
sacrificii; jucuiuiabatur interiîis, clegustatâ iiiannâ
absconditâ, in invocalione Spiritûs Sancti. Coinpleto
itaquè suo dosiderio, Domino tarito vigilantiùs ser-
viebat , quanto se conspiciebat funiculis caritalis fore
alligalmn, proficiebatque scientiâ litterarum ; ità ut
iiittT boiios et littcratos ctiàm coràm iiobilibiis ver-
bum Dei proponebat, recolendo illud verbum divi-
nuin : Dum steteritis , etc.
CAPITULUM LXIII
t}n<')ilMacif(li>sefrectns îlilelium largitionc Japtdeam cœpit xdiflcare
fcclesiam.
ÏMMisiT Doininus in cor ejus ut templuni in lapi-
deà donio ubi manebat faceret. Qui tanien in bono-
rum eleenjosynis et omnibus aliis quœ habere vole-
bat vixsibi sufficere polerat,quam volimtatcm effectui
mancipare cupiens operari incœpit. Habeus in monte
ut, si ecclesiam lapldeam aedificare posset , tanquàm
radix in alto posita faciliiis piopaginesmitteret et tîim
de facili locus Deo datus in usus alios convciteretur,
acquirebat pias bonorum largitionos , sollicitabat ope-
rarios, alacri intentionc fabricans et oedificans sump-
iuosiim opus prae magniludine virtutis suae. Solum el
DE HAINALÏ. LIVRE XX. aCf
la charité et plus avancé dans l'étude des lettres ; et il
prêchait la parole de Dieu devant les personnes pieuses
et lettrées , et mèmedevant les nobles, se souvenant de
cette parole divine: Quand vous serez, etc. (1)
(i) L'auteur fait peut-être allusion à ce passage (îe la j)rpniière
épître de saint Paul aux Thessaloniciens (iJi.S). Quoniàm nunc
vivimus , si vos statis in Domino. <( Car nous vivons maintenant ,
« si vous demeurez fermes dans le Seigneur. »
CHAPITRE LXIII.
Aprts avoir e'te ordonne' prêtre, il fait bâtir une église de pierre
avec les largesses des lidèles.
Dieu mit dan.s le cœur du saint ermite la pensée de
faire une église dans la maison de pierre qu'il habitait ;
et quoique les aumônes des fidèles aussi-bien que les
choses qu'ils désirait avoir, pussent à peine lui suffire,
il résolut d'accomplir ce dessein, et se mit au travail.
Sa pensée, en construisant une église de pierre, étant
en quelque sorte de planler dans un lieu élevé une
racine qui bientôt s'étendrait au loin , et de donner
plus facilement une destination nouvelle au lieu que
Dieu lui avait désigné ; il recueillait les aumônes des
fidèles , pressait les ouvriers , et travaillait avec une ar-
deurimpatienteàéleverun édifîcesomptueux et propor-
tionné à la grandeur de ses vertus. Il n'avait d'autre
202 ANNALES
stuclinmDeiaBclificium.Undèquicunqueaudiebatadmi-
rabatur quomodo talo qiiid lalisquis auderet inclioare.
In Domino autem Deo sno confisiis magîs magisque
proficiebat, nccab opcrecinn poterat relrahero quld-
quid siipervenlre posset. Eo tompore, dùm vir Dei
divinum exercerct opus, die quâdam ctim propè lapi-
cidas staret ut eos ad benè agcntlum hortarcrur, et
tenipijs aderat in quo hora tcrfia cantari solet , pau-
lulîini ab eis disgressus boram siiam cantare cœpit ;
et diim ipsam inciporet, subito circumfulsit eum lux
de cœlo iu niodum ignis , quœ diù eum involvit, adeo
ut vix à circumstantibus videri pofuit. Quœ eliàm
lux ab ipsius ore exire et in eum intrare videbatur.
Et qui eum viderant poslmodùm publiée retulerunt,
magnificantes Deum et laudantes, qui i>st benedictus
in saecula soeculorum. Undè et boc mirablle super boc
ei accidit, quod ferè per spatium dierum octo adeo
attonitus fuit, ut, secundùm actus apos{oloruni,musto
madère deputari posset, qui Spiritu Sancto fuerat
ebriatus.
DE HAlNACt. LlVUt X-X 2^x5
pensée que celle d'achever ce saint monument , et
d'autre ressource que son zèle. Tout le monde s'éton-
nait qu'il osât enlreprendre une si grande œuvre ; mais
le pieux ermite, plein de confiance dans le Seigneur
son Dieu, avançait chaque jour celte lâche dont rien
ne pouvait le distraire. Pendant qu'il élait livré à ces
pieux travaux, il se trouvait un jour près des tailleurs
de pierres pour les exhorter à bien faire , lorsque
l'heure de tierce arriva ; s'étaiit un peu éloigné des
ouvriers, il se mit à chanter cette prière; mais à
peine avait-il commencé, qu'une clarté descendue du
ciel vint l'envelopper comme un tourbillon de flamme
et le cacha long-tems aux ieux des spectateurs. Celte
lumière paraissait soriir de sa bouche et entrer dans
son corps. Ceux qui furent témoins de ce mirt^clç, s'em-
pressèrent de le publier en louant et ^dorifiant Dieu ,
qui est béni dans tous les siècles des siècles. Une autre
circonstance singulière, c'est que pendant près de huit
jours après ce prodigieux événement , le saint homme
resta plongé dans un si grand élonnemenl, qu'on pou-
vait, comme dans les Actes des Apôtres (1) , le croire
pris de vin, tandis que c'était le Saint-Esprit qui l'avait
enivré.
(r) On scî (iioqqait des Apôtres prêchant après la Pentecôte, et
l'on disait qu'ils étaient pleins dt- vin nouveau {Acla, I{, i3^, <f Ils
'{ ne sont point ivres , « s'e'cria saint Pierre , « puisqu'il n'est que
« la troisième heure du jour, » lorsque l'heure des repas n'était
pas encre arrivée
i64 ArrNALKS
CAPITULUM LXIV.
f>nôd, ecclesid compléta, ahbatissa Je Fontiiiellâ eonventiini suiim
ordinis (iisterciensis Iransmisit ail tempus commorandum.
Cri:sceb\t opus suuin quod ad houoreni Dei in-
cœperat, nec cessabat ab opère. Cui Dei clementia
assislebat in opère tanlae austeritatis circà se ipsum
exercebat vires et tantâ abstinentiae virtule macera-
bat corpus, ut plurics, imo quasi fréquenter, initio
hebdoniadaî olcra praeparabat , quœ etiàm salis malè
condita reservabat ul eis per totam hebdomadam sus-
tentarelur. Si vina fortassis ex largitione bonoruni
bibebat, ea quasi aquam siniplici conscientiâ et cum
omni moderamine suscipiebat , modicam inter tàm
diversos liquores faciens discretionem. Et si absurdum
videtur esse hoc his qui habitaculo carnis deserviunt,
attendant istum habere posse ab eo gratiam banc, ut
ctiàin vini saporem in aquosum apud cum rcduceret,
qui aquas in vinum transmulat, ne forsitan, spiritu
fortitudinis per luctain carnis succumbente , vii'tus
huniana praevaleret, Quid ampliùs moror? yEsluebat
onini desiderio vir divinA gratiâ plcnusut in loco suo
ad fabricani ecclesiae decentis oi nandam pœnalia sub-
irct discrimina , et aliquid posset colloc.'.re collegium,
DE HAlNAUT. LIVRE XX. 203
CHAPITRE LXIV.
L'cgiisc étant aciievée , l'abbesse île Fontenellc , de l'ordre de
Cîteaux, y transfère son couvent.
Le saint ermile voyait s'avancer cet ouvrage entre-
pris pour la gloire de Dieu , et ne cessait d'y travailler.
Assisté par la grâce divine, il exerçait sur lui-même
tant d'austérités et se macérait par tant d'abstinence,
que plusieurs fois , très-souvent même , il se conten-
tait de préparer des herbes au commencement d'une
semaine pour en faire sa nourriture pendant la semaine
entière , quoiqu'elles se conservassent très-imparfaite-
ment. Si par hazard il buvait du vin , grâce aux lar-
gesses des fidèles, il y mêlait beaucoup d'eau et n'en
prenait qu'avec la pins grande modération, ne fesant
que peu de distinction entre ces deux liquides si
différens. Et si cela paraît absurde aux hommes
sensuels, qu'ils veuillent bien considérer que le
saint ermite pouvait avoir reçr. de Dieu, qui change
l'eau en vin , la grâce de trouver dans le vin la
même saveur que dans l'eau , de peur que la force
d'ame ne succombât dans sa lutte avec la chair, et
que la faiblesse humaine ne l'emportât. Que dirai-je
de plus? animé par la grâce divine, il souhaitait ar-
demment parvenir, à force de peines et de soins, à
orner décemment son église , et il avait dessein d*y
0.66 AN\Ai,i:s
ut, eo tle imclio facto, alii labori'S suos introïrent,
quorum conversatio coiàm hominibus lucorct, et ex-
indè glorificarent palrcin sumn (jui in cœlis est. Undè
quidam in ordine heati Augustini locum eumdem in-
trare ac possidero cupienles modicam in viro Dei re-
pereregralianijità ut quasi confusirecedentesnusquàni
super hoc ipsius couseusuui requirere voluerunt. Ipse
euiin mentis aciem totam et voluntatom duxerat ut
ibidem sanctus ordo Cisterciensis instilueretur : quod
quideni postmodiiu) , modo mirabili tamen , adimple-
tum esse comprobatur. Vir Dei circn promotionem
et augmentationem loci nominati, in quo Deo servie-
bat, curam gcrens non modicam, frcquentabatbonos,
religlosos vidclicet et saeculares, ut, cum amore gra-
tiâ vitae praesenlis pracditus, faciliiis posset et utiliùs
ea quœ sancto loco necessaria orant piocuraro. Et dùm
per divcrsas nation'cs iret,accidit ut quamdam ecclc-
siam dominarum, quœ Fontinella nuncupatur, ordi-
iiis Cisterciensis, pervenit. Quarum modum etreb-
gionis aijstsritatem consj)iciens desiderabat ardenter
ut corum sancto coutubernio in loco suo uti posset.
Undè timoré omni remoto, confidebat enim in Deo,
audacter ad abbatissam dicti monasterii accessit, sup-
plicans ut ad locum suum convcntum trausmitteret
dominarum, quae divino amorc roboralœ ipsi Deo iu
illâ inaeslimabdi paupertate deservirent. Cujus preci-
bus acquiescens abbatissa dicta ad clictum locum con-
vetitum dominarum transmisit, qua- ibidem per ali-
quod tempus fuciun! in tantà ac tali paupertate, quod
etiàni auflicnti'hus esse posset ouerosa.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 267
mettre une communauté de religieux qui l'aidassent
dans ses travaux , et dont les vertus pussent servir
d'exemple aux hommes et glorifier le père qui est dans
les oieux. Des religieux de l'ordre de Saint-Augustin
désiraient venir en ce lieu pour s'y établir ; mais ils
reçurent du pieux ermite un accueil si peu favorable ,
qu'ils se reiirèrent confus et ne voulurent plus lui
demander son agrément à ce sujet. En effet, tout le
vœu du saint homme était d'instituer dans sa retraite
l'ordre de Cîteaux , et ce vœu s'accomplit quelque tems
après d'une manière singulière. Sans cesse occupé
d'augmenter la prospérité du lieu où il servait Dieu,
il fréquentait, parmi les séculiers, les gens pieux et
fidèles, poui" se procurer plus facilement les choses
nécessaires. En parcourant ainsi différons pays , il
arriva à une abbaye de religieuses de l'ordre de Cîieaux ,
appelée l'abbaye de Fontenelie ; et se trouvant témoin
de l'austérité de leur règle , il désira vivement avoir
leur sainte compagnie dans sa relraiie. Sa confiance
en Dieu lui fit bannir toute crainte , et il alla trouver
hardiment l'abbesse de ce monastère, et la supplia de
transférer son couvent dans le lieu qu'il habitait ,
afin que ses religieuses, animées de l'amour divin,
pussent servir Dieu avec plus de zcle au sein d'une
estimable pauvreté. L'abbesse, cédant à la prière de
l'ermite , transfera en ce lieu sou couvent , et ces reli-
gieuses y vécurent pendant quelque tems dans une si
extrême pauvreté, quelerécitseul en serait trop pénible.
l68 ANNALES
CAPITULUM LXV.
De consolatione tenii)ore famis ipsi erernitîe factâ , et pane sihi
(Iclato.
Tandem cùin jàm per aliquod teinpus luctam tautœ
pauperlatissustinuissentjhonestaeconversationisetbo-
nae fainae triumphum reportantes, ad sinum matris
suae ecclesiae , quam spécial! dulcedine diligebant ,
reversae suut. Considerans autem vir Dei se in hâc
parte frustratum et examen divinarum apum, quod
in loco suo praefuerat, acsi me lia materna desiderat,
reversum fore ad propria, heesitare cœpit ubialiud in-
venire posset quod in eremo positnm suggeretmel de
petrà et olcum de saxo durissimo. Et certè ubi vir
Dei majori bœsitatione fluctuabat, providit ei Omni-
potens in beneplacito suo, modo quidem mirabili ,
sed omni relatione digno. In episcopatu cnim Leo-
diensi monaslerium quoddani positum est, quod Mo-
nasterium super Sambram (i) dicitur, in quo domi-
cellae nobiles sub dominio abalissae suae conversantur
licite, secundiim suas antiquas tradiliones, propriis
utentes bonis; bona sua per se quaelibet habenl di-
♦> Mi)flficrs, .sur la .Saiiibri' . cnlrr iN.iîr.iir cl Charlcroi.
•
DE HAINAUT. LIVRE XX. 269
CHAPITRE LXV.
L'ermifc o>l console' pendant une famine. Un pain lui est apporte
du ciel.
Enfin , après avoir soutenu pendant un certain tems
l'épreuve de cette excessive pauvreté , emportant avec
elles la gloire d'une vie exemplaire et d'une bonne
renommée , elles retournèrent dans le sein de l'église
leur mère, qu'elles aimaient par-dessus tout. L'homme
de Dieu , déçu de ce côté dans ses espérances , et vovant
cet essaim de divines abeilles quitter sa demeure pour
retourner au miel maternel , ne savait où en trouver
un autre qui pût venir dans son ermitage tirer du miel
des pierres et de l'huile des rochers. Gomme il était
dans cet embarras, leTout-Puissant vint à son aide d'une
manière miraculeuse , et qui mérite d'être rapportée.
Au diocèse de Liège est un monastère appelé Moutiers-
sur-Sambre , où de nobles demoiselles vivent sous l'au-
torité d'une abbesse. D'après leurs anciennes tradi-
tions, elles possèdent des propriétés; tous les biens
se partagent entre chacune d'elles; elles font usage de
viande et de toute espèce de vin. On m'a rapporté,
touchant le saint ermite , un miracle vraiment extraor-
dinaire. A une certaine époque , il éprouva dans sa
retraite une grande disette de pain et de toute sorte
d'aliment. Un jour qu'il était pressé par la faim , il
Oro ANNALES
visa, utunlur carnibus et vino vario. Rolatum est mihi
de eo'^lem viro Dei mirabile et mirabile signum. Erat
in loto suo tcinpore quodam ubi panis et alimenti
multotics passus est dotrimentuiii. Die qiîodam non
modicâ faniis inediâ premebatur ; erigens auteni in
cœlum intimae mentis desiderium , rogabat Doniinum
ut suae necessitaîi providere digriarelur. Et dùni in
Domino cogitatum suuni posuerat, subito apparuit
oi homo quidam portans in manu ununi panem. Qui
advocans eremitam nomine proprio, dédit ei panem
quem portabat, dicens : c Scias pro ccrto quod nul-
« lus de caetero qui in loco isto, quem ei dedicasli ,
« Deo servire voluerit, panis temporalis defeclum sus-
«tinebit. » Et, boc dieto , nusquàm comparuit. Ero-
niila vero panem quem receperat coniedit sati^^us ab
uberibus divinae consolationis.
CAPITULUM LXVI.
Du gestis (luobus coinmcndabilibus nux Jicto crtiiiita; configerunt.
In villa quâdam non reniota à loco suo, in quâ
manebal, erat liomo Dei in solemnitate dedicationis
ijcclesiaj. Qui cùm staret universus populus qui ad
«amdeni convencrat solemnitatem, tolus in oratione,
pront consuevernt , diffusus est; rompleloque officie
DE 11 AIN ALT. LIVP.E XX. ti'J l
implora le ciel en suppliant le Seigneur pour qu'il
daignât venir à son secours. A peine avait-il élevé sa
pensée vers Dieu , qu'un homme lui apparut tenant un
pain dans sa main. Cet homme appela l'ermite par son
nom , et lui donna le pain qu'il portait, en lui disant :
« Sachez bien que dans ce lieu que vous avez consacré à
« Dieu,quiconqueleservirane nianquerajamais dupain
« temporel. » Après avoir prononcé ces paroles il dis-
parut , et l'ermite mangea le pain que la munificence
divirié lui avait envoyé.
■■Ai'.
■.iy.icin'i
CHAPITRE LXVI.
De deux evéucmens miraciiietis qui arrivn-ent à l'ermite
igilloo
L'-HOMMEde Dieil se trouvait un jour dans Une ville vôi'-
sine de son ermitage pour célébrer la dédicace de son
église. En présence de la muliitudequi était venue assis-
ter à celte solennité il était, selon sa coutume, toutabsor-
bédansla prière. Lorsqu'on en futà cet endroitde l'office
oùl'on acoutumcdedonner lapaix au peuple, l'ermite,
■X-jO. ANNALES
usquè ad illuin locum quo pax populo adliiberi solet,
ille in spiritu faclus vidit quemdam parvum puerum
pulcherrimum patenam , ab altari susceptam , per uni-
versam ccclesiam deportantem , qui pacis osculutn
non omnibus dabat, sed, pluribus prœtCMnissis , aliis
cxhibebat, dcmonstrans illos sine niortali esse pec-
cato quos sacri altaris participationein consequi dig-
nes teslabalur. Hoc autem nullus hoininum vidit, sed
postmodùm quibusdam familiaribus suis relulit , et
illi memoria conimcndârunt , ul tanquàni sapientes
liaec et alia de ipso in posteium reservarent. Narra-
tur etiàm de ipso eremilâ pic quoddam satis mirabile,
quod non est delenduni oblivione. Dùm ipse in exer-
citio operis starc vellet, ut eosadbenè agenduni bor-
taretur, tugurium fecit in quo quieti se dare ; osset ,
et propler aeris intempcriem, erat enini tenipus hie-
niale. Tugurium autem ità constructum erat, quod
Innixum erat cuidam arbori quse fructum porlabat
secundùm temporis congruentiam et opportunum.
Cùm vero tempus adesset in quo aliœ arboies fobis
nudari soient, proîit natura rerum exigit, illa quae
sancti viri recoptaculo innixa erat non solùm sibi fo-
lia retinuit, sed eliàm flores protulit eo temporequo
nibil in istis partibus vernare dinoscitur : in quo re-
colligi potest quod ad rnagnifîcandum servum suum
idem Dominus noster boc demonstravit in arbore ,
qui ad proniotioncm sublimitatis filii sui Aaron casum
consimilem promulgavit in virga.
DE HAINAUT. LIVRE XX. o.n.^
touché par le Saiut-Espril, vit un enfant d'une beauté
merveilleuse , prendre la patène sur l'autel , la porter
dans l'église , et donner le baiser de paix , non à tout
le monde , mais à quelques fidèles seulement , pour
montrer qu'il ne croyait dignes de participer au saint
autel que ceux qui se trouvaient sans péché mortel.
Aucun des assistans ne le vit, mais le saint ermite
parla de cette apparition à quelques-uns de ses amis ,
qui en gardèrent le souvenir , et la publièrent dans la
suite , ainsi que d'autres particularités qu'ils tenaient
de lui. On raconte aussi de ce bienheureux un événe-
ment merveilleux qui mérite de ne pas rester dans
l'oubli. Dans le tems qu'il entreprit ses constructions,
voulant être à portée de surveiller ses ouvriers, il se
fit une petite cabane pour s'y reposer et s'y mettre
à l'abri des intempéries de la saison , car c'était en
hiver. Celte cabane était appuyée contre un arbre à
fruits. Quoiqu'on fût à cette époque de l'année où les
arbres se dépouillent de leurs feuilles, selon les lois
de la nature , celui sur lequel la cabane de l'ermite
était appuyée , conserva ses feuilles , et donna même
des fleurs dans un tems où rien ne verdoie encore
dans ce pays. On peut dire à cette occasion que Dieu
voulut glorifier son serviteur par un miracle semblable
à celui de la baguette d'Aaron , qu'il rendit féconde
pour manifester la sainteté de ce pontife.
XIV. 1 8
9 74
ANNALES
CAPITULUM LXVII.
Quod diiotlecim (llise Cistercicnsis ortlinis locum iMum ercrai inlia-
bifaverunt Domino servitiirîc.
HtEC et alia de viro Del enumerari possunt, quae si
cuncta hulc operi inserere vellem, timerem ne au-
(llentibus fastidlum ierrem , cùm tainen ea esse de-
berent solatium. Nàni , ut satis maiiifestum est, m
praesenti ecclesiâ sunt inuiti quibus sanctorum patrum
conversatiouis relatio quasi vitae in vilain bonus
odor est. Sunt et nonnulli quibus est odor niortis in
mortem, et alia sic atque alia incedentibus quamplu-
rimùm proprio uluntur arbitrio. Duodecim in matu-
linali officio liabent lectioncs; utidè , si fas diceresit,
aliquautulùm repoilatis suœ consuetudinis saporem
beati Benedicti. Hoc in monasterio erant inler alias
quaedam ad numeruin septem, vel circiter, morum
bonestate coinmendabiles, quibus satis displicebat ,
ul postniodùm liquido patuit, diversarum ecclcsiae
suae consueludinum assuendo(i): spiritus enim sa-
pientiae et inlellectûs in eis mansionem acceperat.
(i) Le teste est incorrect ici, comme dans beaucoup d'autres
passades.
DE HATNAUT. LIVRE XX. 2^5
CHAPITRE LXVII.
Douze religieuses Je l'ordre <Ie (^îteaiix viennent liahiter l'crmi
pour y servir Dieu.
On pourrait ainsi raconter, touchant ce saint ermite,
beaucoup de particularités quej'aurais recueillies dans
cet ouvrage , si je ne craignais de fatiguer mes lecteurs ,
quoiqu'un tel récit soit de nature à leur apporter de*
consolations. Car on sait qu'aujourd'hui il y a, dans
celte église, beaucoup de personnes pour lesquelles
le récit des vies des saints Pères est une utile occupa-
tion , tandis qu'il en est d'autres qui n'en retirent
aucun fruit , et qui se conduisent en tout d'après leur
seule volonté. Ceux-ci ont douze leçons aux matines ;
aussi ils goûtent beaucoup , si l'on peut s'exprimer
ainsi, les coutumes de l'ordre de saint Benoît. Parmi
les religieuses de ce monastère , il y on avait environ
sept, d'une vie exemplaire, qui ne se conformaient
qu'avec répurnance , comme on le vit bientôt, aux
«liverses coutumes de leur abbaye : car l'esprit de sa-
gesse et d'intelligence était en elles. Tout ce qui se
fesait dans le monastère leur déplaisait , excepté les
choses agréables à Dieu et utiles pour l'honneur de sa
maison quelles chérissaieiiL leudremenl. Grâce à leur
raison anticipée et à une sorte d'instinct naturel, elles
voyaient et jugeaient que toutes les choses du monde
0-6 AININALES
Undè displicebat ois quidquicl agebat in oodcni mo-
nasterio prae (lulcedine Dei et décore doinûs ejus,
qiiam intimé diligebant. Ratione prœviâ ac naturali
sensu coopérante, videbnnt et intelligebant qiiod quid-
qiiid in mundo est vanitas est et afflictio spiritûs ;
undè soli Dec adhaerere volentes , et niundi hujus in-
quinaînenta vitare cupienles, de consllio eoruni qui
bonae voluntatis erant, divitias contemnenles, vene-
i-abilem paupertatem ordinis Cisterciensis amplexatae
sunt, et nndœ crucis dominicœ sequentes vestigia ,
criicem ejusdem ordinis nudo corde subeuntes, ut ar-
tlori paupertale arcerentur, pauperrimumlocumere-
mi vii'i Dei prsedieti intraverunt. Eccè quo modo istae
juvenculae inter filias Dei computandae sunt , quœ ut
ecclesiam Dei viventes in carne plantarenl, non œdi-
ficatam elegerunî, sed aedificandam et laboribus suis
construendam subierunt. In loco igitur dlo dictœ no-
biles soli Deo suam ingenuitatem consecrantes, tôt et
tanta perpessae sunt paupertatis discrimina, quod , si
ea per singulos articulos cHniimcrare vellem , timerem,
cùm adhùc quaedam earuin supcrstites sint , ne ex-
indè aliquod sibi assumèrent superciUum elationis,
et ventus turbinis ab aquiloue veniens exsufflaret mé-
rita quae in tbesauris dominicis merito debereut esse
recondita. Sed cùm, tanquàm in virum conslantem
cadere débet (juod in eas de caetero cadit, veiut in fir-
mo positae, in Deum cuncta reportare debout, cî^un
quidquid iiabeant ab eo acceperunt. Serviebant igitur
Deo die noctuquc, persistentes in laboribus et vigi-
liis , et Deus omnipotens gratiam apud bomines con-
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 277
ne sont que vanité et affliction de l'esprit. Voulant donc
s'attacher véritablement à Dieu , et se soustraire aux
souillures du monde , elles écoutèrent le conseil des
liommes de bonne volonté , et méprisant les richesses,
elles se vouèrent à la respeclablepauvretéderordredc
Gîteaux, suivant les traces de la croix nue de Jésus-
Christ, elles se soumirent, avec un cœur pur, aux ri-
gueurs de ce tordrepour s'éprouver par uue austère pau-
vreté, et entrèrent dans l'humble asile du saint ermite.
Ces jeunes filles doivent être comptées au nombre des
filles de Dieu, car pour se consacrer au service du Sei-
gneur,elles ne choisirent pas une église toute bâtie, mais
elles se soumirentà lui en élever uue à force de travail.
Ces nobles demoiselles se vouant tout entières à Dieu
seul , souffrirent dans ce lieu une si grande pauvreté ,
que si je voulais énumérer tout ce qu'elles eurent à
supporter, plusieurs d'entr'elles étaiit encore vivantes,
je craindrais d'exciter en elles un mouvement d'or-
gueil qui viendrait comuie un souffle de tempête , faire
disparaître des mérites qui doivent rester cachés parmi
les trésors du ciel. Mais Dieu envoie des épreuves à
l'homme courageux. Il en réserva à ces saintes filles ,
parce qu'elles étaient placées de manière à y résister.
Elles doivent donc reporter à Dieu tous les maux
qui les ont frappées, comme elles lui doivent tous les
biens qu'elles possèdent. Elles servaient le Seigneur
nuit et jour , travaillant et veillant sans cesse: et le
Tout-Puissant leur donnait sa grâce ici-bas, en atten-
dant la gloire i[a'il a promise dans le ciel à ceux qui
l'aiinent. D'aulres dames d'un sang illustre et qui
possédaient de grands biens, ayant entendu parler
de leur réputation de sainteté, méprisèrent le mariage
terrestre, et voulurent se consacrer de cœur et d'habit
2^8 ANNALES
ferebat eis in praesenli , qui gloriaia diligentibus se
reproniisit in fuluro. Undè aiiœ multae alli sanguinis
auuientes earum opinionem sanclam, qute inultis af-
lluebant cliviliis, contemncrites tenenas nuplias,
sponso qui in cœlls est perennis , menle , aclu et ha-
i)itu applicari voluerunt. Famâ igitur tanli nomiuis
ac lantœreligionis longé latèque diffusa , desiderabant
illam iiovcliam plantationem videre religiosi , ut eo
ampliiis igné caritatis ardèrent, quo erant ipsarum
sincerâ consolatione accensi. Saeculares et rcligiosi
congaudehantels, et congratulabantur bonis earum ,
et de virtutuni odore, acsi in agto Domini praepositi
essent, pluros eorum reficiebantur. Quid pluraPcœ-
pit locus earum certnm habere essentiam, undè eo
ordini Cislerciensi canonicè incorporato, abbatia,
proùt moris est, concreatur; imponitur quoque ei-
deni nomen Oliva, qui anteà locus eremi fuit appel-
lalus. Et verè Oliva recto vocabulo dici potest, quià
veri luminis et unctionis misericordiae iargitur uber-
tatem. Germinaverunt igitur campi eremi germen
odoris Israël, quià Domino nostro per divinam inspi-
rationem in filiabus Sion adhùc in stadio currentibus
superveniento, jàm, quasi revelatâ cordis facie, ip-
sum, prae amoris magnitudine, contemplantur.
DE HAINAUT. LIVRE XX, 2"^^
à l'époux dont l'éternelle demeure est le ciel. La
renommée de leurs vertus s'étant répandue de tous
côtés , les religieux désirèrent voir cette jeune pépi-
nière, pour qu'un si bel exemple enflammât leur zèle,
et pour qu'en même lems ils pussent apporter à ces
pieuses filles de sincères consolations. F. es séculiers,
aussi-bien que les religieux, se réjouissaient avec elles,
les félicitaient de leur bonheur , et plusieurs pro-
fitèrent de leurs vertueux exemples , comme s'ils
eussent été admis dans le domaine de Jesus-Christ. Que
faut-il dire de plus ? L'établissement de ces religieuses ,
ayant pris un certain accroissement , fut incorporé à
l'ordre de Cîteaux ; on y mit une abbesse , selon l'usage,
et ce lieu qui s'appelait auparavant l'ermitage , reçut
le nom d'abbaye de l'Olive (l).Il mérite en effet d'être
ainsi nommé à cause de la lumière de vérité et de la
douce onction dont la miséricorde divine a doué ses
habitans. Dès lors on vit germer dans les champs
de l'ermitage le bon grain d'Israël , car le Seigneur
s'étant manifesté aux filles de Sion , qui sont encore
aujourd'hui dans ce monde de péché , il leur est permis
de le contempler , grâce à la ferveur de leur amour.
(i) L'Olive , abbiiye de (îlles, dans les Pays-Bas, aujuiid'litii la
Belgique, diocèse de Cambrai, ;'i trois lieues de Nivelle, entre cette
ville et celle de Binclie. Elle est de l'ordre de Cîteaux , 011e de
Clairvaus , et fut fond.'e en 1220 ou 1240. On la nomme aussi
L'Hermitage. ( Dictionnaire de la Martinicre, art. Olive.)
28o VNNALES
CAPITULUM LXVIIl.
Oiidtl (|iiœtKim illar:ini inatrotia in iriilniiitate constitiila eremitam
prœ foribus fxisfcntrm ad se fccit ins^redi.
iNTERliœc, vir Dei filiarum suanimlumineetamorc
insignltus, tanto ampliùs et ferveuliùs diligehat eas,
quanto comprobavcr-at cum bonis ambulare esse tu-
tum. Fertur enim quocl multiim diligebat bonos et
honestos; undè, inter alios, cujusdam sanctae matronœ
vinclus erat spiritual! contubernio, quœ Maria de
Ogniaco noininabatur. Et dùm sic erat unitus, acci-
dit ut illa tandem extremâaegritudine laborarct. Dùni
vero morbus magis magisque cresceret, cognovit teni-
j)us adosse suae resolutionis. Nolens autem pia nia-
trouîi hujus miseriœ corpus deserere, nisi priùs spi-
riLuali dilecto consolationis obsequia prœstitisset, in
somniis apparuit non longe posito à loco in quo illa
jacebat, vocavitque euni ; et ille somno mirabili fac-
tus : videbatur enim ei quod suum corpus videret ex-
anime juxtcà se, ith quod indè mirabiliter miraretur.
Videbat enim et spiritum ipsius matronœ candidis-
sinio babiîu decor.Unm, sod in aliquâ parte ipsuni
vestimenlum dislinctum erat. Erat enim, ut ei vide-
batur, in oinni parle candidissinium, sed in parte an-
DE HAlNfi.UT. UVRE XX. aSï
CHAPITRE LXVIII.
Une pieuse dame étant malide, fait appeler près d^elle l'ermite
qui était près de sa porte.
Cependant l'homme de Dieu , illustré par l'attache-
ment de ces saintes filles et par l'éclat qu'elles répan-
daient sur lui , les chérissait d'autant plus vivement
qu'il appréciait davantage le bonheur de vivre dans
une vertueuse compagnie. On rapporte , en effet , qu'il
aimait beaucoup les personnes pieust's et honnêtes ;
aussi avait-il contracté une liaison intime , mais toute
spirituelle , avec une sainte dame appelée Marie
d'Oignies. Dans le tems qu'ils étaient unis par cette
vive amitié , cette dame fut attaquée d'une dangereuse
maladie , qui fit de jour en jour des progrès rapides.
Voyant approcher sa fin , elle ne voulut pas quitter
cette vie misérable sans donner quelque consolation
à son ami. Pendant qu'il était endormi non loin du
lieu où cette dame était couchée, elle lui apparut et
l'appela. Il eut alors un songe merveilleux , pendant
lequel il lui semblait voir auprès de lui son corps ina-
jîiraé, ce qui l'étonnait extrêmement. Il vit en même
tems l'esprit de celte pieuse dame vêtu de blanc; mais
son vêtement avait cela de particulier qu'il était par-
semé de fleurs dorées par devant et par derrière. Sur-
pris de cette distinction . il en demanda la cause à la
282 ANNALES
teriori et posteriori similiter aureis flosciilis consper-
sum; super quo inirabaliir homo Dei, quaerens ab eâ
quare hoc erat. Gui illa respondit : « Peractâ pœniten-
« lia ineà, quaiii, Domino permiltente, leviter perfi-
«ciaiii, ista vestis mea, qiiae in parte decoratur flos-
«ciilis aureis et in parte videtur eisdem flosculis des-
«tituta, unius et ejusdein similitudinis erit et colo-
re ris. » llle autem de tàm mirabili visione attonitus,
sonsit in spiritu illain esse in procinctu suae resolu-
tionis. Qui consurgens, celeriter vonit ad locuni ubi
illa jacebat. Venions auteni adjanuam, liberum non
potuil habere adituin. Matrona vero nominala in Do-
mino sen tiens illum advenisse, dixit ad illos qui ei
ministrabant : « Dico vobis, eremita ille sanctus prae
« foribus est, nec liberum potest habere ingressum.
«Rogo vos ut introducatis eum, ut ei loqui valeara
«antequàm de corpore exeam. » Qui hoc audientes
mirabantur quo modo adventum eremitae scire po-
tuisset. Euntes autem adhùc iu dubio positi, repere-
runt illum proùt sancta mulier illis dixerat. Ad ma-
nus aulem deducentes eum, adduxerunt ad proesen'
tiam inulieris sanctae. Consodenles vero colloqueban-
tur soli valdè dulciter, et inhiabant orc cordis pariter
in superna fermenta fonlis vitae. Vilesrebat itaquè
mundus isie inter verba eum delectationibus. Finito
itaquè spirituali colloquio, exultantes in Domino,
adinvicom valedicentes, ille ad propria remeavit, et
illa, non longe tempore peracto, sanctum Domino
spiritum reddidit. Cîim nec ipsas sanctas relationes
Jibenler audiant, et si forsitan audierint , pedeindis-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 283
sainte femme , qui lui répondit : « Après ma pénitence
« dont l'accomplissement me sera facile , grâce à Dieu ,
a celle robe que vous voyez ornée de fleurs dans cer-
« laines parties seulement , sera partout uniforme et
« d'une même couleur. » L'ermiie , frappé de celte
vision , comprit aussitôt que cette dame allait mourir.
11 se leva sur-lecliamp et courut à la chambre où elle
était couchée ; mais arrivé à la porte il ne put entrer.
La dame , avertie de sa présence par la permission
divine , dit aux personnes qui l'entouraient : « Je vous
« dis que le saint ermite est a la porte et ne peut entrer.
« Je vous prie de l'introduire , afin que je lui parle
o avant de mourir. » Les assistans ne concevaient pas
qu'elle eut pu deviner la présence de l'ermite. Ils lui
obéirent , sans ajouter foi à ce qu'elle disait , et trou-
vèrent elFectivement le saint homme comme elle le leur
avait annoncé. Ils le prirent par la main et le condui-
sirent auprès de la pieuse femme , avec laquelle il eut
une douce conversation. Tous deux désiraient ardem-
ment se purifier à la source de vie , et leurs paroles
exprimaient un profond mépris pour le monde et pour
ses plaisirs. Après cet entrelien , ils se séparèrent en
rendant g;race au Seigneur. L'ermite retourna chez
lui , et la dame , peu de tems après , rendit son ame à
Dieu. On n'écoule pas volontiers de saints récils, ou ,
le plus souvent , lorsqu'on les écoute , ou d'indiscrètes
interprétations, ou une coupable opiniâtreté, les font
mépriser et l'on ne daigne pas même en conserver la
mémoire. J'abrégerai donc pour satisfaire tout le
monde; les fidèles, en n'offrant à leur avide curiosité
qu'une relation succincte dont ils pourront plus facile-
ment se pénétrer, et les méchans , en leur donnant
moins long-tems l'occasion de se nuire à eux-mêmes.
u84 ANNALES
cretae tonsidçrationis et nialae voluntatis ronculceiit,
et , tanquàm imiTiunduin animal , ad memoriam pic\
recordatione ruminando non reducant; undèutrique
parti arbitror defcrendum , bonis videlicct cniulato-
ribus , ut pauca audita et intellecta atquc avide sunîpta
eitiùs incorporent; malis, ut quanto minus audierint,
tanto minîissuum incommodumeliccrepossint. Sanc-
tus itaquè liomo de quo revelationcni superiiis gessi-
mus, complctosuo agone, inslaurato etiàm locoquem
Deo in sudore vultûs sui et labore corporis dedica-
verat, corporis dissolutionem iinminere sensit : mem-
bra enim ipsius cor[)oris, qnod laboribus affecerat ,
adhîic in javentute positus, duo incommoda senec-
tutis videlicet et infîrmitatis facillimè defecerunt.
Ad exlremam igitur pervenit aegritudinem, quam diîi
non modicam susîinuit; in quîi, licèt corpore defice-
ret , tamen virtutecoiistantiaî in passione tantœ infir-
milalis roboratus spiritu proficiebat. Consobbatur
sibi datas in Christo filias, exhortans cas ad mundi
hujusmodi inquinamenta evitanda, dicens eis quià
non coronabitur, nisi «{ui légitime cortaveril. Per-
aclo itaquè cursu suo felici, attenuatoqut^ corpore et
maceralo iongâ, ut praelibatum est, infirmitate , anno
dominicae incarnationis mccxl , œtatis vcro suaeLxvi,
domno Guiardo episcopo Camer.îcensi , domno Eus-
taiio viro morigenato et notabili , cum Maria uxore
suà, religiosâ et honesta ac matronâ nobili, viven-
tibus, in loco viri Dei , in suo dominio existente,
aniicibili modo providnilibiis , mortem perdidit et
vitam iiivenit, qiiià solum vitnr dilrxit auctorom. Se-
DE II A IN ALT. LTVKE XX. 285
Le saint homme à qui fïit laite la révélation (]ue je
viens de rapporter, après avoir accompli sa mission
et achevé , à la sueur Je son corps, l'édifice qu'il avait
dédié au Seigneur, sentit que sa fin était proche. Son
corps , qu'il avait fatigué dans sa jeunesse par de rudes
travaux , ne put résister aux atteintes réunies de la
vieillesse et des infirmités. Au milieu des longues
soufiFrances de sa dernière maladie, il conserva un cou-
rage exemplaire, et sa fermeté d'ame semblait croître
avec ses douleurs. 11 consolait ses fiik-s en .Tésus-Christ,
en les exhortant à éviter les souillures du monde, et
leur rappelant que pour mériter la couronne il faut
avoir loyalement combattu. Ayant enfin touché le
terme de sa carrière, il succomba épuisé, comme je l'ai
dit , par d'excessives macérations. Sa mort arriva en
1240 , la 66^ année de son âge, au tems de Guyard,
évèquede Cambrai (l), d'Eustache , noble et vertueux
seigneur , et de Marie , son épouse , pieuse et vénérable
dame ; mais en moui ant il ne fit qu'entrer dans la vie,
parce qu'il aima toujours celui par qui nous vivons.
Il fut inhumé dans l'église qu'il avait bâtie de ses mains ,
en présence de ses saintes filles en Jésus-Christ, et
d'une honorable assemblée de fidèles des deux sexes ,
et à la plus grande gloire de l'indivisible Trinité dont
le nom soit célébré dans tous les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
(i^ Guyard on Gui ôe Laon , mort en 1247. (Voyez le tome \ llf ,
pages 4^7 et 4'39-
î»86 ANNALES
pultus est autem in ecclesiâ qiram idem propriis la-
boribus constriixcrat, assistenle conventu saacîuruni
suaruin in Domino filiarum populique promiscui scxûs
vencrabili comitatu, ad laudem etiàm individuae Tri-
nitatis^ cui est honor et gloria per infînita saecula
saecnlorum. Amen.
CAPITULUM LXIX.
Quôil Jolianna coniitissu per jiapam Iloitoiium r l cjiieiinlain le»ali:in
ac episropos tractareferit ergà regem l'ranronim pro redemptionc
Ferrandi.
Hisforè tomporibus, ciiràannum DominiMCcxviir,
XIX et XX, et pluries per aiiteà, Jobanna comitissa
HannoniœatqueFlandriae primo per papamllonoriuin,
deindè per quemdam legatuni cardinalem titiili Saiic-
tae-Ceciliae , postmodùm per episcopos Cameraoensem,
Tornacensem et Morinensem, apud Pbibppum re-
gem Francorum tractari fecit pro redemptione Fer-
nandi mariti sui; sed incassum, quià rex in suis car-
ceribns ipsum detineri gloriabatur. Deindè, mortuo
Pbilippo rege, dicta Jobanna comitissa apud regem
Ludovicum, filium dicti Pbilippi régis, itorùm per
papani Ilonorium, inediante cardiiiali tituli Sanclaj-
Ceciliae, et iterùm per dictes très episcopos Caméra-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 287
CHAPITRE LXIX
La comle.^SL' Jeanne, par renlrt-mise tlu pape Honorius , Je son le'gat
et de plusieurs e'vêqiies , traite avec le roi de France de la rançon
de Fernand.
Vers ce lems, pendant les années 1218, 1219, 1220,
el antérieurement , Jeanne , comtesse de Flandre et de
Hainaut, employa l'intermédiaire du pape Honorius,
puis celui de son légat , cardinal du titre de Sainte-
Cécile , et enfin celui des évêques de Cambrai , de
Tournai et de Térouanne , pour traiter avec Philippe,
roi de France , de la rançon de Fernand son mari ;
mais ce fut en vain , car le roi prenait plaisir à le rete-
nir en prison. Après la mort de Philippe , la comtesse
Jeanne fit reprendre ces négociations auprès du roi
Louis , fils de Philippe , par le pape Honorius , repré-
senté par son légat cardinal du titre de Sainte-Cécile,
et encore une fois par les évêques de Cambrai , de
Térouanne et de Tournai , afin que son mari fût mis
en liberté , moyennant rançon; mais le roi Louis jura
288 ANNALES
censem , Moriiienscm et Tornacenseni replicari fecit
tractatus, ul , assuniptis thesauris, (iicluni dolibcra-
rct Fernaiulum; secl juravit quod, ipso vivonte, nun-
qiiàm cxpediretur. Vcrùni tamen sub Luclovico nii-
tlùs tjuàin subPhiiippo rege tractabatur ; ssepiîis sub
Luclovico rege de ipso rumores audiebantur. His tein-
poribus florebat in rcgno Portngalliaî vir sanctus al-
que dévolus, ordinis fratrinn niinorum, Fernaudus
iiomiï)e, qui et sanctus vocatur nuiic Antonius; cu-
jus fama prœdicationis atque sanctitatis per totani
christianitatem convolavit. C.ujus famam dùm à ser-
vientibus cornes Fernandus audivisset, lœtitiâ mix-
t\mque mœrore in laclirymas resolutus, pahnas le-
tendit ad cœlum, gratiarum actiones referens omni-
potenti Deo, qui de patriâ suâ nativâ, depropriâ civitate
Ulixbonae, et do propriâ ecdesiâ et fontibus propriis
in quibus fuerat baptizatus, vir tantae famae , tantae
auctoritatisatquesanctitatisfuerateducatus. «O! » in-
quit, « infelicitatis casus ac infortunii! 6 iniuidialis
«félicitas et vana prosperitas niodernorum! 6 frauda-
« trix cordium et ininiica virlutum, spes avida domi-
« nandi' ô iratafortuiial quidagerede nie disposuistis,
« ut rnc in tantum conclnderetis opprobriuni , qui
asum Portugalliœ régis filius et tantarum terrarum
« gubernalor et haeres, detcntus in vilibus carceribus
«ad meuni dedccus seinpiternum? Et ilhnn sanctum
« vlnnnFernanduni, de conimuni plcbe educatuni, ad
«tantum perfectionis, sanctitatis et honoris gradum
« proveheretis , ut nuM-ito apud Doinininn et bonnnes
« ojus rcligionis fania supur omnes Portugallcnsos et
DV HAINAUT. LIVRE XX. 289
que tant qu'il vivrait, Fernand resterait en prison.
Cependant il était mieux traité par le roi Louis que par
son prédécesseur , et souvent on recevait de ses nou-
velles. A cetle époque florissait dans le rovaume de
Portugal un saint et dévot religieux de l'ordre des
frères mineurs, qu'on appelait Fernand , et qui est
aujourd'hui connu sous le nom de saint Antoine [tie
Padoue]. Le bruit de ses prédications et de sa sain-
teté se répandit dans toute la chrétienté. Le comte
Fernand en ayant entendu parler par les gens qui le
servaient, versa des larmes de joie et de tristesse , et,
les mains levées vers le ciel , rendit grâce à Dieu d'avoir
fait naître dans sa patrie , à Lisbonne , et sur les fonts
de batéme où lui même avait été batisé , un homme
d'un si grand nom et d'une vertu si éminente. « O dé-
« plorabie sort, » s'écria-t-il, « ô néant des félicités hu-
« maines ! Ambition trompeuse et ennemie de toute
« vertu ! Fortune cruelle ! à quels malheurs m'avez-
« vous réservé? à quel degré d'opprobre avez-vous fait
« descendre le fils du roi de Portugal , le maître , l'hé-
« ritier de tant de biens , en le laissant languir dans
«d'obscurs cachots à sa honte éternelle? Cependant
« vous avez fait sortir de la classe populaire ce saint
o homme Fernand pour l'élever à une si haute perfec-
« lion , à une si éminente vertu , qu'aujourd'hui sa
o renommée l'emporte, auprès de Dieu et des hommes
«de sa religion, sur celle des plus illustres perso-
« nages du Portugal et de l'Espagne. O Portugal I tout
" ce que Fernand , ton infant , a fait jaillir sur toi
« d'opprobre et d'infamie , le frère mineur Fernand ,
«ton illustre docteur, t'en a dédommagé! » Telles
étaient les plaintes que lui arrachaient queUjuefois
XIV. ,9
ago ANNALES
«Hispaiios Iransceiulcret et luceret! O Portugallia,
«(inlcqnid in me Feinando infante tuo opprobrii et
« infamiaî suscepisti , in Fernando fratre minore, doc-
te tore tuo, recuperasti !» Sic etcnim saepiiis lamentis
et doloribus cordis anxiabatur innumcris. Proposait
tandem in corde suo ut supplicari facerel domino régi
quatenîis perniilleret fratres minores ad ipsum acce-
dere , ad cerlos rumores audiendos de dicto sancto
])atre Fernando. Rex Ludovicns, considerans Fer-
nandi comitis lamentationem alque dejectionem, fra-
trmnque simplicitatem et devotionem , elegi fecit qua-
tuor fratres inter cœteros conventûs Parisiensis, qui
hini et bini omni die, horis certis, ipsum visitarent;
qui eorum moribus, praedicationibus, servitiis et
exeniplis usquè adipsius deliberalionem in virtutibus,
bonis, et spiritualibus nutrimentis ipsum confove-
rent : quod et factum est. Uis igitur temporibus flo-
ruit beatus Cbristi confessor Antonius, qui antè in-
gressum ordinis fralruni minorum Fernandus dice-
batur. Hic igitur floruit sanctitate vilaeatque doctrinae,
in provinciis tàin llispaniœ , Portugalliœ, Castellae ,
quàm etiàm ïusciae et Apuliae, et ferè per totam Ro-
maniolam atquc Lombardiam. Qui tandem Paduœ
vocatus à Domino spiritum illîic Deoreddidit. Quem,
crebrescentil)us miraculis, Gregorius papa nonus,
acclaniantibus etiàm populis cum clero univcrsodic-
tarum nationuu), calalogo sanctorum Paduœ ascripsit.
Quibus etiàm temporibus, dominus Alardus de
Strepy miles, dominus d'Andregnies, mutuo assensu
Idaeuxoris suœ, fundavit et dotavit ecclesiam fratrum
DE IIAINAIJT. LIVRE XX. 29 1
ses infortunes. Enfin il forma le projet de clemander
au roi la permission de faire venir près de lui des frères
mineurs, afin qu'ils pussent lui donner des nouvelles
certaines du saint père Fernand. Le roi Louis ayant
éjjard aux prières et aux malheurs de Fernand, et con-
sidérant la simplicité et la piété des frères mineurs, fit
choisir dans tous les couvens de Paris quatre de ces
frères , qui venaient deux à deux le visiter chaque jour
à certaines heures , et qui , par leurs pieux entretiens ,
leurs prédications et leurs exemples, le soutinrent elle
consolèrent jusqu'à la fin de sa captivité. Alors floris-
sait le saint confesseur de Jésus-Christ Antoine, qui ,
avant d'entrer dans l'ordre des frères mineurs , s'appe-
laitFernand. Il était célèbre par sa sainteté et par son
savoir , non-seulement dans toutes les provinces de
l'Espagne , du Portugal et de la Caslille , mais dans la
Toscane, dans la Pouille et dans presque toute la
Romagne et la Lombardie. Enfin , ayant été appelé par
le seigneur à Padoue , il y rendit son ame à Dieu.
Après sa mort , il opéra tant de miracles que le pape
Grégoire IX le mit au rang des saints à Padoue , aux
acclamations des peuples et du clergé de toutes les
nations. En ce tems là Alard de Strepi , chevalier ,
seigneur d'Andregnies , avec le consentement d'Ide,
sa femme , fonda et dota l'église des frères de la Tri-
nité sur la montagne dudit Andregnies. Il l'avait
d'abord fondée dans les bois d'Andregnies , près de la
fontaine du Maréchal, mais comme elle était trop éloi-
gnée , il la transporta sur la montagsie d'Andregnies
en 1220.
292 ANNALES
de Triiiitato in monte dictae villae d'Andregnlcs ; quani
((uideni ecclesiam priùs incœpcrat fundare in neniori-
bus d'Andregnies, in partibus nemorum, in qua fons
rlu Mareschiel situatur : sed quià ninns distabat ,
ideo transtulil eani in dicto snonte d'Andregnies, anno
videlicet Domini Mccxx(i).
CAPITULUM LXX.
QiiùJ snncfns Franciscus conciliura fralrum ordinis jnxfà Assiziiini
convocavit.
Imperantïbus mundo, et praecipuè in Dei ecclesiâ
Innocentio papa tertio , in Ronianorum imperio Ot-
tone hujus noniinis quarto , et postmodùm Fredcrico
hujus nominis secundo in eodem imperio succedente;
inFrancorumregnoPliiiipporegeconquisitore, in An-
glorum regno Johaniie , in Brabantiâ Henrico duce, in
Flandria simul et in Hannonia comité Fernando, conre-
gnantibus; fuerant jàm, Dei prœviâ dispensatione, fra-
tres ordinis fralrum minorum pcr orbem uni versuni de-
nomiiiati, disseminati, aliqui interSarracenos, aliqui
interGraecos et Turcos, aliqui inter Christianos; sic-
Ci) Apri''S ce chapitre on Iroiivc dans le manuscrit i"i jien prrs uni;
()aî;t' laissée en blanc; mais il ne manque ii(Mi tlaiish; IcTitc. Le cha-
pitre rpii suit commence un anlri; livre, le XXI*", dans l'ancienne
traduction française.
i»li HAINALT. LIVKi. XX. 0,C\.)
CHAPITRE LXX.
Saint François cmvoqtip un cliiipitre des frères de son oiJh;
à Assise.
Dans le tems que le pape Innocent III gouvernait
l'église de Dieu, et sous les règnes d'Othon IV, puis
de Frédéric H, empereur des Romains, de Philippe-lc-
Conquérant , roi de France, de Jean, roi d'Angleterre,
de Henri, duc de Brabant, et de Fernand , comte de
Flandre et de Hainaut, les frères mineurs étaient, par
la volonté de Dieu, dispersés dans tous les pays de la
terre ; les uns chez les Sarrasins , les Grecs et les
Turcs ; les autres parmi les Chrétiens. Comme ils
étaient déjà très-nombreux, le frère François convo-
(|ua pour la première fois le chapitre général de l'ordre
à Sainte-Marie de Portioncule près tl'Assise , afin de
régler la portion d'obéissance de chacun selon la répar-
tition que la divinité en avait faite sur cette terre de
misère ; et quoique , dans ces assemblées , on ne trouvât
pas toutes les choses nécessaires pour une réunion qui
y.C)\ f ANNALES
(jiu;,prœ(liclorinntcnij)oribus,inulliplicatisjàmfratri-
bus, cœjîit frater Franciscus sollicitiùsin loco Sanctœ-
Mai'iae de Portiunculâ jiixtà Assizium fratrf:sad géné-
rale" capitulumconvocare, utinfuniculo distrlhutionis
(liviiiae in tcrrà paupertatis cormn nnicuique distri-
biieret ol)edientiœportionem , ubi, licèt omnium ne-
cossariorumcsset penuria,fratrumquemultitudo ultra
quinque millia conveuirct, abquando, divinâ tandem
opitulanio clcinentia, et victûs sulficicntia supererat,
et salus concomilabatnr corporea , et spiritualis ju-
«unditas affluobat.
CAPITULUM LXXl.
()ii(iil diniD Mc.cxv primo apparueriinf IVatres minores in |)artil)ii?
Hanni)ni;r.
PnocESsu quoque temporis, detuncto Innocent io m",
et sibi Honorio in episcopatu Romano succedente;
anno suae intronizationis ii" complète; vivente sancto
Francisco, anno suaeconversionis xii", anno viii^an-
tequàm spiritum Deo rcdderet; anno videlicet domi-
nicae incarnationisMCCxv°, velcirciter; primo apparue-
runt fratres minores in partibus Hannoniae in villa
Valencenensi; etfueruutscxin numcro,laiciquatuoret
sacerdotesduo, là tratre Pacifico, primo Franciaeminis-
tro, illùc dcslinati , et ab cpiscopo Attrcbatensi , qui
DE IIAINAUT. LIVRE \X. 205
était de plus de cinq mille personnes , la clémence di^
vine permettait que les frères eussent toujours dos
vivres eîi abondance , une santé parfaite , et l'esprit
joyeux.
Obsfrvation. Dix ans apris l'institution de son ordre, c'est-à-'lire
en 1219, François d'Assise tint le fameux chapitre j^ene'ral dit tles
JYaltes, parce «[ue les relif^ieux qui y assistèrent furent loges sous
des cabanes forme'es avec des nattes dans la campagne, autour du
couvent de la Portioncule. Nous apprenons de saint Bonaventuro
et de quatre compagnons du saint , qu'il s'y trouva cinq mille reli-
gieux^ il en était reste un certain nombre dans chaque couvent.
(Godescard. Vie de saint François d'Assise , le \ octobre. )
CHAPITRE LXXl.
Les frères mineurs paraissent pour la première fois dans le Hainaut
en i2i5.
Après la mort d'Innocent III , et la seconde année
du règne de son successeur Honorius , la douzième de
la conversion de saint François, et la huitième avant
sa mort, c'est-à-dire en 1215 , ou environ, les frères
mineurs parurent pour la première fois en Hainaut ,
dans la ville de Vaienciennes. Ils étaient six, quatre
laïcs et deux prêtres , envoyés par le frère Pacifuiue ,
premier ministre de France ; et ils lurent reçus avec
honneur et respect par l'évèque d'Arras , qui les avait
vus à la première croisade contre les Albigeois. Le
0.g6 ANNALES
liali t's vuleiat iii cnitosignatione pcimahâfactâ contra
Alhigcnscs, lioiiorificè et clevolè, cùiii decentiâ, suiit
suscepli. Hoiuin siquideiii frafrum diictor et rector
orat frater Giiillermus , qui poslmodîitn fuit cusios
priîniis custodi.T Sancli-Quintini , proùt tcstatur epi-
taj)hiuin : vir uticiue magna; sanctitatis et religionis.
Hic frater (iuillonnus jacet inhumains in ccclesiâ
caiionicorum Sancli-l'ursei in Perona , sub tuniba la-
pidta , coiicavalà et sculpta, juxtà tunibain régis
Karob Pii. Su|)er vero tumljam dicti fratris sic inscri-
bilurcircunifcrentialiter : Chigist frères JVillaumes^
premier custode de Saint- Quentin et des parties
entour^ qui trespassa en l'an de t incarnation IVotrc
Seigneur mcc trente et sept. Recollegit autem dictos
fratres, ad cpiscopi Atrebatensis mandatum , quidam
sacerdosJobanncs Sauvages nominati)s,decanu.s(;ln'is-
tianitalis Airebntensis , Deo devotus , in quadam domo
quae diciturMons-Capelloe lenïporibus modernis, juxtà
Valencenas . extra portam Pissote, in parochiâ Sancti-
Vedasti. In quâ domo, secundùm sancta; paupertatis
normam, in laborc mnlto et in paupcrJnte evangelica
victitabant, magis lachrymariim imbribns (juàm dcli-
ciarum panibus refici satagentes. Vacabant eninj ibi-
dem divinis precibus incessanler, menlaliter potiîis
<juàm vocaliler, studio intendentes orationis devota\
Pro eo quod nondùni ecclesiasticos libros habcbant
in quibus posseat boras canonicas decantare, praeter
solum brcviarium ad usum duorum sacerdotum reser-
valum , loco tamen illorum librum crucis Cbristi
contiHuatisaspectibusac uoctibusrcvolvebant, exem-
DE llAliXAUT. LIVRE XX. 2()^
chef et le conducteur de ces religieux élail le frère
Guillaume , qui fut depuis premier custode de la cus-
todie de Saint-Quentin , comme on le voit par son épi-
taphe. C'était un homme d'une sainteté et d'une veriu
éminenles. Il est inhumé dans l'église des chanoines
de Saint-Foursi de i 'éronne , sous une tombe de pierre
creusée et sculptée , près de celle du roi Charles-le-
Simple. Autour de ce tombeau on lit cette inscription :
Chi gist frères TVillaumes , premier custode de SairU-
Quenlin et des parties entour , qui trespassa en Van de
V incarnation Noire Seigneur ncc trente et sept. Ces reli-
gieux furent recueillis , d'après l'ordre île l'évêque
d'Arras , par un pieux prêtre nommé Jean Sauvage,
doyen de la chrétienté d'Arras , dans une maison ap-
pelée aujourd'hui le Mont-de-la-Chapelle, près Valen-
ciennes , hors de la porte Pissotte , dans la paroisse de
Saint- Vaast. Ils vécurent dans cette maison , selon les
règles d'une sainte pauvreté, au milieu des travaux et
des privations évangéliques , plus occupés de verser
des larmes que de se nourrir du pain de délices. Ils se
livraient sans cesse à la prière , plutôt mentalement
qu'oralement , et ils s'adonnaient tout entiers à cette
sainte occupation. Comme ils n'avaient encore aucun
livre d'église pour chanter les offices , à l'exception
d'un seul bréviaire , qui était à l'usage des deux
prêtres , ils y suppléaient en tenant les ieux fixés jour
et nuit sur la croix de Jésus-Christ , à l'exemple et sui-
vant les instructions de leur père saint François , qui
leur avait coniinuellemeni parlé de la croix de Notre-
Seigneur. Et , selon la règle qui leur avait clé donnée
par le pape Innocent et confirmée par Honorius . les
laïcs disaient vingt-quatre Pater pour les matines ; cin({
à laudes ; sept à prime , tierce , sextc et nonc ; douze
298 ANNALES
plo patris Fraacisci et eloquio cruditi , qui jugitor
fecerat eis de Cliristi cruce sermoncm. Et juxtà regu-
lam ab Innocentio papa eis datam et approbatam , et
poslmodîiin ab Honorio confirmatam , laici dicebant
viginti quatuor Pater iioster pro niatulino ; pro lau-
dibus quinque; pro prima, tertiâ , sextà, noiiil, pro
quâllbet istarum septem j pro vesperis duodecim , et
pro completorio septem , et orabant pro defunctis.
GAPITULUM LXXII,
De translatione frafnim à Montc-Capell.x ad locum Sancti-Bartho-
lomaci.
DocDERAT enim eos frater Franciscus orare , di-
ccndo Pater noster et Adoramus te, Christe ^ ad
omnes ecclesias tuas , et benedicùnus tibi , quià per
sanctam criicem tuam redemisti miindum. Docuerat
insuper eosDeum laudare in omnibus et ex omnibus
creaturis, bonorare etiàm praecipuâ reverontiâ omnes
sacerdoles, fîdoi quoque veritatem secundùm quam
romana sancta tenet ecclesia , et firmiler crederc et
simplicité!' confiteri. Servabant deniquè patris man-
data et ejus documenta per omnia ; et ad omnes eccle-
sias et cruces quas è longinquo viderc poterant, juxtà
dictam sibi normain , orantes liuinilitcr se prosterne-
DE HAINALT. LIVRE XX. 299
à vêpres et sept à compiles ; et ils priaient pour les
trépassés.
CHAPITRE LXXII.
Les frères mineurs sont transfères du Mont-tle-la-Chapelle à Saint-
Rarthëlemi.
Frère François leur avait enseigné , en effet, à dire
dans leur prière : Noire Père et : Nous vous adorons ,
6 Jésus-Christ \ dans toutes vos églises ., et nous vous
bénissons parce que vous avez racheté le monde par votre
sainte passion. 11 leur avait appris surtout à louer Dieu
sur toutes choses et dans toutes ses créatures, à hono-
rer particulièrement tous les prêtres, à garder cons-
tamment et à confesser avec simplicité la véritable
foi , selon l'église de Rome. Ils exécutaient en tout
les ordres de leur père. Selon la règle qu'il avait
établie, ils ne manquaient jamais de se prosterner
en priant lorsqu'ils voyaient de loin une église ou une
croix. Leurs paroles, quoique simples , n'étaient point
50O ANNALES
hant. Erant autoiii ooriim eloquia , licèt simplifia,
non tanien inania ncc risn cligna , scd virlutc Saneti
Spiriliis picna; orant nuulnlas cordis pcnctrantia , lit
in voliementcm stuporom audienics convcrtcrent .
Videhantur auteîn intnontibus esse domines alteriûs
sœculi , quippèqui mente ac facie in cœlum sempcr
intenti omnes suisùm trahere nilebantur. Tli siquidem
tanla disciplina: rigiditatecarnem crucifigehant. cuni
viliis motus sensuales tanta frenabant modestiœ lege,
ut vix necessaria sumerent sustentationi naturae: nam
cocta cibaria sanitatis tempore vix admittebant et
raro , admissa vero multi eorum aut comniixtione ci-
norum iterùm faciebanl amara, aut aquei superinfu-
sione liquoris ulplurimùm reddebant insipida. Nuda
humus utsœpiùs lectus erat lassalis corpulis , quando-
que cervical lapis vcllignum; vestisquesimplex,rugo-
sa ethispida, proco quodexperientiâ certadidiscerant
hostesduriset asperis in fugam converti, delicatisau-
tem et moUibus ad tentandum fortiiis animari. Eccle-
siam deniquè parochialem Sancti-Vedastihumiliterac
devotèfrequentabant , et cùm eorum aliqui viam uui-
versaî carnis ingrediebantur, in eâdem dicta ecclesiâ
tumulabantur.Paucispostmodùmevolutistcmporibus,
annovidelicetDominiMCCXix , populus fervore devo-
tionisergîidictosfratresnimiimisucccnsuSjCernensloci
frali'um ineptitudinem niultipliceni , in loco saniori el
aptiori, non multùni remotè ab eis, eleemosynis com
niunibusprocuratorespauperumconventulumconstru-
xerunl , el in honore saneti Bartholomœi , qui omniaus-
quèad pellem'propterChristunulcreliqucrat, necnon in
DE IIAINAUT. LIVIIE XX. OO I
vaines ni dignes de moquerie , car elles étaient inspi-
rées par le Saint-Esprit; elles pénétraient au fond des
âmes , et on éprouvait une admiration mêlée de surprise
en les écoutant. On eût dit que ces hommes étaient
d'un autre siècle , tant leur esprit et leurs ieux étaient
fixés constamment vers les choses du ciel. Telle était
leur ardeur à mortifier leur chair et à réprimer par
la modestie les mouvemens sensuels , qu'ils pre-
naient à peine la nourriture nécessaire à leur exis-
tence. A moins qu'ils ne tussent malades, Ils nefesaient
presque jamais usage d'alimens cuits, ou, lorsqu'ils
en prenaient , ils y mêlaient des cendres pour en rendre
le goût désagréable , ou de l'eau pour les rendre insi-
pides. La terre nue servait souvent de lit à leurs corps
fatigués ; ils reposaient leur tête sur une pierre ou sur
un morceau de bois , et n'avaient qu'un habit simple
et grossier , parce qu'ils savaient par expérience qu'une
vie austère et dure éloigne l'ennemi du genre humain,
tandis que le luxe et la mollesse nous exposent à ses
tentations. Ils fréquentaient pieusement l'église parois-
siale de Saint-Vaast , et lorsque l'un d'entr'eux venait
à mourir, on l'enterrait dans cette église. Peu de tems
après, en 1219 , le peuple, qui était animé d'une dévo-
tion fervente envers les frères mineurs, voyant tous les
inconvéniens du lieu qu'ils habitaient , en choisit un
autre plus sain et plus convenable , non loin de là , et
les pourvoyeurs des pauvres, avec les aumônes qu'ils
recueillirent, construisirent un petit couvent qu'ils
dédièrent à saint Barthélemi, qui donna tout, jusqu'à
sa peau, pour Jésus-Christ, etàsainleMarie-Madelène,
qui mérita par ses larmes et sa pénitence le pardon de
Notre Seigneur. Ensuite , avec le consentement des
évêques de Cambrai et d'Arras, et du patron, le prieur
5o2 ANNALES
honorem sanctae Mariae Magtlalonœ, quse, propter
lacliryinas et pœiiitentias, Ciiristi gratiam promerue-
rat , altaie et ecclesiain dedicari fcceriint. Postmodùiri
de voluntate , consilio pariter et assensu revcreiido-
ram episcoporum Cameracensis et Atrebalensis,ncc-
noQ et patroui prioris Sancti-Salvii , gratiâ Spiritûs
Sancll praeeunle, ad prœdictuni locum, sancti videlicet
Bartholomœi,aniiOMCCxxii°, sefratresconvenliialiler
transtulerunt, ad fratrum supplicationein, prius de-
positisetdestructisaliquibus aedifîciis ruinosis.Manse-
rant autein in prœdicto loco, qui nunc dicitur, Mons-
Capellœ, per septennium, et circà annum mccxxii ad
locum Sancti-Bartholomœl fratres se transtulerunt.
Ignoscente itaquè apud nuiltos virorum Dei làm doc-
trinaî simplicis veritate quàm vitae, cœperunt ipsoruni
exemple viri quidam ad pœnilentiam animari, et eis-
dem , rejeetis omnibus, liabitu vitâque conjungi.
Quorum primusextitit praedictus venerandusdominus
Jobannes Sauvages, decanus cbristianitatis, qui eos-
dem fratres in propriâ domo receperat: nàm et domum
et locum et omnia quae videbatur babere in manibus
gubernatorum pauperum derelinquens, cœtui siin-
plicium fratrum totaliter se submisit.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 3o3
de Saint-Sauge, et par la permission duSaint-Esprit, les
frères mineurs transportèrent leur couvent dans cette
église, nommée Saint - Barthélemi , en l'an 1222 ;
après avoir démoli , à leur prière , de vieux bâtiraens
qui tombaient en ruines. Ils avaient habité pendant
sept ans le lieu qu'on appelle aujourd'hui le Mont-de-
la-Chapelle , et ce fut vers l'année 1222 qu'ils allèrent
s'établii- à Saint-Barthéleaii. La réputation de vertu et
de simplicité des frères mineurs s'étant bientôt ré-
pandue, plusieurs personnes résolurent de suivre leur
exemple , et de tout quitter pour adopter leur règle et
leur habit. Le premier qui se réunit à ces religieux fut
le vénérable Jean Sauvage, doyen de la chrétienté,
qui les avait reçus chez lui : il abandonna sa maison , et
tout ce qu'il possédait aux gouverneurs des pauvres,
et se soumit entièrement à la modeste règle des frères
mineurs.
5o4 ANNALES
(]APITULUM LXXIIl
Qnùil in codein loco uliqui nattas, alii spoitas, alii panoos, et
aliqui iibros componebnnt.
CcœpiT et hoc Christi vinea germinarc germen
ofloris Domini , et, productis ex se lloribus suavitatis
lionorisqiie et honcstatis , uberes fructus afferre : iihni
exeinplaritatis ipsorun» fervore succensl quampliirimi
secunclîim formam à fratre Francisco acceptani novis
se pœnltentiœ legibus vinciebant , et vinculis obe-
flientiae paupertatis et castimoniae se voluntariè sub-
mittebant. Faciebat quoque sancta paupertas, quam
solam (leferebant pro sumptibus , ipsos ad omnem
obedientiain promptes, robustos atl laborem et ail
itinera expeditos; et quià nihil terreni habobant^
niliil pos.sidebant, nihil nisi Deum amabant, nihilque
timebant amittere: securi erant ubique, nuHo pavore
susponsi , nullà cura distracti , tanquàm qui absque
mentis turbatione vivebant, et sine soUicitudine (hem
crastinum et hospitium serotinum exspectabant. MuUa
quidem eis in diversis partibus patriœ inferebantur
convitia tanquàm personis abjectis, despicabilibus et
ignotis; vorùm amor evangelii C.hrisli adeo ipsos pa-
tientes effecerat , nt qunererent poliîis ibi esse tibi per-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 5o5
CHAPITRE LXXIII.
Ils s'occupent , les uns à faire d;s nattes , des paniers , ou de la
toile, les autres à composer des livres.
La vigne de Jésus-Christ commençait donc à se pro-
pager, et les fleurs de vertu et de piété qu'ellcavait
produites donnaient déjà des fruits abondans. En effet,
une foule de fidèles, entraînés par l'exemple des frères
mineurs , adoptaient , pour se livrer à la pénitence,
la règle établie par saint François , et se soumettaient
volontairement au joug de l'obéissance , de la pauvreté
et de la chasteté. Cette sainte pauvreté , seul bien qu'ils
apportassent, les rendait plus disposés à l'obéissance ,
plus durs au travail et à la fatigue des longs vovages ;
comme ils ne possédaient rien sur la terre , ils n'ai-
maient que Dieu seul, et n'ayant rien à perdre, ils
étaient en sûreté partout , sans qu'aucune crainte vint
les troubler, sans qu'aucun soin pût les distraire, et
toujours exemts d'inquiétude, iis attendaient avec
calme le gîte du soir et la journée du lendemain. Il leur
arrivait bien d'être traités souvent, dans le pays,
comme des gens inconnus ou de peu de considération ;
mais leur attachement à l'évangile de Jésus-Christ les
avait rendus si patiens , qu'ils aimaient mieux souffrir
la persécution que de rechercher la gloire du monde
XIV. 20
ÔOÔ ANNALES
secutionem palerentur in corpore, qujjm ubi , cog-
iiitâ sanctitale ipsoiimi. inundano possciit glorlari
favore. Ipsa quoque reruin penuiia superabundans
eis videbatur ubertas, el ulplurimùni de laboribus
manuum victitabant. Porro aliqui nattas compone-
bant, aliqui sportas et cophinos complicabant, aliqui
pannos consuebant , aliqui libros conscribebant et
ligabant; reHqui vero divinis oralionibus vacabant,
et sic laborantes fideliter et devotè , otium excludentes,
quod videbatur eis aniinae ininiicum , spiritum devo-
tionis confovebant.
CAPITULUM LXXIV.
Oiiôtl domina Johanna misit. giilH;rnatorcm smim Valcnccnas, t-l
iH<*, videns fratres, vcluit dare )>nc(iniam, sed nolnertint.
■•.(■■
, PtOST annos aptein aliquotos à translatione prima-
ria fratrum, diim adhùc nioram trahirent ia conventu
Sancti-Bartbolomaei , accidit ut Jolianna Flandriae ac
Hannoniae comitissa suum niitteret gubernatorcni ,
dominuin videlicet de Materne, militeni notabilem;
ad villam suam Valencenensem pro negotiis patriarum
ac villae expediendis. Conligit una dierum ut dictus
gubernator, dùm cuin muitis prospiceret operarios,
ceinentarios, architeclores et cœteros qui fundamenta
DE HAINAUT. LIVRE XX. Sot
en fcsant connaiire leur sainteté. La privation était
devenue pour eux une jouissance, et la plupart viveient
du travail de leurs mains. Les uns fesaient des nattes ,
des paniers ou des corbeilles, d'autres de la toile;
quelques-uns écrivaient ou reliaient des livres, tandis
que le reste de la communauté se livrait à la prière; ainsi
par ces pieux travaux, ils évitaient l'oisiveté qu'ils
regardaient comme l'ennemie de l'ame , et entrete-
naient l'esprit de religion.
CHAPITRE LXXIV.
La comtesse Jeanne envoie à Valenciennes son gouverneur, qui
offre de l'argent aux frères mineurs , mais ils le refusent.
Quelques années après la première translation des
frères mineurs , et lorsqu'ils étaient encore dans le
couvent de Saint-Barthélerai , Jeanne, comtesse de
Flandre et de Hainaut , envoya à Valenciennes son
gouverneur, le seigneur de Materne, puissant cheva-
lier , pour y traiter les affaires du pays et de la ville.
Un jour que ce gouverneur , accompagné de plusieurs
personnes, regardait les ouvriers, maçons et archi-
tectes , qui étaient occupés à poser les fondemens
du béfroi, au coin du marché de la ville de Valen-
3f)8 ANNALES
hclloforii in cono fori diclae villae Valenccnensls jace-
bant ; prospexit ex adverso quemtlam de fratribus
niinoribus conventûs Sancti-Bartbolomei humililer
clcoinusynain interroganlem , et à circunistaiitibus
pctllt (juisnam et cujus iiationis esset ille niagnus et
robustus religiosus. « Vir, » iiiquit , « utique vidctur
« fortis et elegantis staturœ , strcnuus et in gestibus
<f malurus, sed in liabitii truncatus; vilis et deformis
« mihi rnuhùm apparet. Advocetiir, et denius sibi
« eleeniosynanj.wCùui autem per querndam nuntialum
fratri fuisset quod ad dominum gubernatoreni acce-
deret , ipse humililer et devotè obedivit mandatis ;
sed ciim sublevâsset oculos in gubernatorcm , et di-
iigenter ipsum intuitus fuisset, frater faciem coope-
rieus immédiate sine pluri recessit, dicendo : « Pecu-
« nias aliqiio modo non iccipiam. » Et cùm pecunia
fuisset sibi pro eleemosyuâ transmissa, velut pulverem
vilipendit , et , quamcitiiis potuit , ad couventum pro-
peravit ; et ad gardianum accedens, concept um animi
sui totaliter detegens, consuluit gardianus quatenùs
favoi'em et mundaiiam gloriam taiiquhin pestiferum
vcnenum non solùm prose, vetùm etiàm pro fratribus
suis qui cuncta propter Deum dereliquerant, omnino
subterfugerct , et ad fratrfs Sancti-Vincenlii juxtà
Altrebatum (juamcitiùs properaret. Quod et fecit. In-
terea cœpitgubernator diversis cogitationibusagitari,
et (le statu fratrum itlorum et de modo vivendi eorum
perquirere, et maxime quisnam esset ille et cujus
nominis, qui ab ipso, demississic oculis, rccesserat.
Affiiit (jui (liceret : « Viri illi sunt simpliccs et idiotie,
DE IIAINAUT. LIVRE XX, ÔOQ
ciennes , il vit en face do lui un frère mineur du couvotit
de Saint - Barthélemi , qui demandait humblement
l'aumône, et interrogeant ceux qui ientouraieni , pour
savoir de quel pays était ce grand et robuste religieux :
« Cet homme , » dit-il , « me paraît vigoureux ; sa taille
<( est belle, ses gestes sont graves et posés; mais ses
a vêtemens bizarres me semblent pauvres et grossieis.
«Appelez-le, et fesons-lui l'aumône, m Le Irère,
mandé auprès du gouverneur, obéit humblement , et
se rendit devant lui ; mais, l'ayant examiné attentive-
ment, il se couvrit le visage, et s'éloigna aussitôt en
disant : «Je n'accepterai point d'argent. » Et, comme
on voulut lui porter cet argent, il le repoussa avec
mépris et se liâta de regagner son couvent. En arri-
vant, il alla trouver le père gardien et lui confia son
projet. Le gardien lui conseilla de fuir comme la peste
la faveur du monde , non-seulement pour lui , mais
pour tous ses frères qui avaient abandonné tous leurs
biens pour l'amour de Dieu , et de se retirer au plus
tôt auprès des frères de Saint-Vincent, près d'Arras ;
et le religieux suivit ce conseil. Cependant le gouver-
neur, agité par mille pensées diverses , s'informa des
statuts des frères mineurs et de leur manière de vivre,
et voulut savoir surtout le nom de ce religieux qui
avait fui brusquement sa présence , en détournant les
ieux. Quelqu'un lui dit alors : a Ces hommes sont sim-
tt pies et idiots ; ils vivent du travail de leurs mains ou
<i des aumônes qu'on leur fait ; ils s'appliquent à imi-
o 1er les apôtres, méprisent le monde, s'ii'.fligent de
«continuelles macérations, et servent Dieu dans la
« simplicité de leur cœur, en suivant les principes de
« la vertu et se livrant , selon leur pouvoir, aux ani-
a vres de miséricorde. Quant au frère dont vous nous
5 10 ANNALES
« de labore manuuin oorum et pnrt'im eleemosyiiis
« parce et devotè viventes, vitam apostolicam sec-
<f tantes, mundum despicientcs, corpora propria ma-
« ecrantes, moiibus bonis adhaerentcs , misericordiae
«opéra exsequentes proùt possunt, in simplicitate
« cordis eoriim Domino servientes. Fratrem vero de
" qiio quaeritis cujus patriae aut nationis, aut cujus
a vitœ antè iiigrcssionem suîc religionis extiterit,
«ignoramus, nisi quià credimus esse nationis Flan-
M driœ, et fraler Johannes li Nattiers à suis coiifra-
« trihus appeilatur; nattas enim subtiliter compo-
« nere consuevit. Duas quidem magnas cicatrices et
o profundas vulnerum habet in facie , quarum una
« descendit à fronte per superciliiim in oculum dex-
« tcrum ; alia vero transversaliter est in fronte. »
Quod audiens gubernator, mixtus stupore et extasi,
lotus cogitativus obmutuit : recognoscebat autem
signa illa. Qui statim ad hospitium suum properans,
secrète misit pro dicto fralre, ut ad suî prœsentiam
({uamcitiùs perveniret. Responsum fuit nuntio quod
fraler quem petebat à conventu versus Atlrebatum
reccsserat. Haec audiens gubernator, in cogitationibus
se profundans, decrevit versus Attrebatas, ad scien»
dum quisnam esset certitudinaliter dictus frater,
quamciliùs properare.
I)E IIAINAUT. LIVRE XX. 3ll
« parlez, nous ignorons quelle a été sa vie avant son
« entrée en religion ; mais nous croyons qu'il est Fla-
« mand , et les autres religieux l'appellent frère Jean
« le Nattier, parce qu'il tresse fort adroitement des
« nattes. Il porte , du reste , sur le visage , deux pro-
« fondes cicatrices, dont l'une descend du front à l'œil
« droit en passant sur le sourcil , et l'autre partage
a transversalement le front. » En écoutant ce récit, le
gouverneur fut frappé d'étonnement et resta pensif
sans prononcer une seule parole , car il reconnaissait
les cicatrices dont on lui parlait. Il se hâta de rentrer
chez lui et envoya dire au religieux de se rendre sur-
le-champ en sa présence. Mais on répondit à l'envoyé
que le frère qu'il, demandait avait quitté le couvent
pour aller du côté d'Arras. A cette nouvelle, le gou-
verneur, livré tout entier à sa pensée, résolut de se
rendre sans délai aux environs d'Arras pour savoir
d'une manière positive quel était ce religieux.
3l2 ANNALES
CAPITULUM LXXV.
Quôd gnbernator , vadens Attrebatnm , fratres allocutus est , et
reperit unum esse Judocum , avuDCulum suum.
In crastinum super equos ascendens, cum comî-
tivâ consuetâ versus Attrebatum properans, inter
Duacuin et Attrebatum reperit dicfum fratrem cum
socio, nudis pedibus, in habitu ordinis hispido et
deformi incedentem. Quibus ait : « Valete, fratres. »
Et respondcntibus : « Pax Domiiii sit semper vobis-
cum, » incœpit eos alloqui de diversis, acsi de nullo
curare videretur; sed fratrem dictum sollicitissimè
considerans, judicavit fore verum quod perpriùs opi-
iiabalur. Tuiic gubornator clàm de equo prosiliens,
ad partem dediixit fratrem, dicens : «Domine Ju-
te doce, vos cstis avunculus meus, fralcr patris mei.
« Adhîicvivit domina Elizabetb,sororvestra,et ambo
« filii veslri milites effecti sunt. Et quâ conscientiâ
M mandavcrant domini socii vestri mortem veslram
anobis, et vestram remisei-ant loricam, quae fucrat
o avi vestri ? Et eccè adbùc supervivitis ! » Excusabat
autem dicLus frater se ipsum, dicens : « Nescio quid
« dicitis; non sum ille de quo iiitenditis. » Et, profit
polcrat, tristis et amanis corde, de casii {[uo sibi vi-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 0 1 .0
CHAPITRE LXXV.
Le gouverneur étant allé à Arras, s'entretient avec les frères, et
reconnaît parmi eux Josse (i), son oncle.
Le lendemain , il monta à cheval avec sa suite , et
se dirigeant du côté d'Arras , il rencontra, entre
Douai et Arras , ce frère accompagné d'un autre reli-
gieux , marchant pies nus et couvert de l'habit gros-
sier et informe de son ordre. « Bonjour, frères , » leur
dit-il en les abordant: et sur leur réponse, o que la
« paix du Seigneur soit toujours avec vous , » il se mit
à leur parler de choses indifférentes , sans rien laisser
paraître de son dessein , et, pendant qu'il parlait, il
considérait attentivement le religieux. Lorsqu'il se fut
assuré qu'il ne s'était pas trompé dans ses conjectures,
il sauta à bas de son cheval , s'approcha du frère et
lui dit : « Seigneur Josse , vous êtes mon oncle , le
tf frère de mon père. Élizabeih, votre sœur, vit en-
« core, et vos deux fils ont été faits chevaliers. Vos
« compagnons d'armes nous avaient annoncé votre
« mort en nous envoyant votre armure qui était celle
« de votre aïeul ; et vous êtes vivant ! •> Le religieux
se défendait en disant : « .Te ne sais ce que vous voulez
« dire, je ne suis pas celui dont vous parlez, » et dans
^j) Mcssire Josse de Macrene, dans l'ancienne traduction rpcul-
3l4 ANNALES
débat imminero, quantum poterat, declinabat. Mol-
lis excusationibus, verbis. gestibus, signis et factis
praelibatis, tandem perpendens frater htmiilis quod
se ampHîis celare non poterat, manum militis acci-
piens [ait] : « Jurejurando mibi jurabitis quod nulli
« vivent! revclabis quae reperistis aut referam, nisi
« priùs de meâ processerit voluntalo; et ego vobis
« soli detcgam quis ego suni, et quae fuit causa meae
« conversionis ad hune liumilem statum. » Cui jura-
vit miles, et invitus frater dixit : « Eccè, » inquit, « sum
« Judocus, avunculus vesler. Recessimus, proùt nos-
« tis, cum Balduino Flandriœ et Hannoniae [comité]
«in crucesignatione generali ultimatè celebratâ, et
« applicuimus Venetiis; et dùm ibidem nos omnes
« moram tralieremus diuturniorem volito , fuimus
« xxviFi milites concordes, ità quod fide prœstitâ ju-
« ravimns quod nos mutuo usquè ad mortem simul
« adinvicem sine separatione astaremus; quod et us-
« que nunc pactum, Deo duce, tenuimus , et, gratiâ
« Spirilûs Sancti praeeunte, persevcrabimus. A Vê-
te netiis cum dicto Balduino mare transmeavimus in
« captioiic civitalis Constantinopolitanae; et in spolio-
« rum divisione cum eo fuimus, in ejus electione in
« imperalorem , et in ejus confirmatione et corona-
a tione, et in omnibus solemnitatibus suis ; et omni-
« bus bellis, et specialiter in omni strage finali contra
« Comanos et Blactas antè Andrinopollm, in quâ
« captus et interemptus fuit dictus Balduinus, dimi-
« cavimus. Nos autem , sicut Domino piacuit, cum
« paucis mortem evasimus, et cum Henrico et aliis
DE HAINAUT LIVRE XX. 3l5
l'amertume de son cœur il s'efforçait de se soustraire
à ce qui allait lui arriver. Mais après avoir tenté par
ses discours et par ses gestes , de s'excuser, il vit bien
qu'il ne pouvait demeurer plus long-tems inconnu , et
prenant la main du chevalier, il lui dit : « Jurez-moi
« que vous ne révélerez à nulle personne vivante, si ce
« n'est avec mon consentement, ce que vous savez ou
o ce que je pourrai vous apprendre, et je vais confier à
« vous seul qui je suis et pourquoi j'ai revêtu l'humble
« habit que vous voyez. » Le chevalier fit ce serment,
et le relijîieux continua ainsi , bien à regret : « Je suis
CI en effet Josse , votre oncle. Nous partîmes, comme
« vous le savez, avec Baudouin, comte de Flandre et
« de Hainaut, pour la dernière croisade , et nous nous
c rendîmes à Venise. Pendant le long séjour que nous
« fûmes forcés d'y faire , nous nous réunîmes au
« nombre de vingt-huit chevaliers , tous animés d'un
« même sentiment , en jurant de nous assister mutuel-
« lement et ile ne nous séparer qu'à la mort. Ce ser-
o ment , nous l'avons tenu fidèlement jusqu'à ce jour,
oet, s'il plaît à Dieu, nous n'v manquerons jamais.
«De Venise, nous nous embarquâmes avec Baudouin
« pour aller conquérir Constantinople. Nous étions
« avec lui au partage des dépouilles, à son élection à
« l'Empire , à sa confirmation , à son couronnement.
" Si nous avons partagé ses honneurs , nous étions
n aussi ses compagnons dans les combats , et nous
< avons pris part à cette dernière et sanglante bataille
« qu'il livra aux Cumans et aux Blactes devant An-
« drinople , et dans laquelle il fut pris et tué. Pour
<< nous, nous parvînmes, par la volonté de Dieu, à
étic fauilrait-il Materne , nom donné précédemment au f;ouvei-
neiir dans If texte.
JlT) ANNAIES
« sociis nostris Constantinopolim infrà paucos dies
«pervenimus, ubi dictus Henricus in imj)eratorem
a Constantinopolitanum , loco Balduini jàm defuncti ,
« est coronatus, et per plura tempora , sicut Deus no-
te vit , in maximis periculis cum dicto Henrico impc-
« ratore permansimus.
CAPITULUM LXXVI.
Quùd fratcr Judociis retulit gubernaturi quœ accidcrant , cl nonii-
navii pliircs nobiles 'Hii eoriim liahitum lasunipsuranl.
«Tandem, plurlbus revolutis annis, rcx Portu-
« galliae, volens regnum Marrochiorum invadere, fe-
« cit acies Christianorum graves convocari, in quibus
« nos, ob roverentiam Dei et Mahaldis reginae, quon-
adàin Flandriae comitissaî, quae fuerat soror régis
<f Portugal liœ, praesentes inlerfuimus. Ciim autem
« regnum Marrochiorum cum innumerabili populo
«Christianorum intrâssemus, magnam quantitatem
« fratium ordinis istius reperimus ibidem , qui fidem
« Christi verbo pariter et exemplo nobis Cliristianis,
« Sarracenis vero vcrbis et signis ac miracuHs mani-
« festissimis, praedicabant. Horum vidimus plures
« pro Christi nomine vohintaric' martyrizari , qui
t< maximum fidei uostiœ (undainentum nobis et om-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 017
a échapper en petit nombre à la mort , et quelques
« jours après , nous arrivâmes, avec Henri et nos au-
« très compagnons , à Constantinople où Henri fut élu
« et couronné empereur à la place de Baudouin. Nous
« y restâmes pendant assez long-tems, et Dieu connaît
ft les dangers auxquels nous y fûmes exposés avec l'em-
« pereur Henri.
CHAPITRE LXXVl.
FriTo Jossc raconte au gouverneur ce qui lui est arrive- , et nomme
])liisieuis nobles chevaliers qui avaient pris l'habit tle l'ordre.
« E>'Fi> , quelques années après, le roi de Portugal
«voulant envahir le royaume de 3Iaroc , convoqua
a une nombreuse armée de Chrétiens, dont nous fîmes
« partie h cause de nos devoirs envers Dieu et envers
«la reine 3Iathilde , jadis comtesse de Flandre, qui
« était sœur du roi de Portugal. Étant entrés dans le
« royaume de Maroc avec une multitude innombrable
« de fiilèles , nous y trouvâmes beaucoup de religieux
«de cet ordre, qui prêchaient la foi, à nous Chré-
« tiens, par la parole et par l'exemple , et aux Sarra-
« zins , par des prédications et des miracles éclatans.
« Nous en vîmes plusieurs recevoir le martire pour
« Jésus-Christ , affermissant ainsi notre foi et celle de
« tous les Chrétiens qui se trouvaient dans ce pays,
« par le plus éclatant de tous les témoignages. Il y en
« eut quelques-uns qui furent faits prisonniers par le
3t8 annales
« nibus ibidem existentibus Christianis praestiteruiit.
« Inter quos fuerunt à rege Marrochiorum , proùt
« acies Cbristianorum fîde certâ comperit, capti-
« vati. Quod audiens Petrus infans , primogenitns re-
« gis Portugalliae, totiûs aciei Cbristianorum princi-
w palis dux et rector, gemendo eis ïnultîim condoluit;
« et cupiens eos libertati Cbristianorum restituera, si
« posset, voluit XVI notabiles Sarracenos, quos apud
« se captivos tenebat, reddere loco fratrum, sed ob-
« tinere non valuit. Undè rox Marrocbiorum dictos
« fratres cruenlissimè martyrizavit. In quorum mar-
« tvrio tôt et tanta claruerunt miracula, quod nos
« omnes amore cbristianœ fîdei et fratrum constanliâ,
(( visis et auditis miracuHs tàm manifestîs , cum dictis
« fratribus martyrizari optabamus. Erant nobis quo-
« tidiè gemitus, quotidlè lachrymas, singultus et sus-
ce piria , cùm fratrum innocentum mortem tàm cru-
« delem pro fide Christi sustinuisse recolebamus.
« Tandem recoluit dictus Petrus infans quod, si ad
« propria, vitâ comité, repatriare posset, religionem
« fratrum illorum subintrarct. Dùm lamen ad boc
«régis, patris sui, consensus concurreret et volun-
« tas, nos vero milites plures , et speciabter de ligâ
« nostrâ, sub ejus vexillo coiistituti , vovimus Deo
« quod ipsum sequeremur, et consortio diclorum
« pauperum fratrum perpétué babitu et vitâ jungere-
«mur. Dictus autem dominus Petrus infans reUquias
« illorimi sanctorum fratrum nobiscum asportare CU'^
« piens,cum tractatuad regem Marrochiorum misitt|ui
a gesta martyrum illorum fidebtor conscnpserunt, et
DE IIAINALT. LiVP.E XX. ^ig
« roi de Maroc, et l'année chrétienne en fut instruite
« d'une manière certaine. En apprenant celte uou-
« veile, l'infant Pierre, fils aîné du roi de Portugal,
«qui commandait en cîief l'armée des Chrétiens, fut
« pénétré de douleur, et, désirant rendre ces religieux
• à la liberté, il offrit de les échanger contre seize Sar-
« razins de distinction, qu'il retennit captifs; mais
« celte offre fut rejetée, et le roi de Maroc fît périr les
« saints religieux dans les plus cruels supplices. Leur
« martire fut signalé par tant de miracles , qu'en
«voyant des prodiges si manifestes, opérés par l'ar-
« dente piété et la constance admirable de ces bons
0 frères, nous voulions tous recevoir le martire avec
'(eux. Chaque jour, nous gémissions, nous versions
« des larmes , en songeant que ces hommes vertueux
« avaient souffert une mort cruelle pour la foi de Jésus-
« Christ. L'infant Pierre promit que , si Dieu lui conser-
a vaitla vie,etlui permettailderevoirsa patrie, il entre-
« rait dans l'ordre de ces religieux ; et le roi son
«père ayant approuvé celte résolution, nous for-
« niâmes une réunion de chevaliers, composée princi-
« paiement de ceux de notre association, et rassem-
« blés sous l'étendard du prince, nous fîmes vœu de le
«suivre et d'adopter comme lui l'habit et la règle
«de ces humbles frères. L'mfant Pierre, désirant
« emporter avec nous les reliques des saints reli-
« gieux morts pour la foi, traita avec le roi de Ma-
« roc pour envoyer dans ses étals des personnes qui
« recueillirent fidèlement par écrit la relation de leur
« martire, et nous apportèrent leurs vénérables re-
« liques qui furent transportées en Portugal par
« l'infant et déposées dans la ville de Lisbonne.
«Nous fûmes, par la vertu de ces rehques , délivrés
vlso ANNALES
« venerandas eorum reliquias secum attulerunt. Ho-
« rum venerandas reliquias cùm dictus Petrus infans
a à Marrochio ad Portugalliam in civitate Ulixbonâ
«deferret, per ipsorum mérita à gravibus periculis
« fuimus liberati, celebremque eorum pàssionis ordi-
« neni ipse in propriâ civitate, cunctis audirevolen-
« tibus , divulgavit. Paucis postmodùm evolutis tem-
« poribus ab illo tune quo Uiixbonse cum prosperitate
« applicueramus, nos de consorte atque ligâ nostrâ
, '( milites et scutiferi , considérantes quod ex sancto-
u rum fratrum mcritis pericula evaseramus multipli-
« cia , concordi assensu quod promiseramus Deo in-
« simul replicavimus, et, liabitâ priùs maturâ delibe-
«ratione, conclusimus pariter, nullo discrepante;
« consideratâ vitae nostrœ brevitate, muudi penculosi-
« tate, vivenlium vanitate, judiciorum Dci districtâ
« examinatione, internorum atrocitate, mortis incerti-
« tudine atque peccatorum nostrorum magnitudine;
« decrevimus, inquam, quod omnia quae in Marrochio
« Deo promiseramus opère adimplercmus. Quod et
M de facto fecimus : nàm prima vice nos xxviii simul
<c in Ulixbonâ, in pauperculo fratrum conventu,
« non sine lachrymarum imbribus tàm régis Portu-
K< gaîliae quàm alioruni nobilium et ignobilium illo-
« rum ibidem astantium, armis, uxoribus, liberis,
•(( successioiiibus, lionoribus mundanis, atque toti
•« mundo et pompis ejus omnino renuntiavimus; lo-
•w ricas nostras uxoribus quondàm nostris et carnali-
"« bus amicis tanquàm mortui Iransmisimus, et hune
a^uiiiilem statum, vilem et dcjectum , in remissio-
DE lIAINAtT. LIVRE XX. 32 1
« de grands périls pendant le voyage, et, à notre ar-
0 rivée, le prince raconta, en présence de la foule
«empressée, l'histoire célèbre du martire de ces
« saints religieux. Peu de tems après notre heureuse
« arrivée à Lisbonne, nous tous, chevaliers et écuvers,
0 membres de l'association, considérant que nous
« avions échappé à de nombreux dangers , grâce
« aux mérites de ces religieux , et nous ressouvenant
« de la promesse que nous avions faite à Dieu , nous
« résolûmes à l'unanimité , attendu la brièveté de la
« vie , les périls du monde , la vanité des hommes du
«siècle, la rigueur des jugemens de Dieu, les tour-
ci mens affreux de l'enfer, l'incertitude de l'heure
« de la mort et la grandeur de nos péchés , nous
«résolûmes, dis-je, de nous acquitter du vœu que
«nous avions fait dans le royaume de Maroc, et
« nous l'accomplîmes effectivement. Réunis tous les
« vingt-huit à Lisbonne, dans un petit couvent fort
•< pauvre appartenant aux frères, et en présence du
« roi de Portugal et d'une foule de personnes nobles
" ou non nobles qui versaient des larmes, nous re-
« nonçâmes à nos armes, nos femmes, à nos en-
« fans , aux biens, aux honneurs et à toutes les pom-
n pes du siècle, et après avoir renvoyé nos armures à nos
« épouses et à nos amis charnels, comme étant désor-
« mais morts au monde, nous prîmes cet humble et
« modeste habit , pour obtenir la rémission de nos pé-
« chés, et nous ne le quitterons, s'il plaît à Dieu, qu'à
« la mort. »
XIV. SI
022 AiNNALES
c( nem peccatorum nostroruni, assumpsinius^ et in
«eodem, Deo duce, usquè ad niortem persevera-
« bimus. »
CAPITULUM LXXVIl
De ilisputationc intcr fratrem Jmiocum et giibcrnatorem super
eoruni slatu.
AuDiENS haec gubernalor, dixit : « Et qui fuerunt
« illi infelices qui vobiscum tàm inexorbitantcm c!
« cxosuni Vivendi niodum vobiscum sine discictione,
a post tanta tormenta quae pluribus annis inter Sar-
« racenos sustinueratis, assumpserunt? » Respondit
frater : «Non dicalis illos infelices, sed futuros fore
«beatos, quià ipsi sunt qui contenipserunt vitam
(f muiidi; et pervonicnt ad praeinia regni, quià lave-
« ruiit atque lavabunt slolas suas in sanguine agni. »
Gubernalor : a Si sciretur quod aliquis miles aut vir
cf notabibs bujus nationis interfuisset facto vestro,
« aut parliceps vobiscuni fuisset in vostiâ dejoctione,
« patientiùs tolerarem iujuriam quam fecistis sau-
ce guini nostro, istum statum assumendo, nec ad
« aniini parvificationem aut niulabilitateni minime
« rcputarem. » Et frater : « Supposito juramento mibi
« à vobis prœstito, nominabo socios quos in hâc sa-
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 7)20
CHAPITRE LXXVII.
Contestation dn frère Josse avec le gouverneur sur les avantages
de leur condition.
Après avoir entendu ce récit , le gouverneur dit :
« Et quels sont les malheureux qui ont adopté avec
« vous un genre de vie si bizarre et si misérable , après
« tous les maux que vous aviez soufferts pendant tant
«d'années chez les Sarrazins?» Le religieux lui ré-
pondit : « Ne les appelez point malheureux, mais plu-
« tôt bienheureux , car ils ont méprisé la vie mon-
« daine, et ils obtiendront les récompenses célestes,
« parce qu'ils ont lavé et laveront leurs étoles dans le
« sang de l'agneau. » « Si je savais , » reprit !e gouver-
neur, « que quelque chevalier ou quelqu 'autre per-
« sonne notable de ce pays se fût associé à votre des-
« sein et partageât votre humble condition, je suppor-
« terais plus patiemment l'injure que vous avez faite
M à notre sang en prenant cet habit, et je n'attribuerais
'< plus cette résolution à la bassesse ou à la légèreté de
« vos sentimens. » « Sous la foi du serment que vous
« m'avez prêté , je vais , » répondit le religieux , « vous
« nommer ceux qui se sont réunis à moi , dès le corn-
3'>.4 ANNALES
« cra vocationeab exordio, cleo duce, siiscepi. » Gu-
bernator : « Sub tali semper omnia siiscipio jura-
« mento. » Et frater : « Hi de natione istâ fuerunt
« mecum pro Christo vinculis religionis sanctœ vin-
« culati : et primo de Flandriâ, Rogcrus de Gaures,
«frater Rassonis, Henricus de ISigellâ, Livinus de
« Axellâ, Winocus de Houdescotenis, Theodericus de
« Dixmude, Petrus de Odenove et Johannes curatus
« de Zoemerghen. De partibus convicinis fuerunt
« Galterus de Rosoy, frater Roberti; Joliannes de
«Trit, frater Rineri ; Macbarius de Sanctâ-Ma-
« nahulde, Bartbolomœus frater, quem novistis, de
« Betbimiii; Johannes d'Aire, et Ferricus, frater ejus;
« Joselinus de Baleban, Galterus de Vielis, Balduinus
c( de Novâ-Villâ, Guillermus de le Porquerc, Sigerus
« de Silly, Joliannes deHoves, et quampkires abi. Et
ffego, tanqnàm miner omnium, praedictoi um mili-
« tum societati eorum me ipsum adjunxi. In conver-
« sione et habilûs mutatione nomina nostra mutavi-
« mus in diclo conventu Ubxbonae, praesenlibus
« regibus Hispaniae,Portuganiœ, Navarrae, ac plurium
« nobilium ibidem oxistcntium. » Gubernator : « Heu !
« procul dolcr' nimirîim doleo quôd de tàm solemni
« crucesignatione solîim ilb de confinibus istis talibus
«fuerunt irretiti fantasmatibiis, ut miHliam asper-
« nerentur, et talem vilem vivendi modum assume-
« rent. » Ad quod frater : « Non soliim de partibus
«istis hoc egerunt, verîim etiàm et de abis, utpotè
« de Anglia, cornes de Norantbone cum multis miH-
« tibus; de Lombardià, cornes Ambrosius de Mala-
OJi UAINAUT. LIVRE XX. 325
o mencemeiit, pour cette sainte vocation. » Le gou-
verneur lui ayant dit qu'il se regardait comme tou-
jours lié par son serment, le religieux continua:
« Voici les noms des chevaliers de ce pays qui se sont
« attachés avec moi, pour Jésus-Christ, sous le joug de
« la religion. Ceux de Flandre sont Roger de Gaures ,
« frère de Piasson , Henri de Nigelle , Liévin d'Axelle ,
« Winoc d'Hondschotte, Thierri de Dixmude , Pierre
« d'Odenove, et Jean, curé de Zoemerghen ; ceux
«des pays voisins, Gauthier de Rosoi , frère de Ro-
«bert; Jean de Trit, frère de Régnier; Macaire de
« Sainte-Menehould ; Barthélemi , frère de Quenon de
« Béthune ; Jean d'Aire, et Ferri , son frère; Joselin
«de Balehan, Gautier de Vièles , Baudouin de Neu-
« ville, Guillaume de la Porcherie, Siger de Sillii
« Jean de Hoves, et beaucoup d'autres. Et moi, le plus
«humble d'entr'eux tous , je me suis joint à eux. En
« entrant en religion et en prenant l'habit, nous avons
« changé nos noms dans le couvent de Lisbonne , en
o présence des rois d'Espagne, de Portugal, de INa-
« varre, et d'une foule de nobles. » Le gouverneur
s'écria : « Hélas f je vois avec douleur que de toute
«cette grande croisade, nos compatriotes seuls se
« soient laissé séduire par cette bizarre fantaisie , et
« aient renoncé à la chevalerie pour adopter une si in-
« digne manière de vivre. » « Ceux de notre pays , » ré-
pondit le religieux , « ne prirent point seuls cette ré-
« solution, il y en eut beaucoup d'autres parmi les
« Anglais , comme le comte de ^orthampton et plu-
« sieurs de ses chevaliers; parmi les Lombards, comme
« le comte Ambroise de Malespine et beaucoup de gens
« de sa suite, enfin parmi les seigneurs d'Aquitaine ,
« comme le comte Alfonsc de Baïonne et d'autre-
Ôl6 ANNALES
a Spinà fcum niultis de familiâ ejiis; de Aquitanià,
« cornes Alphonsius de Baionâ ^uni baronibus pluri-
« bus vilam quam assumpsi noblscum devovcrunl,
« et jàm pluribiis annis aliqui eorum in Sancto-Bar-
« iholomœo juxtà Valencenas in paupertate et humi-
.'(lilalesubhabituhujusreligionis Domino servierunt.
« Et post paucos aulem dies à nostiâ conveisione
rt Petrus infaus suinptus à nobis derelictos aliquos
« uxoribus nostris, reliquos in usus paupeiuni, dis-
« tribui jussit. Navigium deindè praeparari feeit ad
« nostram requaîstam, et cuni nmltis aliis fratribus
a per mare Sclusae applicuimus; et sic per orbem in-
« cogniti dispersi sumus. Juxtà Valentianas à principio
« venimus nos quinque cum curato de Zoemerghen,
«et ibidem fratres repcrimus, qui nos in visccribus
« caiitatis receperunt; quorum aliqui viam univci'saî
« carnis ingressi, et in ecclesia Sancti-Gaugerici sc-
«pulti, conquiescunl; aliqui etiàm nobiliorcs super-
« venerunt sicut Domino placuit , cum quibus
«( Christo militare in perpeluum propono. w Guber-
nator autem facta prœdictorum non approbans, imo
tristis et dolens, hortabatur modis omnibus quibus
poterat et viis , ut ad liberos et ad propria remearel,
dictum fratrem mirabiliter increpaudo. Tlaec conside-
rans frater, dixit:«Dic niibi, quœso, cognate , ubi
« sunt nunc amatores ssecuii qui antè pauca tempora
« nobiscum fuerunt : nihil i'emaiisit ek ëis, nisi cine-
« res et vernies. Attende diligenter quid sunt vel
K quid fuciunt ; liomines fuerunt sicut nos; comede-
« ruut, biberunt, risei'unt, duxerunt in bonis dics
DE HAINAUT. LIVRli XX, 527
«barons, qui embrassèrent notre genre de vie; et
« quelques-uns d'entr'eux vivent, depuis plusieurs an-
o nées , à Saint-Barthélemi, près Valenciennes , dans
«la pauvreté et l'humilité, et servent Dieu sous l'habit
« de cet ordre. Quelques jours après notre conversion,
o le roi de Portugal fît distiibuer nos biens et tout ce
«que nous avions laissé h nos femmes et aux pau-
« vres; ensuite il fit préparer, à notre prière, un na-
o vire sur lequel nous nous embarquâmes , avec beau-
« coup d'autres de nos frèns, pour le port de l'Ecluse.
« Ainsi nous sommes aujourd'hui dispersés et inconnus
« sur la terre. Nous allâmes d'abord, moi cinquième,
ft avec le curé de Zoenierghen , aux environs de Va-
« lenciennes , et nous y trouvâmes des frères qui nous
« reçurent avec une parfaite charité. Parmi ces frères,
« plusieurs ont cessé de vivre et reposent dans l'église
« de Saint-Géri ; mais les plus nobles d'entr'eux sont
« venus avec nous , et je me propose de passer avec
« eux , s'il plaît à Dieu , le reste de ma vie. » Le gou-
verneur n'approuvait point tout cela. Pénétré de tris-
tesse , il essaya , par tous les moyens possibles , de
déterminer le religieux à retourner dans sa famille ,
auprès de ses enfans ; mais le pieux frère lui répondit :
«Diles-moi, je vous prie, mon neveu, où sont au-
«jourd'hui ces amis du siècle qui vivaient naguère
« avec nous : il n'est rien resté d'eux que de la cendre
« et des vers. Réfléchissez à ce qu'ils furent et à ce
« qu'ils sont. C'étaient des hommes comme nous ; ils
«burent, mangèrent, se réjouirent, passèrent leurs
«jours dans les plaisirs, et maintenant ils sont dans
« l'enfer. A quoi leur ont servi cette vaine gloire , ces
« courtes joies , leur puissance sur les autres hommes,
« leurs voluptés charnelles, leurs trompeuses richesses,
J'jS annabes
« suos, et in puncto ad inferna doscenderunt. Quid,
«qnaeso, profuit illis inanis gloria, brcvis laetitia,
« mundi potenlia, carnis voluptas, falsae diviliœ,
« magna faniilia et mala concupiscentia ? Ubi risus ,
(c ubi jocus, ubi jaclantia, ubi arrogantia? De tanta
« laetitia quanta tristitia ! Post tanlam voluplateni tàm
tf gravis miseria ! De illâ exultatione ceciderunt in
« raagnam ruinam. Quicquid illis accidcril tibi et
« milii acciderc potcst, qui.î bomines sumus de hunio,
« limus de liino; de terra sumus, in terra vivimus et
«in terram revertemur, quando veniet dies ultima,
« quae subito venit, et forsitan bodie erit. Certum est
« quoniàm moriemini, sed incertum quando aut qua-
rt liter aut ubi, quoniàm mors nos ubique exspeclat.
«Nosquoque, si sapientcs fuerinius, ubique ipsam
« securi cxspectabimus. Ego auleni super maria, in-
« ter Turcos, Clraecos et Sarracenos, ipsam mortcm
«proCbristi nomine jàm à triginta annis quaesivi,
« sed, quià tali morte dignus non eram propter infi-
« nita scelera mea, nunc latltans in bac paupei'riniii
« rcligione, dédie in diem ipsam exspcctabomortem. »
Hœc gubernator lacbrymando audita corde rcvol-
vens, post pacis oscula et sponsionis prœfatae reno-
vationem, avuneulo valcfaciens, equos conscendit,
et ad propria cogitativus remeans, post paucos an-
nos domui suœ disponens, in Gandavo conventum
fratrum aedificans, ad consimilia vota et ad eamdem
religionem convolavit. Filins ehàm ejus, videlicct
dicli gubcrnatoris, strcnuus miles, post annos plu-
rcs, eamdem religionem etiàm ingredicns, monacbos
DE IIAINAUT. LIVUE XX. 029
« leurs nombreuses familles , leur concupiscence insa-
« tiable? Que sont devenus ces rires, ces jeux , cette
«jactance, cet orgueil? Quelle tristesse à la place de
« tant de joie ! Quelle misère après tant de voluptés!
« Ils sont tombés du faîte des plaisirs dans un abîme
0 de maux. Ce sort peut être aussi le vôtre , le mien ,
« car nous sommes hommes comme eux , et pétris du
«même limon. Nous sommes faits de terre , nous vi-
« vons sur la terre, et nous retournerons dans la terre
« quand viendra notre dernière heure , qui nous sur-
« prendra peut-être aujourd'hui. Nous sommes certains
« de mourir , mais nous ne savons ni quand , ni com-
«ment, ni dans quel lieu, car la mort nous menace
« sans cesse. 11 faut donc , si nous sommes sages . être
« toujours préparés à la recevoir. Depuis trente ans
«je l'ai cherchée sur les mers, parmi les Turcs, les
«Grecs et les Sarrazins, mais j'étais indigne d'une
« telle mort à cause de la grandeur de mes péchés, et
« maintenant caché sous cet humble habit , je l'attends
« tous les jours. » Le gouverneur écouta en pleurant
ce récit , qui fit sur lui une profonde impression. Après
avoir donné à son oncle le baiser de paix en lui renou-
velant le serment qu'il lui avait fait , il prit congé de
lui , monta à cheval et s'en retourna tout pensif. Peu
d'années après , il fonda dans la ville de Gand un cou-
vent pour les frères, et après avoir disposé de tous ses
biens , il fit les mêmes vœux que son oncle , et entra
dans le même ordre. Plusieurs années après , le fils de
ce gouverneur, qui était un brave chevalier, entra
aussi dans l'ordre, et fit rentrer dans le devoir les
moines de Saint-Pierre de Gand qui traitaient fort mal
les frères mineurs.
33o ANNALES
Sancti-Petri Gandensis, qui fralres dictos duré trac-
tabant, potenter edomuit.
CAPITULUM LXXVlll.
De quodam eremitf^ in m^more de Glancon fingente se esse Baldui-
nuin imperatorem.
Hi siquideni barones in camino paupertatis et hu-
militatis, sub habitu religionis minorum fratrum,
ignoti et à nullo, nisi Deo solo, cogniti, usquè ad
tempera quibus Deus ordinavit quod quidam eremita
venit mansum in iiemoribus inter Valencenas et
Tornacum , quae quidem nemora vocantur de Glan-
con, permanserunt. Hic siquideni eremita, median-
tibus fautoribus, dicebat se esse Balduinum , Flan-
driœetHannoniœ comilem ac imperatorem Conslan-
tinopolitauum. Fuit autem per totam Flandriam
ductus, et generaliter ab omnibus villis venerabiîitor
tanquàm coruni cornes et dominus susreptus. Filia
vero sua, Jolianna, dictorum coinitatuum comitissa,
dictum eremitam pro pâtre respuebat. Tandem sœpe-
diclus gubernator Flandriœ ac Hannoniae ad fratres,
qui adbîic juxtà Valencenas in Sancto-Bartbolomœo
morabantiir, accessit, et avunculo suo superiùs no-
minato, cum difficultato reperto, dixit : a Domine
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 53:
CHAPITRE LXXVIII.
Un ermite qui demeurait dans le bois de Glancon, se fait passer
pour l'empereur Baudouin.
Ces barons demeurèrent en cet état de pauvreté et
d'humilité, sous l'habit des frères mineurs, ignorés
du monde et connus de Dieu seul , jusqu'au tems où
le Seigneur permit qu'un ermite vînt demeurer dans
les bois qui sont entre Yalenciennes et Tournai, et
qu'on appelle les bois de Glancon. Cet ermite , aid^l
par d'autres imposteurs, prétendait qu'il était BîPti-
douin , comte de Flandre et de Hainaut, et empereur
de Constantinople. On le conduisit par toute la
Flandre, et toutes les villes le récurent avec respect
comme leur comte et leur seigneur. Mais safiUe Jeanne,
qui possédait alors les deux comtés , refusait de le re-
connaître pour son père. Enfin le gouverneur de
Flandre et de Hainaut, dont nous venons de parler,
vint trouver les frères mineurs qui étaient encore à
Saint-Barthélemi, près Valencienneâ , et étant par-
venu , non sans peine, à découvrir son oncle, il lui
dit : « Seigneur oncle, j'ai tenu fidèlement jusqu'à ce
«jour le serment que je vous ai fait; mais aujourd'hui
« vous por.vez voir comment ce maudit ermite cherche
35-2 ANNALES
« avuncule, usquèadtempora prœsentla jurainentuin
« quod vohiscum pepigi in integruni observavi; seci
« quià videre potcstis qualiter iste maledictus eremita
« usurpare conatiir contra faset jura patriae, comita-
« tus Flandriae et Hannoniae, et jàm in totâ Flandriâ
« reccptusest, imo et in villa Valencenensi, tanquàm
« Hannoniae verus cornes et dominus ab omnibus bo-
« noratur, et vera liœres et vera ac naturalis domina
« contra Deum et conscientiam ab eisdem exhaeredi-
« tatur; tolerare non valeo, et quod vobis promis! ,
«urgente lali necessitale, adimplere non possum
« nec debeo; et quià de tali novitate, à dœmoue sic
«exortâ, non sunt viri sub cœlo qui veriùs sciant
« quid sit à parte rei quàm vos, idcirco ad cougrega-
« tionem vestram et ad personam vestram conscien-
« tiâ moins revcrtor; quià cum domino Balduino à
^(Flandriâ recessistis, secum mare transmeàstis, et à
^R sua intronisatione in imperium Constantinopolita-
« num prœsentes fuistis, et usquè ad finem vitae suae
a in Constanlinopolitanis fînibus permansistis, et se-
a cum in omnibus bellis et pcriculis semper associâs-
« tis. Et quis est sub cœlo qui veriùs et certiùs de
« tali dubitatione posset dcfinire et certitudinem ve-
« ritatis determinarc ? Quid ad ista respondere deli-
« berâstis ? Revertar ad dominam comitissam et ad
« ejus consilium, et onniia eis rcvelabo , quià istis
« temporibus talia non debent sub silentio latitari. »
DE HAINALT. LIVRE XX. 535
« à usurper, contre la justice et les lois du pays, les
« comtés de Flandre et de Hainaut ; déjà il a été reçu
« dans toute la Flandre; et il est même honoré dans
« Valenciennes comme comte et seigneur de Hainaut,
« tandis que la véritable héritière et maîtresse de ce
fl pays se voit déshéritée au mépris de son bon droit
« et de la religion. Je ne puis tolérer une telle usurpa-
« tion, et dans cette conjoncture, je ne puis ni ne dois
« songer à remplir la promesse que j'ai faite. Et
« comme en cette œuvre du démon personne au
« monde ne peut mieux savoir la vérité que vous , je
« reviens vers vous pour éclairer ma conscience, parce
« que vous avez accompagné Baudouin à son départ de
« Flandre, travresé la mer avec lui , assisté à son cou-
« ronnement, ainsiqu'àtoutes ses actions dans l'empire
a de Constantinople, et partagé tousses dangers jus-
« qu'à sa mort. Qui pourrait donc mieux que vous faire
« cesser les doutes qui divisent ce pays, et proclamer
« la vérité ? Répondez , afin que je retourne auprès de
« la comtesse et de son Conseil pour leur faire con"
« naître ce que vous m'aurez appris, car aujourd'hui
« de telles choses ne doivent plus être un mistère. «
Observation. L'an i225, l'un des plus singuliers évënemens jeta
le trouble dansla Flandre. Un imposteur, nommëBertrand de Rains,
se donna pour Baudouin IX , père de Jeanne , comtesse de Flandre.
11 se fit un grand parti dans la noblesse et parmi le peuple. Son
imposture, l'an 1226, fut découverte à Pe'ronne , en présence du
roi de France Louis VIIL II prit la fuite et se sauva en Bourgogne
où il fat arrêté à Châtenai , dans le diocèse de Besancon , par
Archambaud de Chappesj ramené en Flandre, promené par tout
le pays , et pendu ensuite à Lille , par jugement des pairs de Flandre.
Tel est le récit des auteurs flamands et d'Albéric des Trois-Fon-
taines , sur ce personage que Mathieu Paris n'hésite pas à donner
pour le véritable Baudouin. (L'Art de vérifier les dates. Chronolo-
sie des comtes de Flandre).
334 ANNALES
CAPITULUM LXXIX
Quod giibernator comitissx Johannx quse f rater Judocus ci dixc-
rat detexit.
Fratre verecundiâ pcrfuso, et quid respondere
deberet tanquàm perplexiono gravi percussus, nihil
gubernatori respondit; scd, genibus flexis, manus
tetendit ad cœluin, dicendo : « Deus, propilius csto
« mihi peccalori. »Gubernator, valefaciensavunculo,
statim ad dominam comitissam accessit. Quae con-
silium suum congregari facieus, gubernator eis se-
riem rei gestae secretiîis detexit. Quae comitissa et
consiliarii audlentes, nimiiim stupefacti et cordibus
compiincti, rem considérantes, gatidio simul ac mœ-
rore permixti , infrà paucos Dies Valencenas post-
raodùm devenerunt, credentes fratres praedictos ibi-
dem reperire : sed auram favoris mundanae spernen-
tes,. soli Deo placere cuplentes, aliqui in Leodio,
aliqui in Attrebato, aliqui in Peronâ, de gardiani
tamen licentiâ, latitando rccesscrant. Perpendens
hsec comitissa, cum consllio proccrum suorum , om-
uia régi Pliilippo Francoram significari curaverunt,
supplicantes eidem qualenùs in tàm arduo ac pericu-
loso casu, tàmquc ambiguo, consilium, auxilium et
DE HAINAUT. LIVRE XX. 535
CHAPITRE LXXIX.
Le gouverneur rapporte à la comtesse Jeanne ce que frère Josse
lui avait dit.
Le religieux confus et indécis sur ce qu'il devait
dire au gouverneur, ne lui fit aucune réponse, et se
jetant à genoux , il s'écria en levant les mains au ciel :
a Seigneur, soyez-moi propice. » Le gouverneur prit
congé de son oncle , et se hâta de retourner auprès de
la comtesse, et, devant son Conseil assemblé, rendit
compte en secret de ce qu'il avait fait. En l'écoutant _,
la comtesse et ses conseillers furent étonnés et atten-
dris, et ce qu'ils éprouvèrent était un mélange de joie
et de tristesse. Peu de jours après , ils vinrent à Va-
lenciennes, croyant y trouver les frères mineurs;
mais ceux-ci avaient fui le vent de la faveur mondaine
parce qu'ils ne voulaient plaire qu'à Dieu seul, et ils
s'étaient réfugiés, les uns à Liège, les autres à Arras
ou à Péronne , après avoir obtenu toutefois la permis-
sion du gardien. Alors la comtesse et ses conseillers
informèrent Philippe, roi de France, de ce qui se pas-
sait, en le priant de leur donner conseil , secours et
protection dans une circonstance si difficile. Le roi ,
accédant a cette juste demande, fit partir pour la
Flandre et le Hainaut des envoyés qui trouvèrent
presque toutes les communes obéissant à l'ermite
336 ANNALES
favoreni benignum eis tempore opportiino inipertiri
(lignarctur. Rex, petitionibus justis aniiucns, misit
legalos ad Flandriam et ad Haiinoniam ; et repere-
runt quasi omnes cominunitates prœdietum eremilam
tanquàm eorum naturalern dominum et comltem
concorditer récépissé. Clerus autem ac iiobiles prœ-
dictarum patriarum , consilio praehabito, legatis in-
terrogantibus responderunt: «Nos, »inquiunt,c( in-
«consulti, consideratâ délibéra tione indeterminatâ
« comitatuum atque bonarum villarum, respondere
«non valemus sine illorum deliberalione, consilio
« pariter et assensu, quorum nobis irrefragabililer
« constat cum domino , de quo tractatur, morti et
« vitae prœsentialiter interfuisse, et ejus modum, for-
amam, signa evidentissima cognovisse. Quarè tem-
« poris dilationem ad nostram responsionem facien-
« dam omnes unanimiter requirimus. » Intereà
perquiritur, tîini ex parte régis, tùm ex parte comi-
tissae, tùm ex parte cleri et nobilium patriarum
omnes utriûsque sexûs, cujuscunque conditionis,
gradûs aut status extitcrint, et maxime fratres mi-
nores , de quibus locutus fuerat Flandriae gubernator,
el universaliler omnes de quibus erat aliqualis veri-
similitudo quod comitem Balduinum cognovissent.
Inter quos fuerunt sexdccim fratres laïci et très sa-
cerdoles ad comitissae Johannae et régis legatorum
praesentiam convocati : subterfugere enim non vale-
banl quià jussio régis et comitisscie et conscientiae
stimulus multùm eos perurgebat.
I)E IIAINALT. LIVRE XX. '^^j
comme à leur seigneur naturel. Mais le clergé et les
nobles, ayant tenu Conseil, firent la réponse suivante
aux questions que leur adressèrent ces envoyés : « Ne
« nous étant pas consultés , et les deux comtés ni les
« bonnes villes n'ayant pas encore pris une décision dé-
« finitive , nous ne pouvons répondre avant d'avoir
« pris l'avis des personnes que nous savons avoir con-
« stamment accompagné le comte Baudouin, notre
« seigneur, jusqu'à sa mort, et qui ont connu parfai-
« tement son extérieur, ses manières , et jusqu'aux
« signes particuliersqui le distinguaient. C'est pourquoi
« nous demandons unanimement un délai pour faire
« connaître notre réponse. » Le roi (1), la comtesse ,
le clergé , la noblesse et tous les habitans , de quelque
sexe, état ou condition qu'ils fussent, étaient en même
tems à la recherche de toutes les personnes qui pou-
vaient avoir connu le comte Baudouin , et principale-
ment des frères mineurs dont le gouverneur de
Flandre avait parlé. Dix-neuf d'entr'eux, seize laïcs et
trois prêtres, furent mandés devant la comtesse
Jeanne et les envoyés du roi ; et celte fois ils ne pou-
vaient chercher de subterfuges , car ils se sentaient
pressés d'obéir aux ordres du roi et de la comtesse ,
aussi bien qu'à la voix de leur conscience.
(i) C'est le roi Louis VIII dont il est ici question. Il ne re'gna sur
la France que trois ans, depuis le i4 juillet 1228 jusqu'au 8 no-
■vembre 1226^ il était fils d'Isabelle de Hainaut, sœur de Baudouin ,
empereur de Conslantinople : ainsi il était cousin germain de la
comtesse de Flandre, Jeanne de Hainaut.
XIV. 2-2
558 ANNALES
CAPITULUM LXXX.
Oriôil opiscoptis Silvanectensis legattis extitit ad inquircmliim de
mamlato régis facti verilatem.
CuM autem episropus Silvanectensis, qui unus ré-
gis legatorum erat, interrogaret nomina fratrum ,
cujus patriœ aut nationis, aut conditionis aut stalûs
esseut, quià constantiam eorum experiri volebat,
etiàm si scirent aliquid de rei veritale comitis Bal-
duini, de ejus morte et vitâ ; et eos ad sancta Dei
evangelia fortiùs adjuraret, unus pro omnibus res-
pondit: a Domine, pauperes peccatores sumus, ver-
« mes inutiles; christiani îamen, et hujus deserti in-
« colae sumus. Nos sexdecim cum illuslrissimo principe
«Balduino, cujus anima requiescat in pace, mare
« translvimus, et ab illo tune usquè ad ejus mortem
« secum moram unà traximus. In omnibus bellis in
« quibus personaliter intererat semper présentes fui-
« mus, et in finali bello contra Comanos et Blattas
« vivum et poslmodùm mortuum vidimus. Hujus rei
« omnes testes sumus. Rogamus insuper ut in régis
« praesenliâ cum isto qui se dicit Balduinum verbum
« babere possimus. » Cùm autem ilerato dictus epi-
scopus eorum nomina perquireret, et iterùm atque
DE HAINAUT. LIVRE XX. 3^g
CHAPITRE LXXX.
L'évêquede Senlis est envoyé par le roi pour savoir la veritc'.
L'ÉvÉQUE de Senlis, qui était l'un des envoyés du
roi , ayant demandé à ces religieux quels étaient leurs
noms, leur patrie, leur état (c'était afin d'éprouver
leur constance), et ce qu'ils savaient du comte Bau-
douin , de sa vie et de sa mort, leur fit jurer sur l'évan-
gile de dire la vérité. L'un d'entr'eux lui répondit au
nom de tous: «Seigneur, nous sommes de pauvres
«pécheurs, d'inutiles vermisseaux; toutefois nous
« sommes chrétiens et nous habitons ce désert. Nous
«avons, tous les seize, passé la mer avec l'illustre
« prince Baudouin , à qui Dieu fasse paix , et depuis
«lors, nous ne l'avons pas quitté jusqu'à sa mort.
"Nous étions présens à toutes les batailles où il coin-
« battit de sa personne, et dans la dernière qu'il livra
« aux Comans et aux Blacles, nous l'avons vu vi-
« vant , puis mort. Nous l'attestons tous , et nous
.< demandons , en outre , à parler en présence du roi ,
« à celui qui dit être Baudouin. » Et comme l'évêque
insistait toujours pour savoir leurs noms , ils lui ré-
pondirent : «Nous sommes morts au monde, et en
« nous consacrant à Dieu , nous avons pris la l'ésolu-
a lion d'ensevelir nos noms avec nous dans la terre.
~\
5/|0 ANNALES
iterùm replicaret, lesponclerunt : « Mortui suinus
« niundo, nomina iiostra proptcr Deum in terris per-
« dere et derelinquere decrevimus ; et si in libro vitœ,
« meritis nostris exigentibus, conscripta fueriut, in
« finali judicio videbitis. Nibil aliud à nobis pro prae-
« stMiti extorquere poteritis. » Tune fratres valefacien-
tes omnibus, ad loca undè processerant repatriave-
runt bumiliter. Rumor magnus per totam patriam
perindè convolavit : undè ab illo lune incœperunt no-
bilcs et clerici eremitoria fratrum frequentare, et quos
idiotas et abjectos, siniplices et pauperesetderelictos
œstiniabant, postmodùni tanquàm omni veneratione
dignos, vero cbristieolas, fidei atbletas, et ad omnia
pro Christi aoniine et Dei lege toleranda promptissi-
nios deinceps reputârunt. Paucispostmodùm evolutis
hebdoînadibus, rego (i) pervento Peronae, distric-
tiùs pro praedictis matidavit fratribus, eorumque au-
ditis relationibus , et nominibus eorum quâdain vio-
lentiâ extortis ab eisdem, jusslt eos in convcntu
fratrum Peronae per aliquos dies exspectando rcma-
ncrc. Intérim mandavit rex ut praedictus eremila fictus
Balduinus feoduni Flandriae ab eo , proùt decens,
justum et œquum erat, relevaret. Ciim vero Peronae
cum solemni comitivâ Flamingorum pervenisset ad
regem , et per audifa perpendisset quod proprii ba-
rones Flandriae, Hannoniœ, Angliae, Loinbardiœ,
Portugalliae, qui cum ipso semper fuerant, iilùc ac-
(0 II s'agit ici du roi Louis VIII. L'entrevue tle Peionnc, (iont il
va être parle', eut lien en iau6.
DE HAINALT. LIVRE XX. j/, i
« Si nous méritons qu'ils soient inscrits sur le livre de
« vie, vous les lirez au jugement dernier. Cette ré-
« ponse est la seule que vous obtiendrez de nous. »
Ensuile ces religieux dirent adieu à tout le monde ,
et retournèrent aux lieus d'où ils étaient venus. Le
bruit de cet événement sétant répandu dans tout le
pays , les nobles et le clergé commencèrent a venir
visiter l'ermitage des frères, et ceux qu'ils traitaient au-
paravant d'idiots, de gens misérables et abandonnés,
leur parurent bientôt des hommes vénérables , vrai-
mentchrétiens, pleins de zèle pour la foi, et prêts à tout
souffiir pour le nom de Jésus-Christ et pour h loi di-
vine. Quelques semaines après, le roi vint à Péronne ;
il manda les frères près de lui , se fit raconter par eux
ce qui leur était arrivé , et après leur avoir en quelque
sorte arraché le secret de leurs noms , il les fit rester
quelques jours dans le couvent de Péronne pour at-
tendre ses ordres. Pendant ce tems-là il enjoignit au
prétendu comte Baudouin de venir lui rendre l'hom-
mage qui lui était dû pour la Flandre. L'ermite arriva
donc devant le roi , à Péronne , avec une nombreuse
suite de Flamands ; mais lorsqu'il sut que les véritables
barons de Flandre, de Hainaut, d'Angleterre, de Lom-
bardie et de Portugal, qui n'avaient jamais quitté Bau-
douin, s'y trouvaient aussi , il fut saisi de frayeur et
s'enfuit seul pendant la nuit, sans prendre congé de
sou hôte. Le pays fut ainsi délivré de ce tiran par un
juste jugement de Dieu et par les mérites des saints
frères mineurs. Et le roi , convaincu enfin, par expé-
rience, de la piété constante de ces religieux, en
lut touché et leur offrit de riches dons en maisons , do-
maines , terres, vignes, privilèges , etc. ; mais ils reje-
tèrent ces dons comme une vile poussière , rt après
342 ANNALES
cessissent, tiincns nlmiùm, de nocle, hospite insa-
lututo, clàm solus recessit : et sic, jasto Dei judicio,
ac sancloruin fratrum nieritis, fuit patria tali tyranno
totaliter liberata. Rex denique cerfâ expcrientiâ coin-
perions dictorum nobiliiim fratrum constantem de-
votlonem, compunctus corde, magna donaria obtulit
eis, domos , possessiones, agros et vineas, libertates
et caetera multa ; sed omnia velut pulvcroin vilipen-
derunt, et sic à baronibus valcfaciciites , ad conven-
tus undè processerant humiliter remcâruut.
CAPITULUM LXXXI
Quùd gubcrnator comitissae Johannœ , ejiis con^ilio, i-onvcntiitii
fratrum in (jaiidavo disj)f>suit œdinoarc.
CiRCA praedicta teinpora, saepedictus Flandriae
atque Hannoniae gubcrnator, nimia devotionc ad
fratres allectus, convontum fratrum minorum, de
consilio coinitissae Jobannœ, proposait et disposuit in
villa Gaudensi fundare; et fratres qui extra muros
dictae villae morabantur, in parochiâ videlicet deHec-
bregbem, infrà villara, suprà riparias Lisœ atque
Scaldi, jnxtà portam Rakabi , transferre disposait.
Locus auteni quem elegerat pro fratribas patronatui
Sancti-Pctri Gandensis subjaccbat; andè abbas atque
DE HAINAUT. LIVRE XX. 5^3
avoir dit adieu aux barons , ils relournèrenl Immble-
ment à leur couvent.
Observation. Ce jugement fut rendu par le roi Louis VIII en
1116 à Pe'ronne. gll est certain par le témoignage de Joannice
ou Calojean , roi ou kral des Bulgares, qui avait fait prison-
nier Haudoiiin , que cet empereur mourutdans sa prison, comme le
roi des Bulgares re'pondit au pape Innocent III, qui lui avait écrit
pour lui demander l'élargissement de Baudouin. ( l/'Art de vérifier
les dates. Chronologie des comtes de Flandre . Cours d'Histoire ,
par Schoell. Paris , i83i . tome XI, [>. loi. ,
CHAPITRE LXXXI.
Le gouverneur de la comtesse Jeanne forme, par son conseil , le
projet de biltir à Gand un couvent pour les frères mineurs.
Vers ce tems-là, le gouverneur de la Flandre et du
Hainaut, dont j'ai déjà parlé, animé d'une dévotion ex-
trême pour les frères mineurs, résolut, parle conseil
de la comtesse Jeanne, de fonder pour euK un couvent
dans la ville de Gand, et, à cet effet, de transférer
dans l'intérieur de la ville , sur les bords de la Lys et
de l'Escaut, près de la porte Kakabi, les religieux qui
étaient établis hors des murs dans la paroisse à'Hec-
breghem. Mais le lieu qu'il avait choisi pour cette fon-
dation était sous le patronage de l'abbaye de Saint-
Pierre de Gand ; c'est pourquoi l'abbé et les moines
344 ANNALES
nioiiachi nuHo modo hoc consontlre volobant. Inter-
jecto auteni modico tempore, cînn pro arduis dic-
tus guhernator Parisius, de régis assensu, ad co-
niitem Ferrandum accessisset , (jui adliiic à dicto rege
captivus (lelincbatup, et opportunitas fandi interve-
iiisset; inter divetsa petiit ut fratres minores, qui
erant coUocati exlrà villam Gandensem, in parochiâ
do Hccbregliem, infrà dictam villam auctoritate sua
collocari valerent. Iterùm peliit ut fratres in sufi villa
Valencenensi extra muros commorantes, inSanctovi-
delicet Bartholomœo , infrà villam, in dongionesuo,
valeant auctoritate siiâ convcnlualiter collocari per-
peîuo. Ad hœc flcndo respondit cornes: « Fratribus
« minoribus plusquàm totiinundo postDeum teneor;
« in tribulationibus et vinculis non habui consolato-
« res et adjutores et servitores, vcros amicos, et in-
« tercessores apud Deura et regem, nisi ipsos. » Soli
etenim jussione regiâ ad ipsum accidere permittc-
bantur. «Etutinàm, inqnit, sic damnificari possim,
« ut oratiouibiis et beneficiis ipsorum valeam perci-
tf père portionem , quià non sunt condignae remunc-
« rationes taies de tantis beneficiis quibus me sentio
« ergà ipsos obligatum.. Si igitur placuerit domino
a régi et Johannae consorti nostrœ, placet nobis quod
« petistis. » Hoc autem dixit, quià tanqnàm incarce-
ratus nihil poterat ordinare sine assensu domini sui;
etiàm non erat dominus naturalis patriarum Flan-
driae neque Hannoniae. Quod audiens rex libentissimè
coiicessit, et ad majora induci procuravit. Erant tune
fratres regum Franciœ familiares et devoti. Tune fra-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 545
n'y voulaient point consentir. Quelque tems après, le
gouverneur, appelé par le roi , pour des affaires im-
portantes, auprès du comte Fernand qui était encore
en prison à Paris , lui parla de l'opportunité de cette
fondation, et le pria de permettre que les frères mi-
neurs, qui demeuraient hors de la ville de Gand, dans
. la paroisse d'Hecbreghem, fussent transférés dans l'in-
térieur de la ville. 11 le pria aussi d'autoriser, à perpé-
tuité, les religieux du même ordre qui habitaient le
couvent de Saint-Barlhélemi , hors des murs de Va-
lenciennes, à s'établir dans son donjon, au dedans des
murs. Le comte lui répondit en versant des larmes :
o Après Dieu, les frères mineurs sont ce que j'ai de
« plus cher au monde. Au milieu de mes souffrances ,
« et dans ma captivité , je n'ai eu qu'eux pour conso-
lateurs, pour amis véritables, pour intercesseurs
« auprès de Dieu et du roi. » En effet , le roi ne per-
mettait qu'à eux seuls de l'approcher. « Plût à Dieu , »
ajouta-til, « si je dois souffrir encore, que je pusse mé-
« riter ainsi une part dans leurs prières, car c'est là une
« récompense fort au-dessous des services qu'ils m'ont
o rendus. Si donc le roi mon seigneur et .Teanne mon
« épouse , y donnent leur assentiment , je consens avec
« plaisir à ce que vous me demandez. » Il parlait ainsi
parce qu'étant en prison, il ne pouvait faire aucune dis-
position sans le consentement de son seigneur ; d'ailleu rs ,
il n'était pointlesouverainnatureldescomtés de Flandre
et de Hainaut. Le roi donna volontiers son agrément, et
se montra disposé encore à de plus grands bienfaits, car
les frères mineurs étaient alors fort aimés des rois de
France. Fernand donna etconcéda, en conséquence, aux
frères mineurs de Gand et deValonciennesleslieusoù
ils sont établis aujourd'hui , sans qu'ils en fussent eux-
346 ANNALES
tribus Ferrandus Gandensibus atque Valencenensi-
bus loca, in quibus nunc morantur, dédit, annuit et
concessit, ipsis penitùs ignorantibus, ac per chartas
spéciales et litteras confirmavit, proùt patet ex te-
nore earumdeni , quae in cistâ sacristiae uostrae Va-
lencenensis adhùc integrae conscrvantur ; quarum té-
nor talis est.
CAPITULUM LXXXII.
Quôd Ferrandus cornes Parisiiis ad personam gubernatoris dédit
donf;ionem Valencenenscm pro ibidem construendo conventu
fratruro.
«Ferra-Ndus, Portugalliae, Dei gratiâ, Flandriae et
Hannoniœ cornes. De beneplacito et assensu domini
nostri régis Franciae, et ad ejiis requestam ; in omnium
peccatorum nostrorum remissionem,etutDei gratiam
consequi valeamus; fratribus minoribus, in subur-
bains villae nostrae Yalencenensis commorantibus ,
ejusdem dongionem villae concedimus et donamus,
viginti solidis annuis duntaxat exceptis pro feodo,
et dominium penès nos retlnentes. Hâc prœsuppositâ
conditione, quod Jobannae, prœdictarum patriarum
comitissae, consortis nostrœ , assensus beneplacili ad
hoc concurrfnt et voluntas. In cujus rei teslimonium
DE HAINAUT. LIVRE XX. 347
mêmes intbrmés , et confirma ces donations par des
chartes spéciales et par des lettres que l'on conserve
encore dans le coffre de notre sacristie à Valencieanes ,
et dont la teneur suit.
Obsebvation. Le comte Fernand, mari de la comtesse Jeanne,
retenu en prison dans la tour du Louvre depuis la bataille de Bou-
vines, ne fut mis en liberté' que le 6 janvier 1227.
CHAPITRE LXXXII.
Le comte Fernand, e'tant à Paris, donne au gouverneur le
«lonjon de Valenciennes pour y fonder un couvent de
frères mineurs.
Cl Fernand de Portugal, par la grâce de Dieu, comte
de Flandre etdeHainaut, sous le bon plaisir du roi de
France, notre seigneur, et à sa requête; désirant ob-
tenir la rémission de nos péchés et mériter la grâce de
Dieu , donnons et concédons aux frères mineurs qui
demeurent dans le faubourg de notre ville de Valen-
ciennes , le donjon de ladite ville , à l'exception seule-
ment de vingt sols de rente pour le fief, et sous la ré-
serve de notre droit seigneurial. Et ce , sous la condi-
tion que Jeanne, notre épouse, comtesse desdits pays,
approuvera et ratifiera la présente donation. En foi de
quoi nous avons fait apposer aux présentes le sceau
dont nous nous servons maintenant dans notre capti-
vité. Donné à Paris , au Louvre , l'an 1235 , au moisdc
3/|8 ANNALES
sigillum , cjuo mine in lemotis utimur, praesentibiis
est appensiim. Datuni Parisius in Luparâ, anno Do-
inini mccxxv", in mense martii. )> His igitur et aliis
expcditis negotiis, ad Fiandriam dictus gubernator
remeavit, et comitissœ Johannse, inter cœtera , devo-
tioiiem et amorem queni dominus Ferrandus, ejus
maritus, ad fratres gerebat, et quo modo serviebant
sibi ex prœccpto régis , et quaiitei' in suis tribulatio-
nibus sibi semper liumibter assistebant et ipsiini
consolabantur, consequenter declaravit, et litteras
praedictas cuni multis aliis prœsentavit. Quae, licèt
tiens amarè , gavisa tamen, Domino gratias agens ,
priùs liabito consilio, devotissimè cum lacbrymis
donationeni dongionis confirmavit, etplura in poste-
rum se facturam pro fratribus repromisit. Cujus
confirmationis et latificalionis litterarum ténor est
talis , proiit patet in cistâ sacristiae convenlûs
nostri :
Litterœ dominœ comitissœ de assensu prœstito.
« Nos, Johanna, FlanJri;c et Hannoniai comitissa.
In ieinissionem peccalorum uostrorunj , donationeni
dongionis Valencenensis, et xx solidorum anniiorum
acdomini retenliouem, à Ferrando, patriarum proe-
dictarum comité , ae marito et domino nostro , fratri-
l)iis minoribus Valencenensibus factam, approbamus,
et approbatam ralificamus, et ratificatam per prœ-
sentcs declaramus. Et in testimonium prœdictorum
sij^ihim nosirum piœsentibus duxinjus apponendum.
Datuni in lusulis anno mccxxv", in aprili. m
DE HAINAUT. LIVRE XX. 5\q
mars (1). » Après avoir lerminc celte affaire et. toutes
celles dont il était chargé , le gouverneur retourna en
Flandre, dit à la comtesse l'ainilié que son mari portait
aux frères mineurs, les services qu'ils lui rendaient par
ordre du roi , comment ils l'assistaient et le consolaient
dans ses chagrins, et lui remit ces lettres avec plusieurs
autres. La comtesse, pleurantamèrement, etcependant
joyeuse , rendit grâce à Dieu , et après avoir consulté
son Conseil, confirma en versant des larmes la dona-
tion du donjon , et promit de faire beaucoup plus en-
core pour les frères mineurs. Suit la teneur de ces
lettres de confirmation et de ratification, telles qu'elles
se trouvent dans le coffre de la sacristie de notre
couvent.
Lettres de ratification de la comtesse.
«Nous, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hai-
naut. Pour la rémission de nos péchés, nous approu-
vons et ratifions, et déclarons par ces présentes ratifier
la donation du donjon de Valenciennes, faite aux
frères mineurs , sous la réserve de vingt sols de renie
et du droit seigneurial , par Fernand , notre mari et
seigneur, comte desdits pays. En foi de quoi, nous
avonsfai t sceller les présentes de notre sceau. Donné
à Lille , l'an 1225 , au mois d'avril. »
(i) C'est à tort que cette chatte est datée de l'an laao dans Aii-
bert Lemire. Opéra diplornat. t. I, p. 199-
35o ANNALES
Ab illâ igitur die usquè ad vitae suae felicem con-
tummationem semper exstitit mater, benefica, tu-
trix et defensatrix atquc gubernatrix fratrum in om-
nibus terris suis, et ordini devotissima; de bono in
melius semper multiplicande permansit. Tn omnibus
etiàm litteris, quas sibi ab illo tune Ferrandus dcsti-
nabat , in eisdem fratres specialiîis recommendabat ;
et in tantum eorum affectio et devotio ergà fratres
et ordinem succrevit, quod in oumibus terris eorum,
cunctis fratribus in eisdem commorantibus unam
griseam tunicam cum caputio , et unam albam sine
caputio annualim quandiù supervixit, pro Dei mise-
ricordiâ , elargiebantur.
CAPITULUM LXXXIII
Qnôd litterae comitis Ferrandi Valencenis prsescntafœ placiierunl
omnibus, dcmplo priore Sancti-Salvii, qui obiccm posuit.
Igitur litteris de loci confirmatione fratrum Va-
lencenensium confectis et sigillatis , ipsa comitissa
per saepedictum gubernatorem Flandriœ, et per
dominum Johannem de Gandavo , militcm, qui post-
modùm ambo simul in habitu ordinis Gandavi super-
vixerunt, villae consilio et communitati Valcncenensi
dictas litteras exsequendas destinavit. Qui omnes de
DE HAINAUT. LIVRE XX. 55 1
Depuis ce jour-là jusqu'à la fin de sa vie, la comtesse
se montra toujours la mère , la bienfaitrice et la pro-
tectrice des frères mineurs, pour lesquels elle avait un
attachement particulier : et multiplia de plus en plus ses
bienfaits à leur égard. Dans toutes les lettres que Fer-
nand, son mari, lui adressait, il avait soin de lui recom-
mander spécialement les frères mineurs. Enfin leur affec-
tion et leur dévotion pour ces religieux et leur ordre
devinrent si vives , que, pour obtenir la miséricorde
de Dieu , ils donnèrent chaque année , jusqu'à la mort
de la comtesse, à tous les frères mineurs demeurant sur
leurs terres, une robe grise avec capuchon et une robe
blanche sans capuchon.
CHAPITRE LXXXIII.
Les lettres du comte reinand sont accueillies à Valcnciennes avec
HDP satisfaction imivcrsfJle, maigre l'opposition du prieur de
Saint-Sauve.
Après avoir fait sceller ces lettres de donation en
faveur des frères de Valcnciennes, la comtesse char-
gea le gouverneur de Flandre et Jean de Gand , che-
valier , qui tous deux dans Ui suite vécurent à Gand
sous l'habit de l'ordre, de présenter ces lettres au
Conseil et à la commune de Valcnciennes pour les
mettre à exécution. Tous les habitans de ia ville , sans
exception , accueiUirent ces lettres avec des actions de
552 ANNALES
villa concordi assensu, nullo penltùs dlscrepante,
cum gratiarum aciionihus et auimo libenti, fratrum
adventum ad comitis dongionem annuerunt. Sed
prior Sancti-Salvii soins donationi et concession! ,
proùt inferiùs declarabitur, obicem apposuit. Statlni
prœdicti barones legali eomitissae, cum domino
Johanne Valcncenensi, milite, unà cum praeposilo
ac scabinis villae Valencenensis, minus debito curan-
tes de dicto priore, ad conventum fratrum venientes
praedictas litteras donationis et confirmationis don-
gionis Valencenensis, proùt injimctum eis erat à co-
mitissâ, fratribus omnibus in unum congregatis,
gardiano et conventui prœsentaverunt. Quibus re-
ceptis et perlectis, gardianus primo reddidit Deo et
domino Ferrando ac dominas comitissae, commissa-
riis et toti societati ac villae Valcncenensi gratiarum
actiones, et petiit et obtinuit diem responsionis,
quià sine consilio et assensu deliberato fratrum res-
pondere finaliter non prœsumpsit. Die vero sequenti,
reintegratis fratribus, et in unum in capitulo lecol-
lectis, verbo Dei priùs proposito juxtà sententiam
Christi discipulos suos exhortantis et dicentis : Nolite
transiie de clomo in domiim; iterùm dicitur in eo-
dem capitulo : In quamcunque domum intraueritis j
sequitur : ibi manele y etc.; multa intulit ad suum
propositum concludenlia. Tandem dixit : « Fratres
« mei dilectissimi , Dcus totiûs misericordiae et
« consolationis vocavit nos ad ordinem minorum
« fratrum; sed tamen videamus, ne sit falsum in no-
« bis hujuscemodi nonien, si secundùm Scripturam
DE HAINAUT. LIVRE XX. 553
grâces, et permirent très-volontiers aux frères mi-
neurs de s'établir dans le donjon du comte. Le prieur
de Saiut-Sauve s'opposa seul à cette concession,
comme on va le voir ; mais les barons envoyés par la
comtesse, Jean de Valenciennes, chevalier, le prévôt
et les échevins de la ville, sans s'inquiéter de cette op-
position du prieur, vinrent au couvent des frères et
présentèrent au gardien et à tous les religieux assem-
blés lesdites lettres de donation et de confirmation du
donjon de Valenciennes, selon l'ordre qu'ils en avaient
reçu de la comtesse. Après les avoir reçues et lues , le
gardien rendit grâces à Dieu , au comte Fernand, à la
comtesse, ainsi qu'aux ccnnmissaires et à toute la com-
mune de Valenciennes, puis il demanda et obtint un
jour pour répondre , ne pouvant prendre une déter-
mination définitive sans le conseil et l'assenliraent de
ses frères. Le lendemain , les religieux étant rentrés et
s'étant réunis en chapitre , le prieur leur rappela cette
parole de Jésus-Christ exhortant ses disciples : DT allez
point de maison en maison; puis cette autre : En quel-
que maison que vous soyez entrés y restez-y, etc., et les
prit pour texte de son discours. Ensuite il leur dit :
« Mes chers frères, l'auteur de toute miséricorde et de
" toute consolation nous a appelés à composer l'ordre
ft des frères mineurs; mais, pour que ce nom ne soit
« pas un mensonge, voyons si nous sommes résolus,
« selon la volonté de Dieu , à suivre en toutes choses
<< les préceptes de l'Evangile. Vous avez entendu hier
« comment les seigneurs de cette terre nous ont pro-
« posé de changer de demeure ; il s'est élevé en moi
« des doutes a ce sujet. Que ferons-nous? » Les religieux
répondirent: «Ce qu'il vous plaira, père. » «Je re-
XIV. 20
554 ANNALES
« et praeceptum Dei, et consiliis evangeiicis obedire
« cl ea in omnibus adimplere volumus. Audislis beri
« quid domini hujus terrae nobis proposuerunt de
« loci nostri mulalionc; indè perturbaverunt me co-
« gitatioiies cordis mei ; quid indè faciemus? » At ilH
responderunt : «Quid lu, pater, jubés?» El dixil :
« Vota omnium veslrûm fîdebîis requiro. » Et dixc-
runt : « Quid lu , pater, primo ? » At ille : « Iste locus,
« uisi in nobis remaneat, aplus esl ad firmitcr Dco
« serviendum, inquo fidebter possumus salvareanimas
« nostras. Locus vero praesen talus nobis non esl aptus
« nisi amatoribus bujus saecub. » Et dixerunt : « Sic,
« pater, apparet, et nos te non dcrelinquemus. » Ile-
rùm inlulit gardianus : « Cbristus fuit semper pau-
« per cl à pauperibus parenlibus eduratus , et adeo
« pauper, ut de se ipso direret : Fulpcs /oi^eas lia-
(f. bent ^ et volucres cœli nidos ; filius aulem liominis
« non liahet uhi reclinet capul suum. Ciuii igilur in
« stabulo etdiversoriofueritnatus, àpiopriâ terra ef-
« fugalus, vcrboetexemplo viam pauperlatiset liumi-
« blalis docuit. Tand» m in ci'ucis jjatibuio denudatus
« pro nobis cl in sopulciiro iapideo est lumulalus,
« qui rex erat regum cl dominus dominantium. Et
« ralione ipsiùs pauperlalem dcvovimus. Quarè ver-
« mibus inuliUbus non débet sufficerc locus isle?
Vf Aliuni locum isto solemniorom ausus non esscm
«inhabitarc; cùm dobeanius, ex régula nostra,
« Clu'isti scquaces, proùt possumus, effici cl aposto-
" loiuni, et in prœdicationibus noslris ponipani œdi-
'( ficiorum cl sunipluosilalcm coruniden» condem-
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 355
K quierschacun de vous, » dit-il, « dedonnerson avis. »
Ils répliquèrent : « Mais d'abord , quel est le vôtre ,
« père? » « Le lieu où nous sommes , wdit-il alors ,« est
« convenable pour le service de Dieu , et nous pou-
« vons y sauver nos âmes, tandis que celui qu'on
« nous propose ne nous convient point et n'est bon
« que pour des hommes qui aiment le monde. » « Cela
« est vrai, » répondirentles religieux, « et nous ne vous
« abandonnerons pas. » Le gardien continua ainsi :
« Jésus-Christ fut toujours pauvre ; il fut élevé par
«des parens pauvres aussi, et son indigence était si
« grande , qu'il dit en parlant de lui-même ; Les re-
« nards ord des tanières , les oiseaux du ciel ont des nids ,
« mais lejils de V homme na pas oii reposer sa tête (1). Né
« dans l'étable d'une hôtellerie, et chassé de son pays
«natal, il enseigna la pauvreté et l'humilité par ses
« discours et par ses exemples. Enfin le roi des rois et
« le seigneur des seigneurs fut attaché sur la croix et
« mis au tombeau pour nous. Pourquoi donc le lieu où
« nous sommes ne suffirait-il pas à d'inutiles vers de
« terre comme nous? Je n'oserais pas habiter une de-
« meure plus somptueuse que celle-ci, car noire règle
«nous oblige d'imiter, autant que possible, Jésus-
« Christ et ses apôtres, et de condamner dans nos pré-
« dications la pompe et la magnificence des édifices. »
Après avoir parlé ainsi , il pria chaque religieux de
donner son avis.
(i) Ce discours de Jësus-Christ a scsajiôtrcsse trouve d;ins l'e'van-
gile de saint Mathieu, chap 8, vers 20; i;t il est lejiL'fc lillciale-
ment dans l'c'vangile de saint Luc , chap. 9, vers. 58.
556 ANNALES
« nare. » Quibus dictis , ut quillbet frater suam super
dictis pandcret iiitcntionem exhortatus est.
CAPITULUM LXXXIV.
Quùd fratres praesentalionem dongionis sibi factam arcipcrc
recusârtint.
TuNC ad gardiani prœceptum exorsit frater Johan-
nes scriptor, Anglicus, qui priùs doinnus Thomas
de Noranthone dicebatur, quondàm cornes, et dixit ;
« Pater gardiane, sicut Deus et vos noslis, nos sumus
« hîc plurcs qui proplcr Chrislum Dominum nos-
u trum multa dereliquiinus, quae sine remorsu con-
« scienliœ et sine quâcunque temporali obligatione
« possidere poteramus ; et exivinius terras nostraî na-
« livitatis, ut Christum paupercni paupcrcs scquere-
«mur; quarè reciperemus multo minora cum rc-
« niorsu conscientiœ et cum obligatione orationum
«nostrarum, de quibus pro nobismetipsis multùm
« indigemus. Débet nobis suffieerc locus iste rum
« paupertate nostrâ ; adhùc non rcputo me Ipsum di-
« gnum habitatione tàm amaena. Quarè loci prœsen-
« lati acceptationem non consulo, nec ejus dotatio-
« ncm aut reddituationem in perpetuum non r.ppro-
« babo. M Frater Jacobus Sportarius, sic dictus quià
DE HAINAUT. LIVRE XX. âS;
CHAPITRE LXXXIV.
Lt't> frères mineurs refusent l'offre qui leur était faite ilu dunjon
de Valenciennes.
Frère Jean , l'écrivain , Anglais de nation , qui s'ap-
pelait auparavant Thomas, comte de Norlhamplon ,
cédant à l'invitation du gardien, prit alors la parole :
« Père gardien , » dit-il , « nous sommes ici plusieurs ,
« comme Dieu et vous le savez, qui avons abandonné,
« pour l'amour de notre Seigneur Jésus-Christ, des
« biens dont nous pouvions jouir librement et sans re-
« mords; nous avons quitté les pays où nous sommes
« nés , pour nous attacher à la pauvreté comme Jésus-
« Christ. Aussi, ce que nous posséderions avec le
« trouble de la conscience ne vaudrait pas pour nous
«l'indigence. Nous devons, dans notre pauvreté,
« nous contenter de ce lieu ; et je ne me crois pas en-
o core digne d'une habitation plus agréable. C'est
« pourquoi je ne suis point d'avis d'accepter celle qui
«nous est proposée, et je n'en approuverai point la
« donation ni la concession perpétuelle. » Ensuite
parla frère Jacques le Nattier (Ij, ainsi appelé parce
(i) Le Corbisier ; ancien, irait. V^ycz ci-apris, p 36 1 .
558 ANNALES
sportus et topliinos iiotabililcr componebat de jun-
cis marinis, et priùs dicebatur domnus Alphonsus de
Bayonâ, laïcus, dixit : « Quae, patres , dlxistis oplimè
a consonant rationi; et praetereà si locum oblatuin
'( totalitcr œdificatum, proiit dicunt, reciperemus, in
« poslerum taineu eril ruinosus, ouerosus forte, et
« remanebit iniperfectus. Cùin igitur niliil habebunt
« fratres in futurum, juxtà reguiam nostram, pro re-
« paratione, oportebit viles quœstus exercere, sangui-
« nem pauperum sorbere, peccata populi deglutire,
« conscientias fratrum laedere , conventus obligare,
« bonaque spiritualia, quœ deberent fratribus vivis et
(f defunctis applicari, dispergere atque interrumpere
a in aliis iisibus oportebit. Et si fratres vacent pecu-
« niarum extorsionibus, nonnè veniet slatim religio-
« nis excidium et sanctae regulae nostrae desertio ?
« Quarè approbo qiiod dccrevistis. Et si domina dotet
«suis obventionibus conventum, proîit fertur, quid
« est aliud nisi animarum nostrarum damnatio ?
«quarè, etc. (i). » Aliiis frater ad gardiani prœcop-
tuni respondit : « Vitaie debeniiis scandalum proxi-
« morum sicut et nostrum. Si donationeni dictam ac-
« ceptavcrimus, illi qui nobis aedificaverunt locum
« istum fraudabuntur eorum bonâ intentione, et di-
« cent nos esse viros instabiles et inconstantes, et
« malè œdificabuntur merito de nobis. Et praetereà,
« proùt dixit pater gardianus, ille locus non est ap-
« tus nisi amatoribus liujus soeculi; ad contemplatio-
(i; Sic
qu'il fesait très -adroitement dos corbeilles et des pa-
niers avec des joncs marins; c'était un laïque nommé
autrefois Alfonse, seigneur de Baïonne ; il s'exprima
ainsi : « Ce que vous avez dit , pères , est conforme à
« la raison ; de plus , si nous acceptions cette demeure
«entièrement achevée qu'on nous offre, dit-on ,
« elle pourrait devenir ruineuse et à charge pour
« nous, et demeurer imparfaite. Lorsque les religieux,
« à qui notre règle défend de rien posséder , ne pour-
« ront y faire les réparations nécessaires , il leur fau-
'< dra recourir à des quêtes humiliantes , tirer le sang
« des pauvres ; engloutir les péchés du peuple , blesser
« les consciences des frères , obliger les couvens , et
« dépenser pour un usage étranger les biens spirituels
« qui devraient être consacrés aux religieux vivans et
« morts. Et si les frères se livrent à des extorsions,
« leur conduite n'àmènera-t-elle pas aussitôt la ruine
« de l'ordre et l'abandon de notre sainte règle? J'ap-
a prouve donc ce que vous avez résolu. Et si la com-
« tesse dote le couvent de ses biens, comme on le dit,
« qu'est-ce autre chose que la damnation de nos âmes?
« en conséquence, etc. » Un autre frère répondit ainsi
à la demande du gardien : « Nous devons éviter de
« scandaliser le prochain et nous-mêmes. Si nous ac-
« ceptons cette donation , ceux qui nous ont fait bâtir
« l'habitation où nous sommes se trouveront trompés
« dans leur bonne intention, nous traiteront d'hommes
« légers et inconstans , et pourront justement nous
« adresser des reproches. En outre , comme l'a dit le
« père gardien , le lieu qu'on nous offre n'est bon que
« pour des hommes aimant le monde; il n'est point
«convenablement disposé pour la coniemplaiion, la
« dévotion ou l'étude, à quoi nous devons surtout nous
36o ANNALES
«nem, devotionem aut ad stuciiiiin, qua? inaxiiuè
« consequidebemus, nullomcKlodispositusest.Istcau-
« tem locus, in quo nunc peregrinamur, est satis re-
« motus à populi congregationibus , et à tumultibus
« sc(|ueslralus est, insuper quictus, solilarius, par-
« vus et hurailis. In eo etiàm rolucelhumilitas, aspe-
ct ritas, vilitas et pauperlas, quœ maxime sectari de-
« bemus pro possc. Quarè, conclusivè, cuni patribus
« in oblati loci renuntiationem persiste, et usquè ad
« morteni semper pauperlatem profitendo. » Frater
Johannes li JSatiers postmodîim humiliter respondit:
«Pater gardiane, locus nobis praesentatus est, locus
« artus, aridus , scalidus, felidus, aquis dulcibus ca-
« rens, malo aère clrcuravallatus, pomposus, fastuo-
« sus, famosus, curiosus, ruinosus, dangerosus et
« onerosui, et forte ab antiquis occisionibus populo-
« rum multipliciter poJlutus, de rapinis œdificatus et
« forte de consimilibus rcparandus, aptus ad populi
« tumultum et concursum ; quod nostrae vccationi
« multiun derogat et paupertati. I-;te autem in quo
« nunc hospitamur in bono aère constituitur, et aquis
« fontium quibus uccessario utimur iriiguus est ; satis
« amplus, de eleemosynis juste acquisitis aîdificatus,
« et juxtà statum vocationis nostrœ multùm aptus-
« Nec habemus hîc impedimenta nostrae contempla-
« tioni ac studio contraria. Quarè pro responsione
« vobiscum in omnibus concordo, suas dotes omnino
« respuendo. Et praetereà hîc manè et sero opéra mi-
a sericordine exsequi possumus, et fratres et ptîregri-
« nos ac paupercs tardé vcnientes susciperc sine péri-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 36 1
Cl appliquer. Notre demeure actuelle, au contraire, est
o éloignée de la foule et du bruit; elle est tranquille,
o solitaire, petite et modeste. On y pratique l'humilité,
«la pauvreté, les rigueurs d'une vie austère; toutes
« les vertus enfin que nous devons chérir. Je conclus
a donc en persistant avec les pères, à refuser l'offre
o qui nous est faite , et en fesant vœu de vivre dans la
« pauvreté jusqu'à la mort. » Frère Jean le naltier ré-
pondit ensuite : « Père gardien , une habitation nous
« est proposée dans un lieu étroit, aride , montueux ,
« infect, privé d'eaux douces, entouré d'un air malsain;
Cl demeurepompeuse, magnifique, fastueuseetcurieuse,
<« mais en même tems ruineuse et pleine de périls ,
« souillée peut-être autrefois bien souvent parle sang
« des peuples, élevée avec le fruit des rapines, et qu'il
« faudra sans doute réparer par les même moyens ,
« accessible à la foule et au bruit; ce qui ne peut se
Cl concilier avec notre vocation et le vœu de pauvreté
« que nous avons fait. Le lieu que nous habitons est
« situé en bon air ; il est arrosé par des sources qui
«nous fournissent l'eau nécessaire à nos besoins ; son
« étendue est suffisante ; il a été construit avec le pro-
«duit d'aumônes légitimement acquises; enfin il est
« lout-à-fait favorable à notre vocation, et nous n'y
« trouvons rien qui nous détourne de la méditation et
« de l'étude. Par ces motifs , je me range à votre opi-
« nion en refusant le don qu'on veut nous faire. Nous
« pouvons ici accomplir matin et soir les œuvres de
« miséricorde; nous devons et nous pouvons recevoir
0 sans danger les religieux , les pèlerins et les pauvres
a qui se présentent la nuit à notre porte. Là , au con-
« traire , nous serions enfermés , et si des reUgieux ou
« des pauvres arrivaient tard , nous ne pourrions les
362 ANNALES
« culo et dangerio possumus et debemus. Ibidem au-
« tem circumclusi , et si sero aut tardé supervenirent
« fratres aut alii pauperes, ipsis succurrerc non pos-
«semus; et sic meritis illis privaremur et gratiis. »
Has et consimiles allegaverunt rationes mulliplices ad
fînem ut nullo modo transferrentur.
CAPITULUM LXXXV
Quoil comitissa Johanna misit legatos ad papam Honoriiiin et ad
beatum Franciscum adhùc viventem.
DiCTUS autem gubernator deliberatam fratrum
scntentiam humiliter exspeclans^ dixit sibi tandem
gardianus vota eorum, singulasque rationes explica-
vit, superaddendo quod absque summi pontifiais ac
generali ordinis licentiâ facere non valebant, et si
quicquam facerent, nullo modo reditus aut dotes
assumèrent. Qui gardiani respoosionem bénigne et
patienter audieus, et comitissae postmodùm referens,
à proposilâ tamen intentione ipsa non destitit, cogi-
tans quod saltem illùc fratres de Flandriâ transmitte-
ret, si, conventu aedificato, alii reniperc nollent;
quod et de facto postmodùm adimplevit. Undè, sicut
inforiîis deêlarabitur, per plures annos fuerunl duo
conventus fratrum in Valencenis, unus in Sancto-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 363
« secourir et nous serions privés de ce mérite. » Telles
furent les raisons qu'ils alléguèrent, avec beaucoup
d'autres de même nature , pour ne point changer de
demeure.
CHAPITRE LXXXV.
La comtesse Jeanne envoie des de'pute's an pape Honorius et à
Saint François qui vivait encore à cette époque.
Le gouverneur attendait humblement le résultat
de la délibération des frères. Le gardien lui fit con-
naître leur résolution, ainsi que tous les motifs qui les
avaient déterminés , et lui dit qu'ils ne pouvnient agir
sans l'autorisation du souverain pontife et de l'assem-
blée générale ^dé l'Ordre, et que , dans tous les cas ,
ils n'accepteraient aucune rertte ni donation. Le gou-
verneur , après avoir écouté avec patience et bonté
cette réponse du gardien, la transmit à la comtesse,
qui n'en persista pas moins dans son projet, pensant
qu'elle pourrait au moins , après l'achèvement du cou-
vent, y faire venir des religieux de Flandre, si les
autres ne voulaient pas y habiter, ce qu'elle fit efFec-
tivenient. Il y eut donc pendant plusieurs années,
connne on le verra plus loin , deux couvens de frères
364 ANNALES
Bartholoniaeo , et alius in dongionc. Auditâ vcro fra-
truin responsione, illustris comitissa non tardavit diîi
quin legatos ad curiam romanam , ad dominuni j3a-
pani Honoriuin, et ad ordinis fundatorem, fratrcm
videlicct Franciscuni , qui adhiic vitâ fruebatur liu-
manâ, ad dominum Cameracensem et ad omncs ad
quos spectare videbatur, ut devotum propositum quod
concœperat ad effectum deducere valeret. Intere«i
conventuni in dicto dongione, quantum ad aedificia et
ecclesiam, proîit clariùs ostendetur, construi jussit,
et fratres de Vironiandiâ et de Flandriâ et aliis par-
tibus, in numéro duodccim, ad inhabitandum in
dicto conventu , de licentiâ domini episcopi Camera-
censis, transmisit. Successione temporis, à curiâ ro-
mana reversi sunL nuntii quos ipsa comitissa émise-
rai, qui sibi litteras plures retulerunt, unà cum bullâ
domini Honorii pontifîcis summi, in quâ soliim licen-
tiâ dabatur convcntum fratrum construendi, et illuni
in quo fratres hospitabantur in dispositione cjusdem
dominœ omnino relinquebat. Tenorcs autem dicta-
rum litterarum per dictos reportatarum legatos, so-
lùra unicam reperi in conventu.
DE HAINAUT. LIVUE XX. 365
mineurs à Valenciennes , un à Saint-Barthélemi, et
l'autre dans le donjon. Après avoir reçu la réponse
des religieux , la comtesse ne tarda pas à envoyer des
messages au pape Honorius ( 1 ) à Rome, à saint François ,
fondateur de l'ordre, qui vivait encore à celte époque,
à l'évêque de Cambrai et à toutes les personnes que
cette affaire concernait , pour parvenir à mettre son
dessein à exécution. Et pendant ce-tems là elle fit cons-
truire dans le donjon , comme on le dira bientôt plus
amplement , une église et des bâtimens pour le cou-
vent , et elle y fit venir , avec la permission de l'évêque
de Cambrai , douze religieux du Vermandois , de la
Flandre et de divers autres pays. Quelque tems après ,
les députés que la comtesse avait envoyés à la Cour de
Rome lui rapportèrent plusieurs lettres avec une bulle
du pape Honorius par laquelle il permettait seulement
la construction d'un couvent pour les frères mineurs,
et laissait à la disposition de la comtesse celui qu'ils
habitaient. De ces lettres apportées par les députés, je
n'en ai trouvé qu'une seule dans le couvent.
(i) C'est Honorius III , élu pajie à Pérouse le i8 juillet 1216 , ot
sacre' le 24 du même mois j son nom était Cencio Savelli. C'est lui
qui força le prince Louis de France , fils de Philippe-Auguste ,
d'abandanaer son entreprise sur l'Angleterre, pour faire la guerre
aux Albigeois. La France ne lui sut nullement gré tl'avoir imposé
à l'iiéritier de la couronne ce lourd fardeau, dont il ne le déchargea
pas même après «{u'il fut monté sur le trône, et sous lequel enfin ,
épuisé de fatigues , il succomba par une mort prématurée , comme
l'avait prévu son pcrc , le 8 novembre 1226. Honorius descendit
lui-même au tombeau, le 18 mars de l'année suivante 1227, après
avoir tenu le saint siège dix ans et huit mois, à compter du jour
de son élection. ( L'Art de vérifier les dates. Chronologie des papes )
366 ANNALES
CAPITULTJM LXXXVl.
Litlcr.T fratril)us à curiâ romaniî transmissfc île translalionc
eorum ad locum novuni dongionis.
In Chrislo sibi carissimis fratribus ordinis fratrnm
inlnorum juxtà Valentianas, in episcopatu Caniera-
censi , liospitantibus, frater ITellas , vilis poccator et
caducus et fratrum minorurrt minimus servus, salu-
tem et pacem veram per aspersionem sanguinis Do-
mini nostri Jesu-Christi. Fratres mei , vos exhortor
et in visceribus caritatis , ut sanctum Evangclium
Domini nostri Jesu Christi et sauctam regulam ves-
Iram per dominum Innocentium , divinâ Providentiâ
papam, approbatam et nuper per dominum Hono-
rium , adbùc superstitem , confirmatam , quam pro-
mislstis Deo fîdcliter, usquè ad mortem pure et invio-
labiliter et indefcssè observatis. Nuper autern à sanc-
tissimo domino papa Honorio praenominato bullas
vidi de licentiâ et approbatione translationis conven-
tûs vestri, qui est extra villam , ad locum idoneum,
qui est infrà muros et ambitum murorum villœ prœ-
dlcta;; et super eadom materiâ illustris domina pa-
triae in quâ babitastis mibi scripsit. Quarè Uerùm
cxbortor vos in Cbristo Jesu ut , juxtà doctrinam
DE HAINAUT. LIVRE XX. 36'
CHAPITRE LXXXVI.
I, «lires adressées par la Cour de Rome aux frères mineurs sur leur
liatisla.i'iii dans le nouveau couvent du donjon.
« A ses très-chers frères en Jésus-Christ les frères
mineurs de Valenciennes , au diocèse de Cambrai ,
frère Héiie , faible pécheur et le plus humble de leurs
serviteurs , salut et paix véritable par le sang de Notre
Seigneur Jésus- Christ. Mes frères, je vous exhorte
avec toute l'ardeur de la charité , à suivre strictement
et inviolableraent jusqu'à la mort l'évangile du Seigneur
et votre sainte règle approuvée par le pape Innocent ,
confirmée dernièrement par le pape actuel Honorius ,
et que vous avez promis à Dieu d'observer. J'ai vu de-
puis peu une bulle du saint père le pape Honorius , ci-
dessus nommé , qui permet et approuve la translation
de votre couvent, aujourd'hui hors de la ville , en un
lieu plus convenable situé dans l'enceinte de ses murs ;
en outre, l'illustre dame du pays que vous habitez m'a
écrit à ce sujet. C'est pourquoi je vous exhorte ericore,
au nom de Jésus-Christ, à être soumis à vos maîtres ,
selon la doctrine de l'apôtre, surtout à ceux qui sont
bons et justes , à accepter avec humilité et reconnais-
sance la nouvelle demeure qui vous est offerte , et à
continuer de glorifier Notre Seigneur Jésus-Christ que
je prie de vous conserver. Ainsi soit-il. Donné à Sainte-
568 ANNALES
apostoli, subjecti estote dominis vestris, spcciallter
bonis et modestis; et locum vobis praesenlatinn cum
gratiarum aclioiiibus hiimiliter suscipile, persévé-
rantes in agnitionem domini noslri Jesu Christi, qui
féliciter vos conservet. Amen. Datum in Sanclâ-Ma-
riâ de Portiunculâ juxtà Assisium , anno pontificatûs
domini Honorii papae x. »
Per magna postmodùm tempera, saepedictus gu-
bernator videns duos in dicta villa conventus con-
structos, gandens, quando sibi placuit, litteras su-
prœdictas fratribus Sancti-Bartholomaei prœscnlavit.
Qui tandem humililer suscipientes et perlegentes,
sumnio poîitifici et generali ordinis, proùt decebat,
se totaliter subjecerunt, supplicantes obnixiùs qua-
tenùs campanile atque vitrae, in quibus curiositas
et suniptuositas spectabatur excessiva, tollerenlur,
aliter cum conscientiâ sanâ ibidem cum dictis fra-
tribus, qui dictum conventum regebant , commo-
rari non audcrent. Remanserunt tandem fratres in
conventu Sancti-Bartbolomaei segregat'im à fratribus
dongionis conventualiter usquè ad annum Domini
MCCLi vel MCCLii, alios usquè ad annum quinquage-
simum , anno quo campanile fratrum dongionis, con-
cordi assensu fratrum ac prioris Sancti-Salvii, fuit
deslructum, et novum bumile et parvum reaedifica-
tum ; et tune, de voluntate et mandato ordinis, papa
consentiente , et episcopo Cameracensi ac domina
Margaretâ , comitissâ Flandriae et Hannoniœ, annuen-
tibus, pacem inter priorem Sancti-Salvii et fratres
Iractantibus , tune locum Sancti-Bartbolomœi fratres
DE HAINAUT. LIVRE XX. 369
iMarie de la Portioncule près Assise , la dixième année
du pontificat d'Honorius. »
Ce ne fut que long-tenis après , que le gouverneur ,
voyant avec joie les deux couvens construits dans la
ville, présenta aux religieux de Saint -Barthélemi,
lorsqu'il jugea le moment favorable , les lettres ci-des-
sus rapportées. Les frères reçurent ces lettres avec hu-
milité, et après les avoir lues attentivement se sou-
mirent enfin, comme ils le devaient, au souverain
pontife et à leur Ordre ; mais ils demandèrent avec
instances qu'on supprimât le clocher et les vitraux où
brillaient une recherche et une magnificence excessive;
car autrement ils n'auraient pas cru pou voir en sûreté de
conscience habiter ce couvent avec les religieux qui le
dirigeaient. Les frères demeurèrent dans le couvent de
Saint-Barthélemi , séparés de ceux du donjon jusqu'en
1251 ou 1252, et selon d'autres jusqu'en 1250, année
où le clocher des frères du donjon , d'un commun
accord entre les religieux et le prieur de Saint-
Sauve , fut détruit et remplacé par un autre plus
petit et plus modeste. Alors, par la volonté de l'Ordre
et du pape, et avec le consentement de l'évèque de
Cambrai et de Marguerite, comtesse de Flandre et de
Hainaut , qui réconcilièrent le prieur de Saint -Sauve
avec les frères mineurs, ceux-ci abandonnèrent le
couvent de Saint-Barthélemi que l'évèque et la com-
tesse donnèrent au prieur à de certaines conditions ,
comme il sera expliqué plus loin , si Dieu le permet.
XÎV. -2^
3no ANNALES
dcreliquerunt primo, et dicto priori dictus episcopus
ac dicta domina comitissa in possessionem pcrpe-
tuam eiim tradiderunt, conditionibus siippositis,
proùt inferiùs suo loco manifestabitur evidenter, Dec
duce.
CAPITULUM LXXXVII.
Qiiùd Jolianna comitissa ab Insulis artifices misit pro novo
conventu construendo.
Anno igitur dominicae incarnationis mccxxv%
Johanna, Flandriae et Hannoniae comitissa, ab Insu-
lis magistrum operum cum quibusdam arcliitectori-
bus misit Valencenas ad dongionemseudictum locum
contemplandum, et speculandum ubi ecclesia et ubi
refectorium , claustrum , dormitorium et aliae officinœ
fratribus necessariae possent collocari. Sed , conside-
ratis diligenti examine considerandis, repererunt et
retulerunt concorditer quod locus , proùt jacebat in
sua nuditate, non erat aptus ad aediBcia solemnia
construenda, et quammaximè pro ecclesia aut reli-
giosorum conventu ; et ad hoc probandum plures al-
legabant rationes, quarum prima talis erat : cîim
omnium ecclesiarum altaria debeant vergi ad Orien-
tem, et introitus ad Occidentem , et vcrsîis Oçcidens
DE HAINAUT. LIVRE XX. 3'] \
CHAPITRE LXXXVII.
La Comtesse envoie de Lille des ouvriers pourbâlir un nouveau
couvent.
En 1225 , Jeanne, comtesse de Flandre et de Hai-
naut , envoya de Lille à Valenciennes un architecte
avec des ouvriers pour examiner le donjon et détermi-
ner la place convenable pour la construction de
l'église, du réfectoire, du cloître, du dortoir et des
divers bâtimens nécessaires aux religieux. Mais après
un examen attentif, ils reconnurent et déclarèrent
unanimement que ce lieu, à cause de sa nudité , n'était
point propre à recevoir de grands édifices et surtout
une église ou un couvent ; et à l'appui de leur opinion
ils alléguaient diverses raisons dont la première était
celle-ci : les autels de toutes les églises doivent être
tournés vers l'orient, et leur entrée vers l'occident ;
or , comme il n'y a point d'accès possible du côté de
l'occident à cause des eaux et de la hauteur des murs
du donjon , il faudrait que l'entrée de l'église se trou-
vât à côté du grand autel, ce qui serait tout-à-fait in-
5'2 ANNALES
non sit adituS piopter aquas et altltudincm murorum
dongionis; oporlebit igitur quod introitiis ccclesiae
<»it iuxtà inajus altare, quod videtur imihùm inde-
oens; aut quià ecclesia sit occidentalis, nullus siqui-
dem orat aditus ad lociim dongionis lune, nisi per
castrum quoddicilur nunc Sancli-Johannis, in quo
aditu oportebat majus altare stabiliri. Secunda ra-
tio : nàni mûri dongionem clrcumvallanles in non-
nullis spatiis à summo usquè deorsum eranl diruti,
et iiiac(M-ics cujusdam antiquae turris dissipatœ usquè
ad aquam in cono dongionis ad casuui oral propin-
qua. Terlia ratio : quod terra tolius loci dicti dongio-
nis erat niobilis et non fixa, et aliàs ibidem artificiali-
ter deporlala pro majori parte, quarè aedificia magna
in eodem aedificari non poterant , nisi cum magnis
sumptibus et periculis, et cum perpétua pronitate ad
ruinas. Item quarta ratio fuit, quod dictus locus erat
nimis striclus et arcus, et ad conventum rcligioso-
rum lotaliter ineptus, proùt in sua jacebat parvitatc.
Et prfctcreà fratres ad operarios accesserant dicendo :
« Caveatis ne domina construi faciat aedificia sump-
tftuosa, quià non acceptaremus; et rogamus instan-
« tissimè quatenùs sic bumiiia , fictilia et bassa facia-
« tis œdificia , ut in eisdem reluceat humilitas ,
« simplicitas, asperitas et paupertas, proptcr domi-
« num nostrum Jesum Christum, qui sic pauperem
«se fecit in boc mundo, ut diceret : Vulpcs joveas
<f.}iabentf et volucrcs nidos ; Jilius aulem hominis
a non liabet ubi reclinel caput suuni. » Quibus con-
sideratis, auditis et atlenlis, praedicti operum magis-
DE HAINAUT. livre XX. O'JO
convenant, ou bien que l'autel fût tourné vers l'occi-
dent , car il n'y avait alors d'autre entrée au donjon
que par le château qui porte aujourd'hui le nom de
Saint-Jean , et c'était de ce côté qu'il fallait placer le
grand autel. Seconde raison : les murs qui entouraient
le donjon étaient ruinés en plusieurs endroits , et une
vieille tour qui comblait déjà de ses débris le fossé au
coin du donjon, menaçait de s'écrouler tout- à-fait.
Troisième raison : tout le sol du donjon était mobile et
composé de terres qu'on y avait apportées autrefois
artificiellement ; c'est pourquoi on ne pouvait y con-
struire de grands bâtimens qu'avec beaucoup de frais
et de dangers , et au risque d'une ruine prochaine.
Enfin leur quatrième motif était le peu d'étendue du
terrain , qui ne permettait pas d y établir convenable-
ment un monastère. En outre les religieux dirent aux
architectes : «Faites en sorte que la comtesse ne bâ-
« tisse point d'édifices somptueux , car nous ne les ac-
«cepterions pas; nous vous prions, au contraire, de
« nous construire avec de l'argile un bâtiment simple
« et modeste , où puisse briller l'humilité, l'austérité
« et la pauvreté pour la gloire de Jésus-Christ qui vou-
« lut être si pauvre en ce monde , qu'il dit en parlant
« de lui-même : les renards ont des tanières , les oiseaux
a ont des nids; mais le Jils de V homme n^a point oit
« reposer sa télé. » Toutes ces considérations pesées et
examinées , les architectes de la comtesse Jeanne allè-
rent lui rendre compte de ce qu'ils avaient vu et ré-
solu ; mais elle leur ordonna de ne se laisser arrêter
par aucun obstacle, et de disposer les lieus comme
elle l'avait résolu pour la gloire de Dieu , le salut de
l'empereur Baudouin son père , de Fernand son mari
et d'elle-même , et pour l'honneur des religieux et la
374 ANNALES
tri dictae dominae Johannae comitissae narrantes quae
repererant, habuerunt iterùni ab eâdem in mandatfs
quod, omnibus postposilis, locuni praediclum sic dis-
ponerent, quod Deo cederet ad gloriam, imperatori
Balduino, patri suo, et domino Ferrando, marito
suo, el sibi ad salutem, et honorera fratribus, et
eorum ordini ad prosperitatem et pacem; et quod
expensis non parcerent , salvis in omnibus seniper
salvandis. Post dies paucos, saepedictus gubernator,
aucloritate dominae coniitissae fultus, Valencenas
cum praedictis architectoribus revertentes, et locum
iterùm perluslrantes, decreverunt novum introitum
alicubi oportere reperiri à parte Occidentis , in quâ,
sicut dictura est, nuUuserat aditus, ad finem ut cho-
rus esset ad plagam Orientis respiciens : quod et sta-
tim executioni datum cst.Nàm juxtà cambam Sanctae-
Ragenfredis, vicinam dongioni, à rétro erant mansi
duo venditionibus expositi, quorum hortahtia usquè
ad ripariam contiguatam à rétro dongioni protende-
bantur; quos justo pretio comparatos, in eisdem in-
troitum seu conventûs portam decreverunt slabilire :
quod et factum est. Postmodiim pontem lapideum
suprà dictam ripariam , quae fluit inter dictos mansos
et conum dongionis^ firmissimum fundaverunt, qui
nunc est juxtà fores ecclesiae. Deindè fundamenta per
totum circuitum murorum totiûs dongionis, quan-
tum ad omnes ruinas, 6delissimè réparantes, et aedi-
ficia, quae ibidem erant, solo coaequantes, maxime
quae fundatioui ecclesiae impedientia videbantur, ves-
tigia etiàm vetustissimarum turrium destruentes,
DE HAINAUT. LIVRE XX. 3^5
prospérité de leur Ordre, leur recommandant de n'é-
pargner aucune dépense afin d'accomplir dignement
son dessein. Peu de jours après, le gouverneur, muni
de l'autorisation de la comtesse, revint à Valenciennes
avec les architectes ; ils examinèrent de nouveau les
lieus et décidèrent qu'il fallait trouver moyen de faire
une nouvelle entrée du côté occidental où il n'y en
avait point , afin que le chœur regardât l'orient, ce qui
fut mis à exécution. Près de la brasserie de Sainte-
Réfroi (1 ), voisine du donjon , étaient deux maisons à
vendre, dont les jardins s'étendaient jusqu'à la rivière
qui est contiguë par derrière au donjon; ils les ache-
tèrent et y établirent la porte d'entrée du couvent. En-
suite ils bâtirent sur la même rivière, qui coule entre
ces deux maisons et le coin du donjon , un pont de
pierre très-solide qui est actuellement près de la
porte de l'église. Enfin ils réparèrent avec soin l'en-
ceinte des murailles du donjon , qui étaient ruinées en
plusieurs endroits , rasèrent tous les bâtimens qui s'y
trouvaient, parce qu'ils auraient nui à la construction
de l'église , détruisirent les restes des vieilles tours , et
débarrassèrent toute la plate-forme du donjon.
(i) Sainte Réfroi ou Réfrède , fille ainée de Saint Adalbert»
comte d'Ostrevant, et première abbesse de Denain. Sa mère était
sainte Reine, fille de Pe'pin , dont Jacques de Guyse parle fort au
long, livre xii, chapitre 26. On célébrait la fête de sainte Réfrède ,
le 8 octobre. Voyej Molanus , ex Ojffîcio Dodonii. On ne la trouve
ni dans Baillet, ni dans Godescard. Elle vivait vers l'an 700. Elle
a été appelée Reinfride au tome VIII , page 385.
376 ANNALES
totain plateam aut superficicm dongionis aequa-
vtM'unt.
CAPITULUM LXXXVIII.
QiiîhI comitissa Johanna visitavit in propriâ personâ Fralres adhùc
in 8ancto-Barlolomaeo résidentes.
Tandem funiculis ecclesiam et conventûs officinas,
videlicet dormitorium, claustrum, capitulum, refec-
torium , infirmariam , juxlà loci exigentiam et fra-
trum humile desiderium, proportionaliter metientes,
in nomine sanctae et individuae Trinitatis, apostolo-
rum Petri et Pauli, sanctae crucis et omnium sancto-
rum Dei, opus sunt aggressi. Temporibus igitur
quibus praedicta disponebantur, pons videlicet et muri
dongionem circumcingentes, antequàm structura ec-
clesiae et officinarum conventûs aggrederentur, su-
pervenit dicta domina Johanna comitissa Valencenas,
et, inter alia, fratres extra muros commorantes hu-
militer visitavit in personâ. Quae modum, gestus,
mores, vitam, verba et exempla fratrum considerans;
paupertatem hilarem , obedicntiam promptam , casti-
tatem illibatam , austeritatem vitae , sobrietatem
victûs, sanctitatem absconditam et pœnitentias eo-
rumdem attendcns, in spirilu consolabatur quamdiù
DE HAINAtJT. LIVRE XX. 7)']']
CHAPITRE LXXXVIII.
La coiiitessc Jeanne visite en personne les Frères mineurs t[iii de-
meuraient encore à Saint-Barthéltmi
Enfin après avoir mesuré au cordeau , selon l'exi-
gence du lieu et le désir des frères , les proportions de
l'église et la distribution intérieure du couvent, c'est-
à-dire le dortoir , le cloître, le chapitre , le réfectoire,
l'infirmerie , etc. , ils se mirent à l'œuvre en invoquant
la Sainte-Trinité , les saints apôtres , la Sainte-Croix et
tous les saints. Pendant qu'on s'occupait des disposi-
tions dont j'ai parlé, je veux dire de la construction
du pont et de l'enceinte des murailles du donjon , et
avant qu'on eût commencé à bâtir l'église et le couvent,
la comtesse Jeanne arriva à Valenciennes, et vint visi-
ter, entr'autres choses, la communauté des frères mi-
neurs , qui étaient hors de la ville. Admirant le genre
de vie , les mœurs, les discours et les exemples de ces
religieux; touchée du spectacle de cette pauvreté heu-
reuse , de cette obéissance exacte , de cette chasteté ,
de cette tempérance et des austérités de cette sainte
vie , elle éprouvait un contentement véritable de se
trouver en leur compagnie. Elle écouta dévotement
l'allocution d'un frère sur le mépris du monde, sur les
378 ANNALES
coiisortio perfieri valebat eorumdem. Quœ tandem
coUationem breveni à fratre de contemptu mundi,
vitiis et virlutibus, pœnd et gloriâ proferente, devo-
tissimè audiens , corde compuncta , lachrymando
valefaciens fratribus, ad aulam propriam reversa est.
De fratribus autem ultra modum benè aedificata et
contenta, disponi fecit, anlequàm à Valencenis rece-
deret, ad honorera et reverentiam novae civitatis Jé-
rusalem et duodecim apostolorum , quorum vitam et
modum fratres imitabanlur, duodecim fundamenta
prafcepit jacere pro duodecim columnis ad ecclesiae
novae fratrum sustentationem : quod et factura est.
Nàm in crastinum in propriâ veniens ad dictum don-
gronera cura multitudine copiosâ dominorum atque
dominarura , necnon et villœ communitatis majorum
et minorum congregatione non modicâ, cura decenti
solemnitate, cunctis videntibus, manu propriâ priraa-
riura lapidera ecclesiae collocavit, posait et fundavit,
ad honorera sanctissiraae et individuae Trinitatis ac
sanctae crucis ac omnium sanctorum et sanctarum
Dei; recoraraendando dominum Balduinum, patrera
suum, et dominum Ferrandum, maritura suum, se-
ipsam et suos antecessores atque successores Deo,
ordini fratrum niinorura et orationibus eoruradem ,
cum abundanti lachryraarum effusione, raulta et in-
gentia se facturam fratribus repromisit, ad Dei et
ordinis atque conventûs sublimationem et lionorem.
Inde cunctis valefaciens in brevi Gandam accessit,
ubi , codera anno, convcntum fratrum minorum
juxtà Lisam, in parochiâ Sancti-Nicolai juxtà portara
DE HAINAUT. LIVRE XX. 3'jg
vertus et les vices , et sur les punitions et les récom-
penses; puis, elle dit adieu aux religieux en versant
des larmes , et retourna dans son palais. Pleinement
satisfaite des frères mineurs , et édifiée de leurs vertus,
elle voulut , avant de quitter Valenciennes , poser les
fondemens de douze colonnes destinées à soutenir leur
nouvelle église , en mémoire de la nouvelle Jérusalem
et des douze apôtres, dont ces religieux imitaient la
sainteté, ce qui fut exécuté. En effet, le lendemain,
elle vint en personne au donjon avec une foule de sei-
gneurs et de dames ; et accompagnée des bourgeois de
la ville, elle posa solennellement, de ses propres
mains, en présence de tout le monde , la première
pierre de l'église, en l'honneur de la Sainte -Tri-
nité , de la Sainte-Croix et de tous les saints et
saintes du seigneur. Elle recommanda Baudouin ,
son père, Fernand, son mari, ses prédécesseurs, ses
successeurs et elle-même à Dieu et aux prières de
l'Ordre des frères mineurs, et, versant des larmes, elle
promit aux frères de faire beaucoup et de grandes
choses pour la gloire de Dieu et la prospérité du cou-
vent et de l'Ordre. Cette cérémonie achevée, elle fit ses
adieux aux habitans de Valenciennes, et partit pour
Gand , où elle fonda aussi, la même année, un cou-
vent de frères mineurs, sur la Lys, dans la paroisse
Saint-Nicolas, près delà porte Cacabi. On donna à l'é-
glise (de Valenciennes) cent soixante pies de longueur,
depuis la porte jusqu'à l'entrée du chœur, sous le cru-
cifix qu'on y voit maintenant , et soixante-dix pies de
largeur , y compris les deux ailes ; avec douze colonnes,
quatre autels seulement, un beau clocher, une grosse
cloche, et des vitraux magnifiques dans le mur , der-
rière le grand autel. Tout l'édifice fut achevé en deux
58o ANNALES
Cacabi, etiàm novitor instauravit. Comploveriint au-
tem ccclesiam ccntuin et scxaginta pedum in longi-
tiuline, ab initio vidclicct ostii ecclesiae iisquè ad ini-
tium cbori novi sub crucifixo nunc existente ;
scptuaginta pedum in latitudine, alis ambabus infrà
computatis; cum duodecim columnis, quatuor alta-
ribus tantummodo, et campanili somptuoso valdè
cum grossA rampanâ et vilreis solemnibus in muro
pleno, rétro magnum altare, infrà duos annos ab
incœpto opère. Item fecerunt unum dormitorium ,
parvum tamen et strictum in loco ubi nunc dormi-
torium magnum collocatur. Claustrum parvum et
alias officinas liumiles construi fecit dicta domina
Johanna. Scd quo tempore posuit novos fratres de
Flandriâ et Viromandiâ et aliis partibus, aut alios
nondùm reperi. Causa principalis quare fratres
Sancti-Rartbolomaei ad dongionem accedere nolue-
runt, fuit quià comilissa conventum dotare volebat.
Anno vero Domini mccxxxiii**, cum ingenti solemni-
tate, ipsa domina Johanna, sepraesente, dedicari fe-
cit dictam ecclesiam ab episcopo Cameracensi G., in
honorem sanctissimae Trinitatis, sanctœ crucis ac
beati patris noslri Francisci confessons, die dominico
post inventionem sanctae crucis, mense madii (i),
cum maximis, quae longum foret enarrare, solem-
niis. Ipsa si quidem comitissa Johanna , in die dedica-
tionis, solemniter el publiée in praesentiâ dominoruni
episcoporum ibidem cxislentium ac totiûs populi,
(0 Le 8 mai ia3'j.
DE riAlNAUT. LIVRE XX. 58 1
ans. On fil aussi un dortoir étroit à la place où est au
jourd'hui le grand dortoir ; et la comtesse Jeanne fît
construire avec la même simplicité un petit cloître et
ses dépendances. Quant aux nouveaux frères mineurs
de la Flandre et du Vermandois , j'ignore à quelle
époque elle les établit. Le refus que fesaient les frères
de Saint-Barthélemi d'aller habiter le donjon , venait
principalement de ce que la comtesse voulait doter le
couvent. Enfin, l'an 1233, Jeanne fit faire en sa pré-
sence , avec beaucoup de solennité , la dédicace de cette
église par G. (1), évêque de Cambrai, en l'honneur
de la Trinité, delà Sainte-Croix et de notre bienheu-
reux Père saint François, confesseur, le dimanche
après l'invention de la Croix, au mois de mai; et le
jour de la dédicace, la comtesse en personne fit ap-
porter dans l'église et placer sur le grand autel, en pré-
sence de plusieurs évèques et de tout le peuple, un re-
liquaire contenant les os de Saint-Victorin , qui fut
l'un des martiis de la légion thébéenne, et compagnon
de Saint-Maurice, et ceux de l'une des onze mille
vierges, dont je n'ai pu trouver le nom. Ces reliques
restèrent en ce lieu jusqu'à la fondation du nouveau
chœur , et sont maintenant placées sur l'autel de Saint-
Jean , dans les chapelles de la même église. Et , après
avoir fait d'abondantes aumônes au couvent de Saint-
Barthélemi et à celui qu'elle venait de fonder, la com-
tesse recommanda aux prières des religieux son père,
Baudouin , empereur de Constantinople , le comte
Fernand, son mari , et elle-même ; puis elle retourna
à son palais. 11 y eut donc dans la ville de Valen-
(i) Godefroi des Fontaines qui occupa le sirge de Cambrai de-
puis T220 jusqu'en i338.
382 ANNALES
feretruni in quo erant ossa uniûs sancti martyris,
vitlelicèt sancti Victorini , qui fuit cum sociis sancti
Mauricii martyris unus sanctorum Tliebaeorum, et
uniûs virginis undecim millium virginum (secl uo-
men ejus non reperimus), fecit ad conventum perso-
naliter deportari ac suprà magnum altare stabiliri,
ubi et remansit usquè ad tempora fundationis novi
chori; et nunc suprà altare sancti Johannis colloca-
tur in capellis dictae ecclcsiae. Eleemosynis vero largi-
fluis u trique conventui, videlicèt fratribus conventûs
Sancti-Bartholomœi et fratribus conventûs noviter
fundati, elargiens, dominum Balduinum imperato-
rem Constantinopolitanum, et Ferraudum, maritum
suum, se ipsam quoque, dictis fratribus recommen-
dans, ad propria recessit. Fuerunt igitur duo con-
ventûs fratrum minorum in villa Valencenensi ab
illo tune usquè ad annuni quadragesimum primum,
sccundùm unam opinionem, et alii dicunt usquè ad
annum quinquagesimum : rei vcritas manifestabitur
ex consequentibus.
DE HAINAUT. LIVRE XX, 585
ciennes deux couvens de frères mineurs, depuis ladite
année jusqu'en 1241, selon les uns, ou jusqu'en 1250,
selon les autres, ce qui se trouvera ëclairci dans les
chapitres suivans.
Observation. On vient de voir que Jeanne, comtesse de Flandre
et de Hainaut, fit elle-même, au mois de mai i233, la de'dicace de
l'église des frères mineurs à Valenciennes. Son mari, Fernand de
Portugal, vivait encore alors ; mais il était tourmenté des douleurs
de la pierre, qui finirent par causer sa mort le 27 juillet de cette
même année ia33, à Noyon. Il ne laissait point d'enfansj sa veuve
fit transporter son corps à l'abbaye de la Marquette, près de Lille,
qu'elle avait aussi fondée. Cette comtesse se remaria, l'an 123^,
avec Thomas de Savoie, oncle de Marguerite, femme de saint
Louis, et mourut, le 5 décembre i244) à la Marquette, où elle fut
inhumée auprès de son premier époux. Thomas de Savoie, qui n'a-
vait point d'enfans d'elle, quitta la Flandre, et retourna dans son
pays, où il épousa, en secondes noces, Béatrix de Fiesque, dont il
eut des enfans. ( L'Art de vérifier les dates. Chronologie des comtes
de Flandre ).
384 ANNALES
CAPITULUM LXXXIX.
Oualitcr fratrespraedicatores primo veuerunt Valeacenas.
Anno igitur et mense praenominatis, anno vide-
licèt incarnationis Verbi Domini Mccxxxin% mense
maclii, primo vcnerunt fratrespraedicatores Valence-
nas. Qui ex devotione quam habebant ad eorum or-
dinem , plures valentes saeculares ipsos fratres prae-
sentaverunt dominas Johannae comitissae supradictae,
ad finem ut ipsa permitteret ipsos in villa Valence-
nensi conventualiter alicubi collocari. Quae, post
consilium habilum, annuit petitioni eorum, et cum
benevoleutiâ ipsos recepit, promittendo multa bona
se ipsis in posterum facturam. Undè, post paucos
mensos, loco idoneo reperto, talem litteram quae se-
quitur sigillavit.
Charta.
((Johanna, Flandriae et Hannoniae comitissa , om-
nibus praesentes litleras inspecturis salutem.Noverint
universi quod , cum prior Sancti-Salvii et totus illiûs
loci conventus, et Johannes, presbyter parochialis
Beatae-Mariae de Calceiâ , in Valencenis, priori et fra-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 585
CHAPITRE LXXXIX.
Les Frères prêcheurs viennent pour la première fois à Valenciennes.
La même année et le même mois , c'esl-à-dire en
mai 1233, les frères prêcheurs vinrent pour la pre-
mière fois à Valenciennes. De puissans séculiers , qui
avaient beaucoup de dévotion pour leur Ordre, les pré
senlèrent à la comtesse Jeanne pour qu'elle leur per-
mît d'établir un couvent en quelqu'endroit de la ville.
Après avoir pris conseil , la comtesse céda à leur désir,
et les accueillit avec beaucoup de bienveillance, en
promettant de leur donner de grands biens. En effet,
quelques mois après , les frères prêcheurs ayant trouvé
un emplacement convenable, la comtesse leur délivra
les lettres dont la teneur suit.
Charte.
« Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, à
tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Pe-
sons savoir à chacun que le prieur et tout le couvent
de Saint-Sauve, de cette ville, et .lean, prêtre de la pa-
roisse de Notre-Dame-de-la-Chaussée, à Valenciennes,
XIV. u5
386 ANNALES
tribus de ordine prœcllratoriim libcraliter concessis-
sent ut in loco eis assignato in manso Jacobi de Cam-
paniâ, in Valencenis, libcrè possint ccclesiani aedifi-
cari, cimiterium habere, oblationes recipere, el alia
omnia facere quae ordinis eorum instituta requirunt;
hoc salvo, quod, si aliquis parocliiarum (i) ipsoruiu
apud fVatres elegerit sepulturam, priùs in parochiâ
sua missam habeat, nisi à sacerdote parochiae vel
personâ fuerit relaxatum, pro reconipensatione dani-
norum quae ex hoc ecclesiœ Sancti-Salvii vel paro-
chiali ecclesiœ loci praedicti possent evenire in posle-
rum; ego pro fratribus praedicatoribus, ex parte
unâ, et dominus Johannes, presbyter ecclesiae Beatae-
Mariae parochialis, ex altéra, compromisimus unani-
miter in viros veuerabiles G. (2) decanum christia-
aitatis Valencenensis, magistrum Gerardum, Remen-
sem, canonicum Tornacensem , Hellinum , militein,
dominum de Alneto, ratum habituri et firmum
quidquid super bis dicerent ordinandum (3). Qui ,
consideratis omnibus diligenter, per arbitrium suum,
de comniuni assensu partium unanimiter prolatum,
assignaverunt jàm dictis priori et conventui quatuor
bonaria prati, sita juxtà donuim ipsorum, in com-
niuni pastura, in locum qui dicitur Pratum commu-
uiee (4), ab ecclesiâ Sancti-Salvii perpctuo possidenda :
(i) Parochtanorurii, selon redilioii (.lonnee par Aul). Lciiiire.
Opéra (Iii>lomatica , t. i , p. 200.
(a) D. ihid.
{3) Ratum habentes et Jermiim quidquid //mi super his divciit
ordinniidiitH, Ibid.
(')_; Ci'JUTUunins. l\yn\.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 3Sj
ayant libéralement donné au prieur et aux frères de
l'Ordre desprêcheurs l'autorisation de bâtir une église
dans la manse de Jacques de Champagne, à Valen-
ciennes, d'y établir un cimetière, d'y recevoir les of-
frandes, et d'y faire tout ce qui appartient à leur insti-
tution, sous la condition que, si quelqu'un des parois-
siens choisit sa sépulture chez les frères, il faudra
qu'auparavant il ait une messe à sa paroisse, à moins
qu'il n'en soit exemté par le prêtre de la paroisse ou
une autre personne, et ce pour indemnité du préju-
dice qui pourrait en résulter par la suite pour le cou-
vent de Saint-Sauve ou pour l'église paroissiale dudit
lieu; moi, agissant au nom des frères prêcheurs, d'une
part , et Jean, prêtre de l'église paroissiale de Notre-
Dame, d'autre part , nous avons promis unanimement
aux vénérables G., doyen de la chrétienté deValencien-
ries, maître Gérard de Reims, chanoine c]s Tournai, et
Hellin, chevalier, seigneur d'Aidnoi , de ratifier toutes
les dispositions qu'ils prendraient à ce sujet. Après
avoir tout considéré, les personnes ci-dessus nommées
ont , de leur propre volonté, et du consentement una-
nime de toutes les parties , assigné audit prieur et à
son couvent quatre boniersdepré situés près de leur
maison , en commune pâture, au lieu appelé le Pré de
la Commune, pour les tenir en toute propriété du cou-
vent de Saint-Sauve : ce que je serai tenue de garantir
à ladite église envers et contre tous. Et le prieur et le
couvent de Saint-Sauve, pour le droit de paroisse que
l'église de Notre-Dame-de-la-Chaussée avait ou aurait pu
avoir en ce lieu , paieront au prêtre de ladite paroisse,
à Noël de chaque année , dans l'église de Notre-Dame
et sur l'autel , une rente de vingt sons de Valenciennes;
au moyen de quoi, ledit prieur et son couvent , et le
388 ANNALES
quod ego eidem ecclesiae adversîis omnes homlnes
garanlire tenebor. Dicti autem prior et conventus
Saiicti-Salvii presbytère parochiali Realae - Mariae
de (i) Calccyâ, pro jure parochiali quod in loco illo
habebat aut habiturus erat, xx solides Valencenenses,
in nativilate Domini, in ecclesiâ Beatœ-Mariœ, super
altare suum, annuatim solvere tenebuntur; et pro
hoc dominas prior prœfalus , cum toto convenlu suo ,
et presbyîer parocbialis jamdictus , me et priorem et
fratres ordinis praedicatorum ab omnibus daninis su-
pradictis et ab omni rocompensationc pro eis fa-
ciendâ in perpetuum quiclaverunt. Concessimus au-
tem omnes ex utrâque parle quod dicti loci urbitri
possint diclum suum declarare et explanare, si quid
forte occurrcrct ambiguum, secundùm quod viderint
oxpedirc, cîim à me, vel priore, velconventu, vel
eliàm à fratribus antedictis fuerint requisiti. Haec au-
tem omnia per arbltros antedictos, et per meum, et
per fratrum praedicatorum, ex unâ parte, et prioris,
et conventus, et presbyteri parochiahs, qui supra-
nominati sunt, consensum unanimiter facta sunt et
concessa. Quae omnia, ut rata sint et tîrma, praesen-
tcm paginam sigilli mei munimine roboravi. Actum
anno Domini Mccxxxiii mense octobris. »
(i) In Calceid. Ibid.
DE HAINAUT. LIVRE XX. oSÇ)
prêtre de In paroisse de Noire-Dame, me quittent et
dispensent, ainsi que le prieur et le couvent des frères
prêcheurs , de toutes lesdites indemnités et de tous
autres dédommageraens. Nous sommes, en outre, con-
venus de part et d'autre que, dans le cas où il survien-
drait quelque difficulté , les arbitres du lieu donneront
leur avis, et décideront de la manière qu'ils jugeront
convenable, lorsqu'ils en seront requis par moi , par
le prieur ou le couvent, ou par les frères prêcheurs. Les
présentes conventions ont été arrêtées par lesdits ar-
bitres, d'un commun accord, entre moi et les frères
prêcheurs, d'une part, et le prieur, le couvent et le
prêtre paroissial ci-devant nommés , d'autre part. Et
pour confirmer et ratifier tout ce qui précède, j'ai fait
sceller les présentes de mon sceau. Donné l'an 1233,
au mois d'octobre, i*
Observatios. Jeanne était \euve de son premier mari lorsqu'elle
Gt cette charte en 1233. L'Escaut se'paie la ville de Valcnciennes
en deux parties : la plus grande est à la droite du fleuve dans le dio-
cèse de Cambrai, et la plus petite à la gauche , dans le dioc«-se
d'Aï ras. Outre son église de INotre-Dame , que l'on croit y avoir
été fondée par le roi Pc'pin , il y en avait d'autres considérables ,
des chartreux, des dominicains ou frères prêcheurs, des carmes,
des augustins, des récollets, des capucins, des religieuses de Sainte-
Brigitte; il y avait aussi l'église collégiale de Saint-Géri , dont le
chapitre était composé d'un doyen et de quinze chanoines ; l'abbaye
de saint Jean, de chanoines réguliers, et un collège où les jésuites
enseignaient les humanités. (Dict. de Moréri , art. Valcncienncs. )
La date donnée ici pour l'époque de la mort de Fernand , est
celli- que nous fournit l'art de vérifier les dates. Cette charte pa-
rait la conGrraer, puisque Jeanne y parle seule sans faire mention
de son mari ; il est singulier que dans le chapitre suivant , l'auicur
seml)le faire mourir Fernand en i236.
390 ANNALES
CAPITULUM XC.
De o!)ifii et sepultiir;! Fcrrandi comilis et cxscqiiiis ejus , et de
fratrihtis minoribns et prœiHcatoribus.
A tcmpore viro (l(;dicalionis novi conventûs fra-
trum minoruni nihil relationc dignum reperi usquè
ad obilum comilis Ferrandi. Defuncto igitur domino
Ferrando, comité Flandriae et Hannoniae, protofun-
datore nostro, et in monasterio de Markettes juxtà
Insulas sepulto, anuo Domini mccxxxvi°, misit do-
mina Johanna comitissa pecunias fratribus prœdica-
toribus et minoribus, tàm in Sancto-Bartholomœo
quàm in conventti dongionis, ut pro anima marili
sui vigilias et missas, orationes et sacrificia Domino
praesentarent. Sed fratribus minoribus pecunias refu-
tantibus affuit dominus gubernator, qui de eisdem ad
profectum conventuum amborum discretiùs ordi-
navil. Peractis exsequiis solemnibus dicti comitis in
Markettis, postmodùm infrà mensem, dicta domina
Jobanna ordinavit fîcri servitium mensis in comitatu
Hannoniae in villa Valencenensi , et in ecclesiâ cujus
ejus maritus protofundator extiterat , in ecclesiâ vi-
dclicèt Beati-Francisci Valencenensis. Fuit autem ser-
vitium solemno valdè, primum quod unquàm in
DE HAINAUT. LIVRE XX. 3g\
CHAPITRE XC.
MartdH coiBtc Fcrnand, ses obsèques e! sa scptiltiiro. Les Frères
mineurs et les Frères prêcheurs.
Depuis la dédicace du nouveau couvent des frères
mineurs , je n'ai trouvé aucun événement digne de re-
marque jusqu'à la mort du comte Fernand. Lorsque
Fernand , comte de Flandre et de Hainaut, notre fon-
dateur mourut , on l'inhuma dans le monastère de
Marquette, près de Lille, en 1236; et la comtesse
Jeanne envoya de l'argent aux frères prêcheurs et aux
frères mineurs de Saini-Barthélemi et du Donjon ,
afin qu'ils offrissent à Dieu des sacrifices et des prières
pour l'ame de son mari. Mais les frères mineurs ayant
refusé l'argent , le gouverneur le prit, et l'employa
discrètement pour l'avantage des deux couvens. Un
mois après l'inhumation solennelle du comte à l'ab-
baye de Marquette, la comtesse Jeanne voulut qu'on
célébrât chaque mois un service pour lui dans le comté
de Hainaut, dans la ville de Yalenciennes, et dans le
couvent même dont il avait été le premier fondateur ,
c'est-à-dire dans l'église de Saint-François de Yalen-
ciennes. Ce service fut magnifique ; c'était le premier
qu'on célébrait dans cette église avec tant de solennité.
Godefroi, évêque de Cambrai, dit la messe, assisté
des évcqucs de Tournai , d'Arras , de Térouannc en
3i)'l ANNALES
dicta occlosiâ cmn tantâ solemnitate fuerat celebra-
tuni. G., cpiscoj)us Cameiacensis , inissam celebravit,
et episcopi Tornacensis , Attrebatensis , Morinensis
assislcnfos fucrunt cura divcrsis abbatibus et abba-
tissis Flandriae et HannonÛT, et cum copiosâ multi-
tudinedominormii atque dominarum.Fuerunt autcm
dictœ exsequiae ejus solemnes aut majores primœ in
Markettis celebrataB, Ab illo tune usquè ad modorna
tempora non fuit cornes Hannoniensis defunctus ,
quin ejus principale servltium in dicta ecclesiâ cum
soleinnitatibus exiniiis cclebrarentur , ul anitnse
ipsorum in Cbristi pace atque gloriâ requiescant.
Peractis exsequiis, prier Sanctî-Salvii affuitqui oninia
penitùs quae fratres dongionis, ratione exsequiarum,
receperant accipere conatus est. Nondùm domina
recesserat. Fratres ad gubernatorem accedentes de-
claraverunt qualiler prior fratres comprimebat. Ac-
cersito priore ad dominam , et suis relatis rationibus,
ipsa domina rational)iliter compescuit, sibi de pro-
pres exhibendo quod merito sufficere debebat. Con-
sidcrato quod conventioncs atque pactiones inter
dictum priorcm et fratres ab inilio factae solùm de
sepullis aut sepcliendis in cimiterio fratrum intelli-
gcbantur , rcmansit illa controversia per plures annos
consopita. Anno igitur à viduitate dominae Jobannae,
comitissae Flandriae et HannonicE, secundo, ipsa,
consilio suorum, dominum Tbomam, fralrem comi-
lls Sabaudiœ , in niaritum legitimimi in facie ecclesiaî
soleumiler desponsavit. Undè unâ dierum accidit,
qiio(l,(ùin fralrcs, more solito, deporiari sibi face-
DE H AIN AU 1. LIVRE XX. ÔQÙ
présence de plusieurs abbés et abbcsses de FlanJre et
de Hainaut, et d'une foule de dames et de seigneurs.
Ses obsèques furent les premières qu'on célébra solen-
nellement à l'abbaye de Marquette. Depuis celte
époque jusqu'à nos jours , il n'y a pas eu un seul comte
de Hainaut dont le principal seivice n'ait été célébré
dans celte abbaye avec de pompeuses cérémonies pour
la gloire et le repos de son ame. Les funérailles célé-
brées, arriva le prieur de Saint-Sauve, qui voulut
s'emparer de tout ce que les religieux du Donjon
avaient reçu pour le service funèbre. La comtesse n'é-
tait pas encore partie. Les religieux allèrent trouver
le gouverneur, et lui dirent comment le prieur voulait
les opprimer. On fit venir le prieur devant la ( omtesse,
qui, après avoir entendu ses explications , termina sa-
gement l'affaire, en lui payant de ses propres deniers
ce qui lui appartenait. Et comme les conventions origi-
nairement faites entre le prieur et les religieux n'a-
vaient rapport qu'aux inhumations dans le cimetière ,
des frères, ce débat se trouva apaisé pendant plu-
sieurs années. Après deux ans de veuvage, .Teaiîne,
comtesse de Flandre et de Hainaut, après avoir pris
conseil des siens, épousa solennellement, en face
de l'église, Thomas, frère du comte de Savoie. Un
jour que les frères mineurs avaient apporté à la com-
tesse, suivant l'usage, vingt sous pour une année de
revenu , en lui offrant les hommages de l'Ordre ,
•Jeanne fit appeler son mari , et lui présenta les reli-
gieux et l'argent qu'ils apportaient: «Madame, » lui dit
Thomas, « que voulez-vous que je leur octroyé? Ils ne
o reçoivent ni argent ni biens , ni dignités ni prében-
« des; ils ne se soucient point d être auprès de nous
« à noire Cour ; que pourrais-jc donc faire pour eux?"
jg/f ANNALES
rent xx soiidos pro rctlditlbus iiniûs anni , et unà
pr.Tsciitarent fratrum suffragia , dominum Thomam ,
niarituin siuim , advocari fecit, quae prœsenlavit fra-
tres et praedictos xx solidos. Qui respondit : « Domina,
a quid vultis quid eis impartial"? Ipsi non recipiunt
«pecunias, nec possessiones, nec officia, nec pre-
« bendas , nec curant esse in curiis nostris nobiscum.
« Et quid ultra possumus ipsis facere ? >» Quae respon-
dit; «Domine, saltem quictemus eis redditus in
« quibus nobis obligantur ratione dongionis Valen-
ce cenensis, et locum illum totaliter admortizemus, et
« recommendemuseis animas nostras; posteà perqui-
« remus quibus beneficiis capaces erunt : spero eiiim
a quod in futurum in loco et cong?'egatione eorum
«erit solemnis memoria tàm nostrî quàm successo-
« rum nostrorum. » Qui respondit : « Domina , fiât
« voluntas vestra. » Statimque cancellarium mandans,
litteram quae sequitur conscribi jussil.
CAPITULUM XCL
QiiôJ cornes Thomas Flantlriœ et Hunnonit'c cl Julianna ojcis lixor
minoribus fratrii)iis pra;dicnforibuspIura contulerunt.
«Thomas, Flandriœ et Hannoniaî comos , et
DE HAINAUT. LIVUE XX. SqS
« Seigneur,» répondit la comtesse, «nous pouvons au
« moins les tenir quittes de la rente qu'ils ont à nous
« payer pour le donjon de Valenciennes, etleuraban-
« donner ce donjon en toute propriété, en leur reconi-
« mandant nos âmes ; nous verrons ensuite quels au-
« très bienfaits ils pourront recevoir. J'espère que ,
« par ce moyen , notre mémoire et celle de nos succes-
« seurs sera à jamais révérée dans ce couvent. » Que
«votre volonté soit faite , Madame, » dit Thomas (1) ,
et ayant mandé son chancelier, il lui fit écrire la lettre
suivante.
(i) Thomas de Savoie , second du nom , chef de la hranche des
comtesde Maurienne, né en 1 199, était le troisième Gis de Thomas I,
comte de Savoie ,\ et de Marguerite de Foucigni, sa seconde femme.
11 eut le comté de Maurienne pour son apanage, et fut destiné à l'église
de Valence en Dauphiné , dont il se démit après avoir été fait par
son frère Amédée IV, comte de Savoie , lieutenant-général de ses
Etats. Il passa en France, attiré par Marguerite de Provence sa
nièce , épouse du roi saint Louis , lequel lui fit épouser , en i236
Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut , veuve de Fernand ,
prince de Portugal. (Moréri, art. Savoie.)
CHAPITRE XCI.
Thomas, comte de Flandre et de Hainaut, et Jeanne sa femme, font
de grandes libéralités aux frères mineurs et aux frères prêcheurs.
«Thomas, comte de Flandre et de Hainaut, et
« Jeanne, sa femme, comtesse de Flandre et de Hai-
jgG KviNALES
Jolianna, lixor ejus, Flaiulrlae et liannonise comi-
tissa, omnibus prœsentes litteras inspcctiiris salutem
in Domino. Noverit universitas vestra quod nos, in
rcmissionem peccatorum nostrorum, quictamus el
quictuin claniainus fratribus ininoribiis de Valence-
nis redditum xx solidorum in perpetuum, cum omni
jure quod liabebamus in fundo quod vulgariter Don-
gionis appellatur. Tn cujus rei testimonium pracsens
scriptum sigillorum nostrorum munimine duximus
roborandum. Actuui anno Douîini Mccxxxvm",
niense februario. » Jïis igitur litteris à fratribus hu-
mililer susceptis , gratiarum actiones simpliciter ,
sicut potuerunt, domino comili ac comitissœ refe-
rcntes, lœti ad conventum repcdarunt : et hœc littera
cum caeteris custoditur. Et nota quod d ictus comes
Tbomas et dicta comitissa Jobanna multa bona fra-
tribus conlulerunt, et intereà impetraverunt fratri-
bus liberam sepulluram de certo numéro persona-
rum , proùt inferiùs patebit in collationc, in princi-
pio tractatûs sepulturarum conventûs Valencenensis.
Hoc autem anno , videlicct mccxxxviii°, obsidione
ex parte comitis Hannoniensis antè castrum Poilvakc
cxistente, in Namurci comitatu, comitissa Johanna,
protofundatrix nostra, viani universae carnis ingressa,
in monasterio de Marketis juxtà Ferrandum , pri-
mum maritiim suum, sopelitur. Quae, in mortis arti-
culo et suis ordinationibns, multa bona fratribus
praedicatoribus et minoribus in multis locis dereli-
quit, et specialiter fratribus minoribus dongionisVa-
',?) Polvachc sur I;i dioile de la Meuse , ;i i 1. n. de Dînant.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 7)^']
« naut, à tous ceux qui ces présentes lettres verront,
« salut en Notre Seigneur. Nous vous fesons savoir que,
« pour la rémission de nos péchés, nous tenons les frères
u mineurs de Valencierines (juittcs et déchargés de la
« rente perpétuelle de vingt sous, et de tous les autres
« droits qui pouvaient nous appartenir sur la propriété
« appelée le Donjon, En foi de quoi, nous avons l'ail scel-
« 1er les présentes de notre sceau. Donné l'an 1238, au
« mois de février. » Cetteleltrefut reçue avec une hum-
ble reconnaissance parles frères, qui, après avoir re-
mercié de leur mieux le comte et la comtesse, retour-
nèrent à leur couvent, où cette lettre est conservée
avec les autres. J'ajouterai que le comte Thomas et la
comtesse Jeanne firent de grandes largesses aux frères,
et obtinrent d'eux la libre sépulture pour un cer-
tain nombre de personnes, comme on le verra plus
bas , au commencement du chapitre qui traite des sépul-
tures du couvent de Valenciennes. Celte même année
12,38, pendant que le comte de Hainaut fesait le siège
du château de Polvache, dans le comté de Namur, la
comtesse Jeanne, notre fondatrice, mourut et fut inhu-
mée à l'abbaye de Marquette, auprès de Feruand, son
premier mari ( 1 ). Par de dernières dispositions faites à
l'article delà mort, elle laissa aux frères mineurs et
aux frères prêcheurs beaucoup de biens situés en di-
vers lieus , et donna , entr'autres choses , aux frères
mineurs le donjon de Valenciennes, ainsi qu'il résulte
de la lettre suivante , dont la copie existe encore dans
les archives du couvent.
(i) Jeanne raournl le 5 décembre 1244» :" l'abbaye de la Mar-
quette , près de Lille , qu'elle avait fondée , et y fut inhumée au-
près de son premier mari. Après sa mort , Thomas de Savoie , qui
n'avait point eu d'enfans d'elle , retourna dans sou pays. (L'Art de
vérifier les dates , Chronologie des comtes de Flandre. )
ÔgS ANNALES
lencencnsis, proùt patelin quâdam copia littcrœ, quœ
adhùc cum litteris conventûs conservatur, ubi sic
liabetur :
Adidem de executoribus comilissœ.
« Nos puhlici execiitores ilhistrissiinœ dominœ do-
iiiinae Johannae, quondàm comitissae patriarum Flan-
driae et Haniioniae, etc. Quià Ferrandus Portugalline,
prœnominatœ dominae primus maritus, uiià cum
dicta domina Johannâ, ecclesiam seu conventum fra-
triim minorum infrà viliam Yallencenensem funda-
verunt, et dotem dicti conventûs fratres rccipere
noluerunt, hinc est quod, ex ordinatione saepedictae
dominae comitissae, recognoscimus obligatos nos fore
fratribus aut conventui antedictis, in purâ et piâ
cleemosynâ , in xx lunicis griseis cum capuciis , et
in totidem albis sine capuciis, in totidem ulnis telœ
communis, in totidem heudis bladi, in totidem pa-
pilionibus aureiV. et in totidem cordis lignorum, an-
imatim, à data hujus litterae usquè ad xxx annos
conscquenter. In quarum rerum testimonium sigil-
liiin commune nostrae executionis praesentibus est ap-
pcnsum. Datum in Tornaco, annoMCCXLiv''inaprili.»
Sigillum executorum cum dictis litteris nudum, pu-
blicum et âpertum reperi. Causam autem quare, post
corum executionem, apud nos reposuerunl, vel undè
nobis evenerit, penitùs ignoranuis; et sicut integrum
reperi, ità integrum in cistâ dimisi, quià scribitur
in suspensorio cjus : Custodlatur ut oculus. Dico
igitur priesentibus et fututis fralribus u( diligontcr
DE IIAINALT. LIVRE XX. SgQ
Autre lettre adressée aux frères mineurs par les exécuteurs
testamentaires de la comtesse.
« Nous, exécuteurs publics des volontés de très-il-
lustre dame Madame Jeanne, autrefois comtesse d(î
Flandre et de Hainaut, etc. Fernand de Portugal, pre-
mier mari de ladite dame, ayant, conjointement avec
elle, fondé l'église ou couvent des frères mineurs de
Valenciennes, et lesdits religieux ayant refusé la do-
nation de ce couvent, nous déclarons, d'après la vo-
lonté de la comtesse , que nous nous obligeons à payer
annuellement , pendant trente ans, à compter de ce
jour, auxdits frères mineurs ou à leur couvent , à titre
d'aumône pure et simple, vingt robes grises avec ca-
puchons, pareil nombre de robes blanches sans capu-
chons, autant d'aunes de toile commune, autant
dlioeds de blé , autant de pavillons d'or , et autant
de cordes de bois. En foi de quoi , nous avons fait ap-
poser aux présentes le sceau qui nous est commun , en
notre qualité d'exécuteurs testamentaires. Donné à-
Tournai, l'an 1244, au mois d'avril. » J'ai trouvé avec
ces lettres le sceau des exécuteurs nu et découvert.
Pourquoi cette lettre , après son exécution , est-elle
restée entre nos mains , et qui nous l'a remise? C'est
ce que nous ignorons absolument; et je l'ai replacée dans
le coffre , telle que je l'ai trouvée, parce que j'avais
lu sur le ruban auquel elle est suspendue : à conser-
ver précieusement. J'engage donc tous nos frères pré-
sens et futurs à garder cette lettre avec soin, comme
ont fait nos prétlécesseurs. EUe prouve que le donjoi^
400 ANNALES
custodiatur, proùt à prœdecessoribus custoditum est.
Ex quibus patet quod locus dongionis libère reman-
sit fratribus sine debilis censu aut redditibus, nisi
soli Deo, quibuscumquc reddendis. Erat autem lon-
gitude ipsius conventûs solùm centum et octoginta
pedum , incipiendo computare à cono ipsius dongio-
nis dividentis riparias antè fores ecclesiae usquè ad
lineain terminantem ipsum versus castrum quod
nunc Sancti-Johannis appellatur. Quantum vero ad
ampliorem ipsius latitudinem, linea terminans ipsuni
à parte dicti castri quae incipit à riparia dongionis
immédiate contiguata, quae fluit in episcopatu Atre-
batensi et protenditur directe usquè ad aliam ripa-
riam ipsi dongioni ex oppositâ parte etiàm sibi sine
medio contiguatam, quae fluit in episcopatu Camera-
censi, ccxx pedum vel circiter dignoscitur tune
fuisse. Et sic terminatur tractatulus fundationis con-
ventûs Beati-Francisci Valencenensis.
CAPITULUM XCII.
De advcntu régis Jérusalem in Franciam et obitu régis Philippi.
Et quià, occasione fundationis conventûs fratrum
minorum Valencenensis, à verâcontlnualione anno-
rum Cbristi aliqualitcr digressi sumus, ad eos rêver-
DE ÏIAINAUT. LIVRE XX. ^01
est resté la propriété des frères mineurs sans aucune
espèce de change , cens ni redevances , à l'exception de
ce que nous devons à Dieu. La longueur du couvent
n'était que de 180 pies, à partir du coin du donjou
qui sépare les deux rivières devant la porte de l'église,
jusqu'à la ligne qui le termine du côté du château, ap-
pelé aujourd'hui le château Saint- Jean. Sa plus grande
largeur, en suivant la ligne qui le borne du côté du
même château, depuis la rivière contiguë au donjon ,
qui coule dans l'évéché d'Arras, jusqu'à l'autre ri-
vière, également contiguë au donjon de l'autre côté,
et qui coule dans l'évéché de Cambrai , était à celte
époque de 220 pies. Ici se termine l'histoire de la
fondation du couvent de Saint- François à Valen-
ciennes.
CHAPITRE XCII.
Arrivée du roi de JeVusalem en France. Mort du roi Philippe.
Reprenons le récit chronologique des événemens ,
dont je me suis un peu écarté en traitant de la fonda-
tion du couvent des frères mineurs de Valenciennes.
XIV. 26
/jO^i ANNALES
tainur (i). Anno igitur ivicr.xxii", Joliiinncs, rex Hie-
rosolymitaiiiis, ex amissione Dainietaî et debilitate
suorum ultra moduin dolens effectus, à parlibiis
Iranstnarinis traiisfretat cum paucis in Galliani auxi-
llum petitiirus. Frodericiis, Rotnanoriim imperatoi-,
signo (Mucis assuinpto, ducit iixorcm per vcrba de
prœsenti unicam fdiain ipsius régis Hierosolymoruiii,
et hoc juramento affirmât coràin papa Honorio.
Anno sequenti , celelirantur nuptiae inter eos solemni-
ter. Anno Domini mccxxiii", mense julio, Philippus
Francorum rex, vir potentissimus, qui Ottoneni im-
peiatoreni , et quamplures in bello campali devicerat
nobiles et potentes, Normanniam acquisivit et sibi ap-
proj)iiavit,et maximampartemPictaviae sibi subjuga-
vit.Quisemperprospcroshabenssuccessus, ecclesiasti-
caelibertatis prœcipuus conservator, dormitin Christo,
et in ecclesiâ Beati-Dionysii sepelitur. Mirabilc fecit
testamenlum. Johanni régi Hierosolymitano centuin
libras parisienses, totidem Templariis, tolidem Hos-
pitalariis dédit, et plura bona relatu digna fecit.
Multos in regno comitatus acquisivit, scilicet Viro-
niandenseni , Claromontcnscm , Bellomontenseni,
Pontivens(;m, Alcncioaenscni , Cenomanenseni , Tu-
roncnsejn , Andegavensem , Pictavenseni. Eodem
anno, Ludovicus, ejus filius, eidem in regno succc-
dens prima (loniinicâ augusli , scilicet in die transfi-
gurationis Domini, Remis solemuiter coronalur in
regem, el Blanca, uxor ipsius, in reginani. Tricesi-
f») Cl- (pii <\\\\ est oxtraif tîe Vincent di> Tîcaiivais , XXXI, l'if».
DE HAINACT. LIVRE XX. 4o5
En 1222. Jean, roi de Jérusalem, découragé par la
perte de Damiette et par l'affaiblissement de son ar-
mée, repassa la mer, et vint en France avec peu de
gens pour demander du secours. Frédéric, empereur
des Romains, qui avait pris la croix, s'engagea verba-
lement à épouser la fdle unique du roi de Jérusalem,
et en fit le serment devant le pape Honorius. Ce ma-
riage lut célébré solennellement l'année suivante. En
1223, au mois de juillet, Philippe, roi de France,
prince puissant , qui avait vaincu en bataille rangée
l'empereur Oihon et plusieurs autres souverains, con-
quis la Normandie, subjugué une grande partie du
Poitou, et qui, au milieu de ses victoires constantes,
s'était toujours montré le protecteur des libertés de
l'église, s'endormit dans le Seigneur, et fut enterré
dans l'église de Saint-Denis. Il fit un admirable testa-
ment par lequel il laissa à Jean, roi de Jérusalem, cent
livres parisis ; pareille somme aux Templiers et autant
aux Hospitaliers, sans parler de plusieurs autres dis-
positions dignes de mémoire. Il acquit au royaume un
grand nombre de comtés, savoir, ceux de Verman-
dois, de Clermont, de Beaumont, dePonthieu, d'Alen-
çon, du Maine, de Touraine , d'Anjou et de Poitou.
Louis , son fils, lui succéda la même année, et, le pre-
mier dimanche d'août, jour de la transfiguration , fut
couronné à Reims avec la reine Blanche , sa femme.
Louis avait près de trente-sept ans à son avènement
au trône. Il eut, à Vaucouleurs , avec l'empereur Fré-
déric, une conférence de paix ctd'ailiance. Le comte de
Champagne épouse la fille de Guichard de Beaujeu ,
cousine germaine du roi Louis, et le roi rend au comte
les deux châteaux de Montereau-fault- Yonne et de Brai-
sur-Seine , que son père avait long-tems possédés.
4o4 ANNALES
mum septimiim œtatis aiinuin ferè complevcrat Lu-
(lovicus, qtiando coronatus fuit; et ipse quoque ciim
imperatoro Frederico pacis ac fœdcris coUoquiuin
apud Vallem- Coloris habuit. Cornes Campaniae ducit
in uxorein filiam Guichardi de Bello-Joco , cognatam
gernianam régis Ludovici. Rex reddit comili duo cas-
tra Monslcrolium-Foris-Yonam et Braiam super Se-
quanam, quae paler suus diù tenuerat. Amalricus,
cornes Montis-Fortis , à partibus Albigensium redit
ad palriam , propler inopiam victualium , relinquens
Carcassonam, urbem munitissimam , el alia castra
quœ cum labore maximo et sumptu inaeslimabili et
amissione plurium genlium fuerant acquisita, per
annos xiv à nostris possessa. Eodem anno, Johannes,
rex îlierosolymitanus, limina beati Jacobi adit pere-
grinatnrus, Ducit in uxoreni filiani régis Galiciae. Rex
autem transfretat in Angliam, ubi plura ei donaria
conferuntur.
CAPIÏULUM XCIII.
Drilinere ii'j^is Ijudovic.i coiilrà Pictavenses, et de simiilato
comité naldiiino(i).
Anno Domini mccxxiv% rex Ijiidovicus niovet
(i) Vinc.lo Bcauv.,XXXI, 117.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 4^5
Amauri, comte deMontfort, revient du pays dos Al-
bigeois, à cause de la disette de vivres, abandonnant
Carcassonne , place très-bien fortifiée , et tous les au-
tres châteaux dont nous nous étions emparés avec des
efforts incroyables , au prix du sang de nos soldats , et
que nous avions eus en notre pouvoir pendant qua-
torze ans. La même année , Jean, roi de Jérusalem ,
va en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, et
épouse la fille du roi de Galice (1). Il se rend ensuite en
Angleterre, où on lui fait de riches présens.
(i) Jean de Brienne épousa, en 1222, Berengère , seconde Glle
d'Alfonse IX , roi de Le'on et de Galice, et de Btirengère de Cas-
tille , sa seconde e'pouse. Bc'rengère de Galice était sœur de saint
l'erdinanù , troisième du nom , qui re'unit les royaumes dr Caslillc
et de Léon. Elle mourut en i:i3-j. ( Dict. de Moréri , édit. de Paris,
lySo, art. Castille, tome 111 , p. 3i5. )
CHAPITRE XCTII.
Expédition durci Louis contre les Poitevins. Le faux comte
Baudouin.
En 1224, le roi Louis, après son couronnement,
lève une armée contre les Poitevins. Le lendemain de
la Saint-Jean-Baliste, il réunit ses troupes à Tours , et.
4o6 ANNALES
exercitum post coronationem suam contra Pictaven-
ses. Tiironis iu crastino beati Joliannls-Baptistœ con-
gregat suos. Inde procedens cum mille et ducentia
militibus et pluribus aliis aptis ad pugnandum, ob-
sidet Niortium , castrum forlissimum. Savaricus de
Malo-Leone , qui intùs erat, videns tantam forlitu-
dinem régis, facit pactum cum rege, ut liceat sibi
recedere cum suis; deindè castrum régi redditur.
Rex indè tendens ad Rupellam, obsidet eam; ma»
cliinœ eriguntur, per novem dies muros destruunt
incessanter. Savaricus de Malo-Leone, cum ducentis
militibus, burgenses villœ et quamplurimi servientes
viriliterse defendunt. Demùm considerantibus illis,
qui intùs erant, se non babituros ab aliqua parte
succursum , et videntibus fortitudinem régis quotidiè
augmeutari, reddunt villam régi, quibusdam pactio-
nibus inter regem et burgenses firmatis : Savaricus
cum suis per mare recedit. Postmodùm vero omni
conditione cessante, burgenses se communiter dede-
runt régi, salvis viliae libertatibus, fidelitatem ei Ic-
gitimam facientes.
DE UAINAUT. LIVRE XX. l\0'J
parlant de celle ville avec douze cens chevaliers et un
^raud nombre d'hommes d'armes exercés au combat ,
il va mettre le siège devant INiort, place très-bien for-
tifiée. Savari de Mauléon (1), qui l'occupait, voyant un
ennemi aussi redoutable, traita avec le roi , et livra le
château , après avoir obtenu de se retirer lui et les
siens. De là, le roi marcha sur La Rochelle, et l'assié-
gea. Il fit dresser des machines, et battre pendant neuf
jours les murs de la ville, qui était défendue vaillam-
ment par Savari de Mauléon avec deux cens cheva-
liers et par une foule de bourgeois et de sergens. Enfin,
les assiégés, voyant qu'ils n'avaient aucun secours à
espérer , et que les forces de leurs ennemis augmen-
taient chaque jour, rendirent la ville à de certaines
conditions qui furent réglées entre le roi et les bour-
geois , et, par ce moyen , Savari se retira par mer avec
les siens; mais ensuite les bourgeois se donnèrent au
roi sans autre condition, que le maintien des libertés
de la ville, et lui jurèrent fidélité.
(i) Savari de Maulëon, riche baron du Poitou , est compte' par
Nostradaraus, dans son Histoire des poètes provençaux, au nombre
des troubadours qui fre'quentaient la Cour de Raimond VI, comte
de Toulouse. Nostradamus (page ^8) en fait un grand éloge D'un
autre côte', l'abbé VeUy ( Hist. de France, Paris, 1770. II, 278 )
dit que ce gentilhomme était en réputation du général le plus ha-
l)ile qu'il y eût alors en Europe. Il aurait mérité une place dans le
volume que l'Académie des Inscriptions vient de publier sur l'his-
toire littéraire de France, parmi les troubadours de la Cour de
Raimond VI.
4o8 ANNALES
CAPITULUM XCIV.
Quôd Ludoviciis mîsil le';afos ad falsum coniitem , qiiateniis Pcro-
nac aJ ipsum acccderet , salvum coniUicluni transiiiittcudo.
CiRCA annum Domini mccxxv, rumores magni et
non inanes per totam Franciam, Flandriam et Han-
noniain volaverunt, quod omnes milites et scutiferi
qui cum domino Balduino, imperatore Constantino-
politano , in crucesignatione recesserant, spretis
mundi illecebris et mundialibus pompis, vitam ere-
miticam etreligiosam assumpserant; undè plures du-
ces, comités, barones, milites et scutiferi sub liabitu
eremitico mendicantes à multis recogniti sunt. Qui-
bus temporibus, in quâdam silvâ inter Tornacum et
Valencenas, dicta de Glancon (i), quidam eremita
illùc se moraturum decreverat. Qui, more eremita-
rum, vitam quaerebat ostiatim. Casu veniens in oppido
Mauritania; , affuit miles quidam imbutus rumoribus
generalibus, quod videlicet eremitœ noviîer superve-
nientes erant de societate illorum nobilium qui cum
domino Balduino imperatore recesserant. Suam ap-
plicuitphantasiam addictum eremitam, imposuitquc
(r) Ce Luis est aj)i>cle' aujourd'hui liois de Morlae;nc.
DE HAINAIT. LIVRE XX. qOÇ)
CHAPITRE XCIV.
Le rui Louis envoie dire au faux comte de venir le trouver à Pc-
ronne, et lui fait remetre un sauf-conduit.
Vers l'année 1225 , le bruit se répandit dans toute
la France, la Flandre et le Hainaut, que tous les che-
valiers et écuyers qui étaient revenus de la croisade
avec Baudouin, empereur de Constantinople, mépri-
sant les plaisirs et les pompes du siècle, avaient em-
brassé la vie religieuse, et s'étaient faits ermites. On
vit , en effet, plusieurs ducs , comtes, barons, cheva-
liers et écuyers, mendier sous l'habit des ermites , et
beaucoup de personnes les reconnurent. A cette épo-
que, un ermite avait choisi sa demeure dans le bois
de Glancon, entre Tournai et Valenciennes. Selon l'u-
sage de ces pieux solitaires , il demandait l'aumône de
porte en porte. Le hazard l'ayant amené un jour dans
le bourg de Mortagne, un chevalier qui se trouvait là,
persuadé que tous les nouveaux ermites qui parais-
saient étaient du nombre de ces seigneurs qui avaient
quitté la Terre-Sainte avec l'empereur Baudouin , ne
manqua pas d'exercer son imagination sur celui-ci , et
ne douta pas que ce ne fût un noble chevalier. L'er-
mite s'en défendit, et assura qu'il n'était qu'un homme
simple et pauvre , un malheureux pécheur. Le cheva-
lier affirmait le contraire à tout le monde, et plusl'er-
4 10 ANNALES
sibi qiiod vii* nohilis erat. Ille vero ncgabat omnino,
affirmans se simplicoin , riidem et idiotam peccato-
reni et paupereni fore. Miles verô oppositiim cunctis
affirniahat, et quanio plus eremita se excusaret,
tanto aciiîis miles opposituni afïirmabat. Latiiit ferè
ista opinio pcr inlegruin aiinum antequàm diflfiniile-
retiir. Multiplicabatur siquidem lateuter in cordibus
muhoruin, quod ille magnas extiterat miles, et
frc({uentabatur à nuiltis. Habebal siquidem gestus
maturos, verba e>aniinata, vitamquc dncebat exem-
plaroin, et erat satis elegantis staturœ, barbatus at-
que capillatus. Froquentabatur à multis tàm nobili-
bus quàm iguobilibus. Accesserunt ad eum Hunno-
nienses multi ad sciondum si ipsum recognoscoro
possent, quià pauci nobilesab iliâcrucesignatione ad
patriam Hannoniensem reversi fuerant. Similiter et
à Flamingis frequentabatur, sperantes ipsum fuisse
nobilem et ab illoi iim crucesiijnatorum concione de-
rivasse. Tandem affuerunt qui petierunt diccntes :
« Scimus et experimentaliter perpendimus vos fore
« nobilem, nec denegare potestis. » Consiliimi siqui-
dem habuerant qui ipsum frequentabant, quod sibi
mullos~proponerent crueesignatos, et quod ejiis no-
tarent gestus, et, quando nominaretur, ipse mutaret
et colorem,'"' gestus atque modum. Et dîim sibi niul-
tos proposuissent nobiles et ignobiles, et immotus
perstitisset, tandem proposueiunt et imposuerunt
quod ipse erat Balduinus, Flandriae eomes. Tune ipse
et colorem , gestus et ujodum transmutavit , jurcju-
raudo cl anatliemalizando , in pra;sentia ipsorum,
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 4'^
mite niait avec assurance, plus le chevalier persistait.
Il se passa un an avant que cette opinion se répandît ;
peu à peu, beaucoup de personnes l'accueillirent, et fu-
rent intimement persuadées que l'ermite était un il-
lustre chevalier ; aussi recevait-il de nombreuses vi-
sites : ses gestes étaient graves, ses paroles réfléchies
et sa vie exemplaire. 11 était d'une belle taille , et por-
tait la barbe et les cheveux longs. Nobles et vilains ve-
naient de tous côtés pour le voir, entr'autres, beau-
coup d'habitans du Hainaut, qui voulaient savoir s'ils
pourraient le reconnaître; car il y avait quelques sei-
gneurs de ce pays qui étaient de retour de la Terre-
Sainte. Les Flamands le visitaient aussi, croyant qu'il
était noble etqu'il avait fait pariiedel'arméedescroisés.
Enfin, il se trouva des gens qui lui dirent ; « Nous savons
« positivementque vous êtes noble, et vous ne pouvez le
«nier. » Car ceux qui venaient le visiter s'étaient con-
certés entr'eux pour lui nommer un grand nombre
de seigneurs croisés; et lorsqu'on prononcerait son
nom , ils verraient bien s'il changerait de couleur et
perdrait contenance. Ils nommèrent , en effet , beau-
coup de personnes nobles ou non nobles, et il resta
immobile; enfin ils dirent et affirmèrent qu'il était
Baudouin , comte de Flandre. Aussitôt l'ermite chan-
gea de visage et de contenance, et jura devant tout le
monde qu'il n'était pas Baudouin. Mais les assistans lui
dirent : « Nous savons maintenant que vous êtes vrai-
« ment l'empereur Baudouin. Ceux qui se sont trouvés
« à la malheureuse bataille qui eut lieu devant Andrino-
« pie, nous avaient bienditquevous vous étiez échappé
« vivant. Aujourd'hui Dieu vous a ramené dans votre
«pairie, et vous y faitei pénitence. ■> Ensuite ils lu:
firent quitter, malgré lui. son ermitage, et le conduisi
4 12 ANNALES
quod ipsc non crat. Tune assistentes intulerunt :
« Certè nunc cognoscimus quod vos estis verus im-
« perator Balduinus. Benè audieramus ab illis qui in
« strage antè civitatem Andrinopolim interfuerant,
« quod vivus evaseratis; et nunc ad patriam vestram
« Deus vos provexit, vestram pœnitentiam faciendo. »
Tune, nialcgralibus suis, ipsum ab cremitorio suo
extraxerunt, et apud oppidum Maurilaniae deduxe-
runt, bonorificè tamen. Illi autem homines hujus ru-
mores evolare fecerunt, priùs in Tornaeo et Valen-
cenis, et abbinc per totam Flandriam et Hannoniam
atque Franciam. Accedunt nobiles et ignobiles ad
ipsum coiisiderandum, Unus dicebat : « Ipse est. »
Alius dicebat : « Non, sed in aliquo sibi similis. » Et
sic in patriâ magna exoriebatur dlscordia. Tandem
ipse idem confessus est quod verè erat Balduinus, et
plures allegabat apparcntias. Igitur per omnesbonas
tàm Hannoniae quàm Flandriaî villas deductus est,
quae concorditer finaliier ipsum reeeperunt, Ferran-
dum atque Johannam, veram dominam, aliqualiter
et pro tempore rcfutando. Johanna perpendens in-
convenientia talia multiplieari, sano utcns consilio,
Francorum régi scripsit Ludovico, supplicando qua-
tenùs super tanto casu consilium et auxilium digna-
retur impertiri : fuerat siquidem dietus Balduinus,
Constantinopolilanus imperator, magnus avunculus
dicti régis.
DE UAINAtT. LIVRE XX. 4^^
rent à Mortagne, en lui témoignant beaucoup de res-
pect. Bientôt ils répandirent cette nouvelle, d'abord à
Tournai et à Valenciennes, et delà dans toute la Flan-
dre, le Hainaut et la France. Une foule de giîns de
toute condition venaient le voir. L'un disait : « C'est
«lui; » l'autre: « Ce n'est pas lui , mais il lui res-
« semble , » et il y eut dans le pays de grandes discus-
sions à ce sujet. Enfin il avoua lui-rnême qu'il était
Baudouin, et rapporta plusieurs circonstances qui
rendaient son assertion vraisemblable. Il fut ainsi con-
duit dans toutes les villes principales du Hainaut et de
la Flandre, qui finirent par le reconnaître unanime-
ment( 1 ), et refusèrent, pendant quelque tems , d'obéir à
Fernand et à Jeanne , sa femme , leur légitime souve-
raine. La comtesse Jeanne, voyant le danger de laisser
ceste erreur se propager, et écoutant de sages avis,
écrivit à Louis, roi de France, pour lui demander ses
conseils et son appui dans une circonstance aussi grave;
car Baudouin , empereur de Constantinople , était
grand-oncle du roi Louis.
(i) Le peuple. le cierge , la noblesse, dit l'ab'oé ^ elly, presque
tous les Flamands te'raoignèrent qu'ils n'en doutaient point. L' .An-
gleterre parut si persuadée , qu'elle lui envoya des ambassadeurs
pour trailer d'une ligue contre la France. Il n'y eut guère que la
comtesse Jeanne, l'aîne'e des G"es du vrai Baudouin , qui osât dire
que l'empereur était véritablement mort. Cette princesse e'tait un
de ces ge'nies impe'rienx qui ne peuvent souffrir ni e'gal ni supe'ricur ;
c'était pour cela , disait-nn , qu'elle ne payait point la rançon du
comte Fernand, son maji, prisonnier dans la tour du Louvre depuis-
la bataille de Bouvines. Plus on la pressait de voir du moins cet
homme, qui se disait o'cliappe' miraculeusement des mains deS
Grecs, plus elle s'emportait , menaçant de le faire mourir de mille
morts, s'il tombait en son pouvoir. Cette conduite irrita tellement
ses sujets, qu'elle courait risque d'être chasse'e, ou même massacrée,
si le roi, qui la protégeait, ne se fût pas mis en marche pour h»
soutenir.
4 14 ANNALES
GAPITULUM XCIV co.
Dj Balduino (îclo comité à rcgc Fiancorum vocalo.
CuM vero, illis temporibus, dlspersl per Fraii-
ciam , riannoniam, Flandriam, et caetcras Galliœ
partes erant viri nobiles plures sub habitibus tàin
praedicalorum quàm minoruin, qui, proùt tractuin
est, (levotionii causa, omnia dcreliqucrant temporalia
in transmarinis partibus, qui cum dicto Balduino
imporatore crucesignati fuerant et socii; quorum
aliquos finaliter Ludovlcus rex demandavit, à quibus
rcx , et ejus consiliarii veritatem realem mortis dicti
Balduini extorserunt, Rex, cùm audîssettantorumre-
lationem virorum, niisit legatos ad Flandriam , et spe-
cialiter ad dictum falsum comitem, quatenùs Peronœ
ad ipsum acccdcret cum ipso de arduis tractaturus ,
salvum conduclum sibi confninando. Qui comcs cum
maximo et ingenti apparatu, ciim nobilibus làmHan-
noniae quàm Flandriae nccnon et bonarum villarum
copiosâ multitudine,Peron?e accessit. Dies venit con-
silii. Rex cum honore debilo dictum suscepit comi-
tem, avunculum nominando, et in prandio ipsum vo-
lait retinere , sed ipse seipsum excusavil. Post pran-
diinn et usquè cœuam rex ipsum de multis examinii-
DE IIAINAUT. LIvr.E XX. Iiï5
CHAPITRE XCIV (.i o.
Le fau\ comie Baudouin est nianùë par le roi de France.
Il y avait alors de tous côtés, en France, enHainaut,
en Flandre et dans toutes les autres parties de la
Gaule, de nobles chevaliers, compagnons d'armes de
l'empereur Baudouin à la croisade , qui , par amour
pour la religion , avaient abandonné tous leurs biens
outre mer , pour vivre , comme on l'a dit , sous l'habit
des frères prêcheurs ou des frères mineurs. Le roi
Louis en fit venir plusieurs, qui furent interrogés par
ce prince et ses conseillers sur la mort de l'empereur
Baudouin, et déclarèrent la vérité. Après avoir en-
tendu leur déclaration , le roi envoya des députés en
Flandre auprès du faux comte, pour l'inviter à
venir le trouver à Péronne, afin de traiter avec lui
d'affaires importantes, et lui fit donner un sauf-con-
duit. Le prétendu comte se rendit en conséquence à
Péronne , en grand appareil et accompagné d'une
foule (le nobles de Flandre et de Hainaut , et de bour-
geois des bonnes villes. Le jour du Conseil arriva : le
roi reçut le comte avec de grands honneurs , l'appela
son oncle , et voulut le retenir à diner , ce qu'il refusa.
Depuis le dîner jusqu'au souper, le roi lui fit plusieurs
questions, et s'aperçut que cet imposteur mentait en
beaucoup de choses, mais il dissimula prudemment. Les
4l6 ANNALES
vit. Ptepcricns vcro qnod de pluribiis mcntiebatur ,
(lissimulabat priulentcr. Tune consiliarii régis et spe-
cialitcr cpiscopus Silvanectensis, qui prœcipuus régis
Philippi extiterat consiliarius , sibi petiit in quâ villa
et loco, et quando et quœ jocalia dederat régi Philip-
pe , et qualia susceperat quando patriain Flandriac
relevaverat. Quod audiens fîctus cornes dixit quod in
crastinum domino régi responderet, et quod satis lar-
de et debilis erat, et quod cœnandi hora jàm transie-
rat; sed indubiè de interrogatis in crastinum respon-
deret. ïunc valefaciensregi et ad hospitium proprium
cum suis nobilibus accessit; infirmum nimiiim se
fingcns declinavit ad lectum. Nocte eâdem sub silen-
tio consurgens , omnes thesauros omniaque jocalia
colligens , quos rapere valait secum portans, cquum
ascendens, de nocte diffugit, clauso priùs et firmato
propriae camerœ ostio. In crastinum camerarii con-
surgentes, et ostium cameiœ finnatum reperientes,
sperabant dominum suum quiescere, dormire aut
sudare; non eraut ausi ostium aperire, sperantes
ipsum graviter infirmari. Tandem cùm jàm hora esset
tarda, etrex suas audivisset missts et diclum exspec-
tâsset comitem , accesserunt milites tàm Hannoniae
quàm Flandriae ad camerarios dicentes quod jàm rex
et consiliarii sui comitem exspectabant. Qui respon-
derunt quod dominas suus adhùc dormiebat, et quod
ictus infirmus ad lectum de scro accesscrat. Tandem
ad ostium camerae puisantes , et itcrîim atque itcrùm
replicantes , et neminem audicntes, credidcrunt ipsum
fore mortuum ; et ostium finaliler frangentes , et ne-
DE HAINACT. LIVRE XX, ^jn
conseillers du roi l'interrogèrent aussi, et l'évéque de
Senlis, qui était le principal de ces conseillers , lui de-
manda en quel lieu , en quel tems il avait donné des
joyaux au roi Philippe , quels étaient ces joyaux , et ce
qu'il avait reçu quand ilavait relevé le comté de Flandre
Ju roi. Le faux comtedemanda jusqu'au lendemainpour
répondre ; il dit qu'il se fesait tard, qu'il était fatigué ,
que l'heure du souper était venue , mais qu'il satisfe-
rait le lendemain sans faute à toutes ces questions ;
puis il dit adieu au roi , retourna à son hôtellerie avec
les seigneurs qui l'accompagnaient, et, feignant de se
sentir malade, il se mit au lit. Mais dans le silence de
la nuit , il se leva, prit autant d'or et de bijoux qu'il
en put emporter, et s'enfuit à cheval, après avoir
fermé soigneusement la porte de sa chambre. Le len-
demain , les domestiques, trouvant la porte de la
chambre fermée, crurent que leur maître dormait ou
reposait, et n'osèrent ouvrir, supposant qu'il était
malade. Cependant l'heure avançait, et le roi. après
avoir entendu la messe, attendait le comte. Les cheva-
liers flamands et hennuyers vinrent dire aux domesti-
ques que le roi et ses conseillers attendaient leur
maître. Les domestiques répondirent que le comte
dormait encore , et qu'il s'était couché la veille fort
malade. Ils allèrent ensuite frapper à sa porte à plu-
sieurs reprises ; mais, aucun bruit ne se fesant enten-
dre dans sa chambre, ils crurent qu'il était mort. Alors
ils enfoncèrent la porte et furent stupéfaits de ne trou-
ver personne. Ils ne savaient que penser et que faire.
Avant voulu visiter ses coffres, ses malles et ses bi-
joux , ils ne trouvèrent presque rien, et en conclurent
qu'il avait pris la fuite. Ils mandèrent les gens de toute
XIV. 27
4t8 ANNALES
inineni ropcrienlos, coiifusi vaklè et incll<;ibilltor slu-
pefacti , qnid facerent aut dicerent penilùs ignora-
bant. Accessermit ad cistas et ad niaticas et ad joca-
lia, nihil penitùs reperientes, concluserunt quod ipse
fugam arripuerat. Mandantiir nobileset ignobiles qui
secum devenerant Peionse, declaratur quid acciderat.
Stupefacti nirniùm et confusi casum significaverunt
régi. Hannonienses atque Flandrini confusi sine or-
dine, sine honore, ad propria recesserunt : et sic
omnipolens Deus patrias dictas expurgavit et libera-
vità tàm dira tyrannide. Domina vero Johanna, filia
Balduini, comitis llannonise atque Flandriae, restifuta
fuit in suis comitatibus cum honore. Rex vero Fran-
c'iœ feclt postmodùm per totum regnum suuni per-
quiri prœdictuni seductoiem, et Johanna comitissa
consiniihter per lotani Alemanniam , T^ombardiam ,
Angliani et caeteras patrias, et legatos misit ad ipsum
perquirenrlum. Tandem quidam baro, Erardus de
Parlhenay vocitatus, qui htteras à rege receperat,
proîit caeteri per regnum receperant, super inquisi-
tionetalis tyranni , audivit à sibi subjectis quemdam
rusticum in sua dominatione noviler devenisse, qui,
hcèt de exiguâ gente provenisset , maximis tamen
thesauris et jocalibus abundabat , expensas eliàm fa-
ciebat mirabiles. Dictus baro haec audiens secretius
investigavit quid erat in homine, el reperit quod ille
vocabatur Bertrandus , et fuerat natus in viUà qua3
clicitur Reims (i), de dominatu dicti baronis, fuerat-
que eremita inquadam sylva dicta de Parlhenay, Hœc
(i) Villaf^c i\ une liciio et «Ifmii de Vitri-sur-Marne.
DE UAINA-LT. LIVRE XX. 4^9
condition qui étaient venus avec lui à Péronne, et leur
dirent ce qui était arrivé ; puis ils allèrent tout hon-
teux rendre compLe au roi du résultat de leur mission.
Ceux de Flandre et de Hainaul retournèrent chez
eux en désordre, sans avoir recueilli dans celte affaire
ni gloire ni profit. Dieu tout-puissant délivra ainsi le
pays d'une si cruelle oppression, et la comtesse
Jeanne, fille de Baudouin, comte de Hainaut et de
Flandre , rentra glorieusement en possession de ses
Etats. Peu de tems après, le roi de France fit cher-
cher dans tout son royaume l'ermite imposteur, et la
comtesse Jeanne envoya elle-même à sa poursuite en
Allemagne, en Lombard le, en Angleterre et dans
d'autres pays. Enfin un baron, nommé Erard de Châ-
tenai, qui avait reçu du roi, comme tous les autres
barons du royaume, l'ordre de se mettre à la recherche
du tiran, apprit de ses vass.nu.v qu'il était arrivé de-
puis peu de lems dans ses domaines un pavsan qui ,
malgré la bassesse de sa naissance, avait beaucoup
d'argent et fesait des dépenses considérables. Le ba-
ron voulut savoir plus particulièrement quel était cet
homme ; il apprit qu'il s'appelait Bertrand, qu'il était
né à Reims (ville dn domaine de ce baron ), et qu'il
avait été ermite dans la forêt de Parlhenai. Ces ren-
seignemens déterminèrent le baron à s'emparer de
lui pour le contraindre à confesser ses crimes. Cet
homme avoua qu'il était le même qui avait été ermite
dans la forêt de Glancon , entre Tournai et Valen-
ciennes, et qui avait essayé, à l'instigation de plusieurs
personnes, d'usurper les comtés de Flandre et de Hai-
naut. Alors Erard adressa son prisonnier au roi de
France qui l'envoya à la comtesse Jeanne pour le faire
punir. La comtesse, heureuse de cette capture, le fit
4'20 ANNaLES
tlictus considerans baro, fecit ipsuni capi et artari ad
rccognitionemforefactorum. Qui recognovit fuisse ille
idem qui in sylvâ-de Glanchon , inter ïoriiacum et
Valencenas, ereinitaverat , et patrias Hannoniae
atque Flandriae usurpareconatus fuerat, consilio dc-
ceptus multorum. Tune Erardus misit eum ligatura
régi Francorum; rex remisit Johannae comitissœ
morti adjudicatum. Gavisa Johanua misit pro nobili-
bus patriarum atque bonis villis. Qui recognoscentes
eum fuisse ille idem qui se Balduiuum menliebatur,
recognoscens ipse tandem forefacta sua pubUcè , ad-
judicatus fuit morti, et in Insulis primo detraclatus
equis, et postmodùm suspensus è patibulo ferreis ca-
tenis. Multi tamen Flamingorum baec audientes, in
eorum erroneâ opinione capitosè remanserunt, affir-
mantes ipsum verè fuisse Balduinum. TaUs fuit finis
Bertrandi de RainSj volentis patrias Hannoniae at-
que Flandriae sibi applicari.
CAPITULUM XCV.
De captionc Avenionensi per regem Ludovicum (i).
EoDEM anno, die Mercurii antè Purificationem ,
Ludovicus rex et quamplurimi magnâtes, arcliiepi-
scopi, episcopi, comités et barones apud Parisius per
(i) Vinc.dcBcauv. XXXI, 1^8.
DE HAINALT. LIVRE XX. t^lï
présenleraux nobles et aux bonnes villes. On le recon-
nut pour être celui qui se fesait passer pour Baudouin ,
et, lui-même ayant avoué publiquement ses crimes , il
fut condamné à mort. Sa sentence fut exécutée à Lille.
On le fit tirer d'abord par des chevaux , puis on le
pendit au gibet avec des chaînes de fer. 11 y eut beau-
coup de Flamands qui n'en persistèrent pas moins opi-
niâtrement dans leur erreur, et soutinrent toujours
que c'était réellement Baudouin. Telle fut la fin de
Bertrand de Reims qui voulut s'emparer du Hainaut et
de la Flandre.
Observation. C'est en 122?, comme le dit l'abbe' Velly ( Histoire
de France, II , 276), et non en j 226, comme le dit l'Art de vérifier les
dates, Chronologie des comtes de Flandre, que le faux Baudouin fut
juge et condamne par Louis VIII a Pe'ronne: l'anne'c T226 est celle
du voyage de ce prince en Languedoc où il mourut le 9 novembre,
à Montpensier.
CHAPITRE XCV.
Prise d'Avignon pai- le roi Louis.
Cette année, le mercredi avant la Purification, le
roi Louis et une foule de Grands du royaume , d'ar-
chevêques, d'évêques, de comtes et de barons reçu-
rent à Paris, des mains du cardinal légat de Rome, le
signe de la croisade contre les Albigeois. En consé-
422 ANNALES
manurn Romani cartlinalisel legati contra Albigeiiscs
accipiunt signum crucis. Consequenter in paschali
tempore, anno Doinini Mccxxvr, rex et omnes ciu-
cesignati Bituiis conveniunt, et indè procedunt per
universam regionem et I.ugtluninn civiîates (i), apud
Avignioncm, virbem inexpugnabilem , ab ecclesiâ ro-
niaiia per septein annos excommiinicationi subjeo
tam propter haereticam pravitatem. Rege credentese
habiturum pacificuiii Iransitiim apiid Avigniouem »
propter quasdam primas pactiones quas habuerat
cum eisdem, portae clauduiiturcivitalis, et excluditur
vex cum suis. Rex miratur, et, spiiitu virtutis as-
sumpto, villam obsidet, suo obside tripartitc. In vi-
gilia sancli Barnabae apostoli, quœ fuit quarta feria
Pentecostcs, macbinœ eriguntur; trabuclieta , petra-
riœ, mangonella, parîim prosunt. Hi qui intùs sunt
viriHter se defendunt. Rex insestimabiles sumptus fa-
cit. Durai obsidio usquè ad festuwi Assumptionis
beatœ Mariœ, maximaque morlalitas ibi pullulât; de
nostris circà duo millia bominum telorum (a) imbri-
buset lapidum volatu et infirmitate propria moriun-
tur. Morilur ibi Guido , conies Sancti-Pauli , percus-
sus lapide petrariae, vir armis strenuus, catholicus
et bonestus. Moritur ibi etiàm episcopus Leniovi-
censis. Cornes Campaniac redit ad propria sine licen-
tiâ domini régis vel legati. Tune Avignioncnses régis
magnauimi constantiani attendentes , qui cum suis
procoribus juramento firmavcrat se non recessurum
(i) Per Nivernam et rjn;:;iîiini!m civKates. Vinc. de Beauv.
('2) C'œlormn. f^inc. de Bcauv.
DE UAINALT. LIVRE XX, 4^5
quenoe, au tems de Pâques, en 1226, le rui el tous les
croisés se réunirent à Bourses et se rendirent, par
Nevers et Lion , devant Avignon , ville inexpugnable,
qui avait été , pendant sept ans, frappée d'exconnnu-
îiicaiion à cause de sa coupable hérésie. Le roi crut
qu'il pourrait passer sans opposition par Avignon , en
exécution d'un traité qu'il avait fait précédeuiment
avec les habitans ; mais il trouva les portes fermées,
et on lui refusa l'entrée de la ville. Ce refus indigna le
roi et irrita son courage; il assiégea la ville et dirigea
l'attaque sur trois points. La veille de saint Barnabe,
apôtre, qui était le quatrième jour après la Pente-
côte, on dressa les machines; mais les trébuchets, les
pierricrs, les mangonneaux, firent peu d'effet. Les
assiégés se défendaient avec un courage admirable, et
le roi fit des pertes considérables. Le siège dura jus-
qu'à l'Assomption de la Yierge. La mortalité fit pen-
dant ce tems de g^rands ravages, et de notre côté,
deux mille hommes environ périrent sous les traits et
les pierres de l'ennemi, ou succombèrent à la maladie.
Gui, comte de Saint-Paul, habile guerrier, bon catho-
lique et vertueux chevalier, y fut tué d'un coup de
pierrier. Nous y perdîmes aussi l'évêque de Limoges.
Le comte de Champagne quitta l'armée pour retour-
ner chez lui sans le consentement du roi ni du légat.
Enfin les Avignonais, voyant l'intrépidité du roi qui
avait juré, ainsi que ses barons, de ne se retirer que
lorsque la ville serait soumise ou emportée d'assaut,
envoyèrent en otages deux cens des principaux bour-
geois et se mirent, sous serment, à la disposition de
l'Eglise. Alors, par l'ordre du légat, et sous le com-
mandement du roi, on combla les fossés, et trois cens
maisons à tourelles, qui étaient dans la ville, aussi
424 ANNALES
ilonec villa caperelur vel redderetiir, ducctjfis tiatis
obsidibus de nielioribus villae, jurant stare inandato
ecclesiae. Tune de mandato domini legati, rege impe-
rante, fossata implentur. Trecentœ domus turrales,
quœ in villa eranl, et otnnes mûri eireuniquaque
solo diruti coaequantur. Villa absolvitur. Doniinus
legatus multas bonas et laudabiles constitutiones iu-
ducit, Magister Nicolaus de Corbeiâ, monachus Clu-
niacensis, in ipsius loci episcopuni consecralur. Rex,
indè amoto exercitu , progreditur per provinciam ,
et reddunlur ei pacificè civitates et castra et forteri-
ciœ omnes usquè ad quatuor leucas à Tolosâ. Rex
praeficit toti illi région i Imbertum de Bello-Joco
loco suî.
CAPITULUM XCVI.
De obitu régis Ludovic! , et coronatione filii cjusejusdçm nominis,
et transitu papœ Honorii (i).
Rege repatrianle , moriuntur Reraensis arcliiepi-
scopus et cornes Namurcencis, quorum corpora ad
loca propria referuntur. Ab illâ pestiferâ obsidione
pauci vel nulli redeunt plenè sani , ac per totam Gal-
liam pullulavit plus juvenum quàm senutn mortalitas
l'i) Vint, de Deauv. XXXI, lag.
DE llAINAtil. LIVRE XX. ^{20
bien que toute la muraille qui l'entourait, furent ra-
sées. On fit grâce à la ville. Le légat y fit plusieurs
bonnes ei louables ordoniiauces; et maître Nicolas de
Corbie, moine de Cluni, en fut sacré évéque. Le roi,
en quittant Avignon avec sou armée , s'avança dans
le pays et toutes les forteresses et châteaux qu'il ren-
contra jusqu'à quatre lieues de Toulouse se rendirent
volontairement à lui. Il laissa ensuite pour son lieu-
tenant dans toute celte contrée Imbert de Beaujeu.
Observation. Louis VIII perdit deus mille hommes au siège
d'Avignon; mais, n'ayant point renonce à sou entreprise, la ville
se rendit à lui le 25 août 1226, et si elle avait fait une plus longue
résistance, elle aurait e'te' secourue par une inondation qui arriva le
17 septembre: tout l'espace qu'avait occupé le camp du roi fut
nové.
CHAPITRE XCVI
Mort du roi Louis ( V1II\ Couronnement de son fils du même nom
Mort du jiape Honorius (lli).
Tandis que le roi retournait dans ses Etats, l'arche-
vêque de Reims et le comte de Namur moururent , et
leurs corps furent transportés dans leurs domaines.
Presque personne ne revint en bonne santé de ce siège
pernicieux, et il se déclara dans toute la France une
épidémie générale qui fit périr plus de jeunes gens
que de vieux. Le jeudi avant la Toussaint, le roi, en
426 ANNALES
generalis. Die Jovis antè festiim Omnium Sancto-
ruin , regem ad propria redeuntem infirinitas moita-
lis iiivadit; die Martis sequenti, apud Monpancier
labitur in freiiesinj; subsequenti dominica, vide-
licet in octavis Omnium Sanclorum, anno Domini
Mccxxvii", migrât ibidem ad Cbristum : vir utique
verè catholicus miiaeque sanctitatis extitit singulis
diebus vitae suœ. Nunquàm carnem suam maculavit
praeter quàm cum unicâ uxore sibi légitimé matrimo-
nio copulala. Ibi dicitur compléta fuisse propbetia
Meilini, quâ dicitur in Monte-Ventris morietur leo
pacificus; quo in loco non est auditum antè ipsum
aliquem regem deccssisse. Corpus ejus ad ecclesiam
Beati-Dionysii transfertur, ubi juxlà palrem suum
honorificè sepelitur. Ludovicus itaquè, primogenitus
ejus, prima dominica Adventûs, Remis per manum
episcopi Suessionensis, vacante sede Remensi, corona-
tur in regem, qui quartum decimum annum aetatis
suœ completurus eral in festo sancti Marci evange-
lislae proximo sequenti. Plures baronum majorum
Fi'anciœ ad coronalionem vocat; venire récusant,
prae dolore enim patris et désolât ione rcgni non va-
cant ibi gaudio, sed mag\s intendunt lachrymis et
mœrori. Ferrandus, cornes Flandriae, qui per duode-
cim annos et menses sex Parisius in caplione domini
régis detentiis fuerat , multâ redemptus pecuniâ ,
liberatur circùm Epiphaniam Domini. Ipso anno,
mense sequenti , xv kalendas aprilis, Honorius papa
moritur et in ccclesiâ Beatae-Mariae-Majoris sepeli-
tur. Hic imperatorem Fredericuin sibi rebellem et
DE IIAINALT. HVHE XX. 4^7
revenant de celle expédition, fut atteint d'une maladie
mortelle ; le mardi suivant , il tomba en frénésie à Mont-
pensier, et le dimanche, jour de l'octave de la Toussaint,
en 1226, il expira. Ce prince avait donné toute sa vie
des marques de la sincérilé de sa foi etdesonéminente
sainteté. Jamais il ne souilla sa chair, excepté avec sa
femme légitime. Ainsi s'accomplit, dit-on, la prophétie
de Merlin qui prédisait que le lion pacifique mourrait
sur le Mont-du-Ventre ( à Montpensier ), car aucun roi
n'était mort avant lui en cet endroit. Le corps du roi fut
transféré à Saint-Denis, où on l'inhuma avec solen-
nité à côté de son père. Louis , son fils aîné , fut cou-
ronné roi à Reims, le premier dimanche de l'Avent,
par l'évéque de Soissons , le siège de Reims étant va-
cant. Ce jeune prince allait accomplir sa quatorzième
année le jour de la fête de saint Marc, évangéli.^te. Il
manda à son couronnement plusieurs des grands ba-
rons de France ; mais ils refusèrent d'y venir, car la
douleur que leur causaient la mort du roi et la désola-
tion du royaume les disposait plutôt à verser des
larmes qu'à se livrer à la joie. Fernand, comte de
Flandre, que le roi retenait prisonnier à Paris depuis
douze ans et demi , recouvra sa liberté vers le jour de
l'Epiphanie, moyennant une forte rançon. Le mois
suivant de la même année, le 15 des Calendes d'avril,
le pape Honorius mourut et fut enterré dans l'église de
Sainte-Marie-Majeurc. Ce pape, pour punir l'empereur
Frédéric qui s'était montré rebelle et hostile à l'église
de Rome, le frappa d'anathcme et délia ses barons de
leur serment de fidélité. Pendant la durée de cette ex-
communication, l'empereur, qui auparavant avait pris
la croix, passa outre mer. Après la mort d'Honorius ,
428 ANNALES
adversarium ecclesise romanae comperiens, anathe-
niatizavit, atque barones suos ab ejus fidclitatc ab-
solvit. Deuiquè imperator, jàm anteà cruccsignatus,
durante anathematis sentontlâ, mare transiit. Post
mortem Honorii, Hunguelinus, episcopus Ostiensis,
eligitur ad papatuin, et, alternalo nomlne, Grego-
rius appellatur.
CAPITULUM XCVll.
De sancfâ Elizabeth l'il.
EX CHllONICIS.
His quoque temporibus, sancta Elizabetli in Alc-
manniâ claruit, quam idem papa Gregorius canoni-
zavit. Ex GESTis ipsius. Haec, filia régis Hungariaî,
conjux futura landgravii Thuringlœ, ab adolcscentiâ
sua religioni studuit, votum suum et actiones in
Deum dirigcns, tàm in rébus ludicris quàm etiàm
seriosis. Haec, vitiorum exstirpatrix, virtutum plan-
tatrix fuit, schola morum, exemplum patientiae, spé-
culum innocentiae. Facta veronubiUs, graves pcrse-
cutiones passa est à proximis et sponsi sui consiliariis
ab cis utrinque contempla. Sed cîim Dominum ex-
(1) Vinc. de fieauv. XXXI , .36.
DE IIAINAIT. LIVRE XX. |29
Ugolin, ésèque d'Ostie, fut élu pape, et changea de
nom pour prendre celui de Grégoire (IX).
Obsf.rvatioh. Honorins III mourut le 18 mars 1227. Son suc-
cesseur, le cardinal, évèque d'Ostie, s'appelait auparavant Ui;olin,
et prit le nom de Grégoire iX. Il était né à Anagni en Campanic,
et cousin d'Innocent III, e'tant comme lui de la famille des comtes
de Ségui. Il fut élu pape le 19 mars ia27> intronise' le même jour
et mourut le 21 aoftt fi^i, âge de prés de cent ans, selon Mathieu
Paris.
CHAPITRE XCVII
De sainte Élizabeth.
TIRE DES CHRONIQUES.
A cette époque florissait en Allemagne sainte Éliza-
beth que ce pape Grégoire (IX) canonisa. Extrait de ses
GESTES. Fille du roi de Hongrie et promise en mariage
au landgrave deThuringe, elle étudia de bonne heure
sa religion, et apprit à diriger vers Dieu toutes ses
pensées et toutes ses actions, aussi bien dans les amu-
semens que dans les choses sérieuses. Par sa haine
pour les vices et son ardeur à cultiver toutes les vertus,
elle devint une école de bonnes mœurs, un exemple
de résignation, un modèle d'innocence. Lorsqu'elle
fut nubile, elle eut beaucoup de persécutions à souf-
frir de ses parens et des conseillers de son mari , qui
la méprisaient; mais elle pria Dieu, et, contre toute
45o ANNALES
orûsset, contra spem omnium, ipsum sponsum suum
in omnibuâ habuit tristitise consolatorem occultum.
Qui etiàm , cîim circà temporalia necessitate suorum
principatuuni intenderet, in secreto tamen Dei timo-
rem liabens, beatae Elizabelh ad omnia exercenda
quae ad opus Dei spectant liberam concessit faculta-
tem , eam ad salulem animae promovendo. Deniquè
de manu niagistri Conradi de Marpurch griseam tu-
iiicam induit, et, habitûs susceptione, castitatis vo-
tum solemnizavit, vixitque in pœnitentiâ (i j et abs-
tinentiâ ac bumilitate; multa quoque ab omnibus
tolerando patienter incommoda, divinœ contempla-
tioni et orationi et operibus miserlcordiœ intenta.
Ipse quoque dulcis paracletus Jésus, facie ad faciem
ei apparens, eam confoitabat mullitudine sanctorum
comitatûs, sicut serenissimus ejus vultus ingens gau-
dium, sœpè cîim jaceret in extasi rapta, repraesenta-
bat; et ipsa etiàm quibusdam religiosis posteà reco-
gnoscebat : undè et aliquando dulciter in ejus prae-
sentia ridebat, et in ejus abcessu flebat, videntibus
ancillis ejus, sicut eis postmodiini , requisita et pre-
cibus eaïuni victa, rcfercbat. Quâdam die, dùm,
moresolito, oculis et manibus ac corde in cœluni
suspensis, conlemplationi intenderet, tàm solitaria
«rat, ut flamma vel stincella (2), vestiunculas ejus
attingens, laedcret enormiter ac deformaret, eâ non
adverl€nle, donec aliqua exancillis rediens, odorem
ignis sentiens, olfactu extinguens suffocaret. At illa,
{1) In peniiriA. f^inc. ilc Beaiiv,
(9) Scintilla. Id.
DE IIA1NAI;T. LIVUE XX. /}5l
espérance, son époux devint secrètement son consola-
teur dans ses afflictions. Il était forcé de s'occuper du
soin temporel de sa principauté ; mais , comme il
craignait Dieu intérieurement, il laissa à Elizabelh la
liberté de se livrer à l'œuvre du Seigneur et de s'oc-
cuper de son salut. Elle reçut la robe grise des mains
de maître Conrad de Marbourg, et, en prenant cet ha-
bit, elle fit solennellement vœu de chasteté. Sa vie se
passa dans la pénitence, l'abstinence et l'humilité; elle
souffrait les injurtîs avec patience et s'occupait sans
cesse de méditations, de prières et de bonnes œuvres.
Notre doux consolateur Jésus , accompagné d'une
multitude de saints, lui apparaissait souvent face à
face pour la soutenir dans ses épreuves, et l'aspect de
son visage radieux la pénétrait de joie lorsqu'elle le
contemplait en extase, comme elle le déclara depuis à
plusieurs religieux. Souvent, en présence de Jésus,
elle souriait; en son absence, elle pleurait: ses ser-
vantes, qui en étaient témoins, la pressaient de ques-
tions , et, cédant à leurs instances, elle leur révélait
ses apparitions. Un jour qu'elle était seule , absorbée ,
selon sa coutume , dans ses méditations, les ieu.x et
les mains, aussi bien que le cœur, dirigés vers le ciel,,
une étincelle tomba sur ses vélemens, sans qu'elle s'en
aperçût, et les embrasa. Une servante, avertie par l'o-
deur du feu , accourut et éteignit la flamme. Au cri
que cette fille jeta , la sainte revint à elle-même et ré-
para le dommage en recousant de ses propres mains
ses vêtemens qui étaient simples et grossiers. Elle ne
souffrait pas que ses servantes, même les plus pauvres
et les plus humbles, lui donnassent le nom de mai-
tresse; elle les fesait asseoir à ses côtés ei manger à
sa table. Elle ne dédaignait pas de filer et de laver
432 ANNALES
claniore puellee coiropla, ad se rediens, panniculos
viles et abjeclos manibus propriis assuens, jaclurarn
proiit potuit restauravit. Abancillis etiàm pauperibus
et ignobilibiis dominam se vocabari (i) nolebat, sed
cas ad latus suum sedere et ad scutellam suam coine-
derc faciebat. Fila trahebat, vasa coquinaria niunda-
bat. Hospitale pauperum construxit; et, si quod bo-
nuni vel delectabile quandoque habuit, ori proprio
sublrahcns, pauperibus in ejus hospitio nianentibus
niinistrabat, eosque balneabat, et lectos eorum ster-
nebat eosque tegebat. Monoculum caecum (2) et sca-
biosum parvulum secum habebat, quem etiàm ad re-
quislta naturae saepiùs deportabat. Inter innumera
miracuia qu?e Dominus per eam ostendit, xvr (3)
mortuos potentersuscitavit; caecum natura illumina-
vit. XIV kalendas decembris, ad Dominum migravit.
In die autem translationis sanctl corporis ejus, post-
quàm in capsa plumbeâ fuit repositum, de terra sub-
latum, proximo die post, apcrlo loculo pro reliquia-
rum ostensione , repertuni est oleum mirifici odoris
de corpore ejus émanasse : quod bodiè inspicientibus
patet : nàm guttae tanquàm roris super gramen stant
et distillant, eisque distillantibus et decidentibus vel
abstersis, aliœ paulatim renascuntur.
(i) Vocari. F'inc. de Beaiw.
(j) Secum. Id.
(3) XVll. Id.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. " 4<^3
elle-même la vaisselle. Un hôpital pour les pauvres fut
construit par ses soins, et, lorsqu'on lui servait quel-
que mets délicat, elle s'en privait pour l'envoyer
aux pauvres de cet hôpital ; elle les baignait, fe-
sait leurs lits et les couvrait. Elle avait toujours au-
près d'elle un pauvre enfant borgne et galeux qu'elle
ne quittait pas même lorsqu'il avait besoin de satisfaire
aux nécessités naturelles. Parmi les miracles innom-
brables que Dieu opéra par ses mains, je citerai seize
morts qu'elle rendit à la vie , et un aveugle-né à qui
elle donna la vue. Cette sainte mourut le 14 des ca-
lendes de décembre. Le jour de la translation de son
corps, après qu'on l'eut mis dans une châsse de plomb,
on l'ôta de terre, et lorsque, le lendemain, on ouvrit la
châsse pour montrer les reliques , on trouva qu'une
liuile d'une odeur suave avait coulé de son corps; c'est
ce qu'on voit encore aujourd'hui , car les gouttes de
cette huile s'arrêtent et tombent comme la rosée, et
lorsqu'elles sont tombées, ou qu^on les a essuyées, il
en paraît de nouvelles.
Obskrvation. Sainte Klizabeth de Hongrie , veuve dn landgrave
de Thuringe , mourut le 19 novembre laJi. Nous n'avons plus sa
vie qu'avait e'crite Ce'saire , moine d'Histerbach. Thierri de Thu-
linge, dominicain , qu'on croit être Thierri d'Apoldo , auteur de
la Vie de saint Dominique, a donne' celle de sainte Eliza-beth , qui
est divisée en huit livres , et qu'on trouve dans les Lectiones anti-
quœ de Canisius, t. V, il y manquait un fragment que Lambe'cius,
t. II, Bihlioth. T^ind., a donne avec plusieurs pièces relatives à la
canonisation de la sainte.
XIV. 28
434 ANNALES
CAPITULUM XCVIII.
De dispiTsionc srliolarium Parisiensiiim , et quibusdam aliis (i'
Anno Domini mccxxx°, facta est Parisius inter sclio-
lares disscntio , por quaiii mox secuta est eorum ad
tenipus multifaria clispersio : alii nainque Remis,
alii Andegavis, alii Aurelianis, alii quoque iii An-
gliam vel in alias mundi provinoias, stiidii causa,
profecti suiit. Eodem anno, Henricus, Angliœ lex ,
instinctu Pétri , Britanniae couiitis, ut terrain à prœ-
dccrssoribus suis possessam et amissam rccuperaret,
in Britanniani transfretavit , sed, in proposito suo
nullatenùs proficere valens , inanis et vacuus rediit ;
et, eodem anno, rex Ludovicus urbem Andegavis et
castrum Belesmœ , dicto Pelro ad vitam concessa,
recuperavit. Anno Domini mccxxxiiio, facta est dis-
sentio inîer burgenses Belvacenses, minoribus insur-
gentibus contra majores; undè plures ex majoribus
occisi sunt, plurimi vero de minoribus capti et per
diversa rogni loca carceri niancipati. Ad ultinumi
verô multâ pecuniae summd sunt redempti ; namque
Miio, ejusdem urbisepiscopus, tanquàm faveret mi-
(i) Vinc. de Beauv. XXXI , 137.
DE HAINALT. L.VRE XX. A35
CHAPITRE XCVIII.
Dispersion des écoliers de Paris, et autres éve'nemens.
En 1230 , il y eut parmi les écoliers de Paris des
dissensions qui furent bientôt suivies de leur dis-
persion en divers lieus : les uns allèrent étudier à
Reims, à Angers ou à Orléans, les autres en Angle-
terre ou en d'autres pays étrangers. La même année,
Henri, roi d'Angleterre, à la demande de Pierre,
comte de Bretagne, passa par mer en Bretagne pour
reconquérir la terre que ses prédécesseurs avaient pos-
sédée ; mais il ne put réussir dans cette entreprise et
revint sans avoir obtenu aucun succès. Le roi Louis,
la même année, reprit la ville d'Angers et le château
de Bellesme, qui avaient été donnés à vie à Pierre,
comte de Bretagne. En 1233, des troubles fort graves
éclatèrent parmi les habitans de Beauvais ; les petits
bourg6t)is s'insurgèrent contre les grands : plusieurs de
ces derniers furent tués ; mais les petits bourgeois furent
pris en grand nombre et mis en prison en divers lieus
du royaume. Quelque tems après, ils recouvrèrent leur
liberté moyennant une forte somme d'argent. Milon,
évéque de Beauvais, était soupçonné de favoriser les
petits bourgeois. Le roi Louis, comme juge supérieur,
étendit sa main vengeresse et mit l'évêché en interdit
pendant plusieurs années. L'évêque Milon alla porter
/}36 ANNALES
noribus, in hoc facto suspcctus habebatur. Rcx Lu-
fîovicus, tanquàm superior juclex, inanum ultrlcem
adbibuit, et ob hoc episcopatus piuribus anuis sub
inlerdicto fuit; Mile vero praefalus episcopus, Ro-
main proficisceris, in ilinere obiit. Sed etejus siicces-
sor, Gaufridus, eidem causa; contra regem insistons,
dies paucos et malos, id est afflictione plenos , in cpi-
scopatu peregit. Gui succedens Robertus paceni cuni
rege coniposuit et ab interdicto diœcesini absolvit.
Anno quocjue praenotato, magnum gelu fuit, ità quod
segelcs congelata3 fuerunt; undè et famés magna se-
cuta est in Franciâ. Anno Domini mccxxxiv'', rex
Ludovicus Francise accepit lixorem, scilicet Marga-
relan), comitis Provinciae fîHam , ciicà dominicam
Astensionis, quai Senonis coronata fuit, et Parisius
veuit circà octavas Asconsionis. Anno Domini se-
quenti , facta valdè magna famés in Francia, maximè-
que in Aquitania, ità ut homiaes herbas campeslrcs
sicut animaha comederent : valebat enim sextarius
bladi centum sohdos in Pictaviâ. Ibidem quoque facta
est magna pestilentia, quâ muiti homines parvi et
magni sicut igné accendebantur ; ità quod eccle-
sia Sancti-Maxentii talibus illùc allatis impleba-
tur. Eodem anno, Tlieobaidus, Gampaniae comes,
exercitum coUigens , adversîis regem Ludovicum in-
surgere attentavit. Quod agnoscens rex , ex advoiso
cum exercitu usquè ad nemus Yicenarum properavit.
Quo audito, ad eum comes nuntios misit, rogitans
ut, iram deponens, offensam remitteret, et ut in
oculis pjus gratiam inveniret. Duas eidem villas, sci-
DT. IIAINACT. I.IVP.E XX. 4^7
ses plaintes à Rome; mais il mourut en chemin. Son
successeur Geoffroi, qui prit aussi parti eotiire le roi
dans cette affaire, ne passa sur le siège épiscopal que
peu de jours pleins de trouble et d'affliclion. Robert ,
qui fut élu après lui, ayant fait la paix avec le roi, l'in-
terdit qui pesait sur le diocèse fut levé. Cette même
année, l'hiver fut si rigoureux, que les blés gtilcrent ,
ce qui causa une grande famine dans toute la France.
En 1234, Louis, roi de France, épousa, vers le di-
manche de l'Ascension, Marguerite, fille du comte
de Provence, qui fut couronnée à Sens, et arriva à Pa-
ris dans l'octave de l'Ascension. L'année suivante, il
y eut en France, et principalement en Aquitaine, une
famine si cruelle, que les hommes étaient réduits à
manger l'herbe des champs comme les animaux : le
setier de blé valait cent sous en Poitou. En même
tems, il survint une épidémie qui frappa les gens de
toute condition, et qui brûlait comme le feu ceux qui
en étaient atteints ; de telle sorte que l'église de Saint-
Maixent était pleine des malades qu'on y apportait. La
même année, Thibaud, comte de Champagne, assem-
bla une armée et tenta de se révolter contre le roi
Louis. Celui-ci, en ayant été averti, s'avança avec ses
troupes jusqu'au bois de Vincennes; et aussitôt le comte
lui envoya des députéspour le prier de déposer sa colère
et de permettre qu'il put trouver grâce à ses ieux: et le
comte livra au roi les deux villes de Brai et de Monle-
reau-Fault- Yonne pour être possédées par Louis à per-
pétuité. L'année suivante, un roi, nommé le Vieux de la
Montagne, envoya des Arsacides en France avec l'ordre
de tuer le roi Louis ; mais Dieu, changeant son cœur,
lui envoya une pensée de paix et non de meurtre, et il
se liàta de faire partir d'autres émissaires pour avertir
458 ANNALES
licet Braium et Monsterolium-Forl-Yona, tradidit in
pcrpetuum quielè j30ssidendas. Anno sequenti , Ve-
tulus rex Arsacidas misit in Franciam , prœcipiens ut
interficerent Ludovicum regem; sed Deus cor ejus
immutavit, eique cogitationes pacis et non occisionis
immisit; undè post prlmos quantociùs alios nuntios
misit, mandans ei ut à primis se nuntiis custodiret :
undè rex ex tune corpus suum fecit diligentiùs custo-
diri per homines clavas cupreas assidue déportantes.
Primos inter\m nuntios alii sollicité quaesierunt, et
inventos ad regem Ludovicum adduxorunt. Quibus
visis, rex gaudens utrosque muneribus honoravit;
régi quoque Vetulo regalia exenia et dona pre-
tiosa quamplurima in signum pacis et amicitiae dele-
savit.
CAPITULUM XCIX.
De transmarino itinere sub ducatti régis Navarrœ , et discordiA
inter Fredericum imperatorem et papam Gregorium (i).
EoDEM tempore, fratres praedicatores et fratres
minores, ad hoc ipsum officium à domino papa vo-
cali, suae praedicationis exhortatione , multos de
(») Vinc. de Beauv. XXXI, i38.
DE UAINAUT. LIVRE XX. 4^9
Louis de se tenir en garde contre ses premiers en-
voyés. En conséquence, le roi choisit pour veiller par-
ticulièrement à la garde de sa personne des hommes
qui portaient constamment des massues de cuivre. Ce-
pendant les seconds députés s'étant mis à la recherche
des premiers, les découvrirent et les amenèrent au roi,
qui fit des présens aux uns et aux autres, et envoya au
Vieux de la Montagne des dons royaux et magnifiques
en signe de paix et d'amitié.
Observation. L'an i236, dit Guillaume de Nangis, le Vieux de
la Montagne , roi des Arsacides, envoya en France des messagers
arsacides, avec l'oidre de tuer le roi de France Louis. Mais, pen-
dant leur voyage, Dieu changea son cœur, lui inspira des pensées
de paix et non de meurlre. C'est pourquoi, après les premiers mes-
sages, il en envoya d'autres, le plus vite qu'il fut possible, pour
mander au roi saint Louis qu'il se de'Gâl des premiers. ( Collection
de M. Guizot,t. XIII.)
CHAPITRE XGIX.
Expédition outre mer sous la conduite du roi deNavarre. Différends
entre l'empereur Frédéric et le pape Grégoire.
En ce tems-là, les frères prêcheurs et les frères mi-
neurs , appelés à cet effet par le pape, déterminèrent
par leurs exhortations une foule de Français , cheva
liers, barons, hommes du peuple, clercs et laïques, à
prendre la croix pour aller secourir la Terre-Sainte ;
mais leur dépari fut retardé pendant quatre ou cinq
l\f\0 ■ ANNALES
FranciA milites, barones et piebanos , clcricos et laï-
cos, cruccsignantcs in Terrœ-Sanctae subsiclium trans-
miltere paraverunt, qui tamen, aunuenle Gregorio
papa, annos quatuor vel quinque passagium distuhî-
runl. ïunc comitein Campaniœ, qui etiàm rex erat
Navarrœ, dnceni itiueris habentes, et partim , ut
fertur, iiiter se dissentientes, partimque conflictu
contra Sarracenos incautè se agentes, ac praedae foi-
sitan vel gloriae propriae, sicut mos est noslri tempo-
ris iniiitibus, avide nimiùm inhiantes, parîim aut
nihil profecerunt; quin potiîis mulli coràm Paganis
caede corruerunt , et multi capti sunt. Illùc in bello
periit cornes Barri, miles strenuissimus. Porro de
carcere liberatus, cîim rediret, obiit cornes Mon-
tisFortis, Amalricus. His quoque temporibus, ortii
iterùm inter papam et imperatorem discordiâ, impe-
rator excommunicatus contra romanam ecclesiaui
acriùs insurgens, itinera quoque obsidens romipetis
iusidiatur; ob hoc Jacobus , Praencstinus episcopus,
in Franclam logatus à domino papa, petendi subsidii
causa, latenter dirigitur, et, peracto negocio, rever-
tens, ab imperatore capitur. Sed et dominus Otto
cardinalis, jàm pridem in Angliam ab ipso papa mis-
sus , eodem tempore rediens, etiàm ipse ab impera-
tore detinetur. Ipso quoque tempore, dùm concilium
episcoporum ad se vocare nilitur, multi iter aggressi
similiter capiuntur : ex quibus fuit Petrus do Colle-
Mcdio, archieplscopus Rothomagensis, abbates vero
Ciuniaci, Cistercii et Clarae-Yallis. Deniquè idem
papa Grcgorius, multis tribulationibus undique
DE HAINALT. l.lVr.E XX. 44'
ans par la permission du pape. Enfin ils se mirent eu
route sous le commandement du comte de Champa-
gne, qui était aussi roi de Navarre ; mais, soit à cause
des divisions qui éclatèrent, dit-on, parmi eux, soit
qu'ils eussent attaqué avec peu de prudence les Sarra-
zins, soit enfin qu'ils se fussent montrés , selon la cou-
tume des chevaliers de notre tems , trop avides de bu-
tin ou de gloire personelle , leur expédition n'eut
point de succès , et un grand nombre d'entr'eux
furent tués ou faits prisonniers par les infidèles. Le
comte de Bar, chevalier très-renommé, périt dans
cette guerre , et Amauri , comte de Montfort, après
être sorti de captivité, mourut en revenant dans sa
patrie. A cette époque, un nouveau différend s'étant
élevé entre l'empereur et le pape, l'empereur, qui était
excommunié, se révolta plus ouvertement que jamais
contre l'Église romaine : il attaquait les voyageurs qui
se rendaient à Rome, ou les attirait dans des embus-
cades. Dans ces circonstances, le pape envoya secrè-
tement en France Jacques, évèque de Préneste, pour
demander du secours; mais, comme ce prélat reve-
nait après avoir accompli sa mission, il fut fait prison-
nier par Tempereur. Le cardinal Otlion, qui avait été
envoyé par le pape en Angleterre, et qui revenait à
Rome dans le même tems , tomba aussi au pouvoir de
l'empereur, qui s'empara également des évèques que
le pape avait appelés auprès de lui pour former un
concile : parmi ces derniers , se trouvaient Pierre de
Colmieu , archevêque de Rouen , et les abbés de
Cluni , de Citeaux et de Clairvaux. Enfin le pape Gré-
goire lui-même , succombant à tous les chagrins qui
l'assiégeaient, mourut en 1240, après avoir occupé le
siège de Rome pendant quatorze ans. Geoffroi de
44^* ANNALES
pressus, obiit, qui xiv annis in pontificatu scdit, et
anno Domini mccxl" migravit. Tune Gaufriclus Me-
(liolancnsis, qui cardinalis episcopus Sabinensis erat,
in papam eligitur, ac Cœlestinus, liujus nominis
quartus, appellatur. Sed quià senex et infirmus erat,
ultra decem et octo dles ecclesiam non valuit rogere»
quià morte prohibitus est permanere. Posteà, dissen-
tientibus inter se paucis quià mortis invasione reman-
serant cardinalibus, vacavit apostolica sedes xxii
mensibus. Anno quoque praenotato à dominicâ post
natale Domini usquè ad exaltationem sanctœ crucis,
fuit siccitas magna, vinaque tàm fortia fuerunt, ut
non possent bibi commode sine aquâ.
GAPITULUM G.
D« condeninatione FrtîJerici impcratoris , et prxdicationc
crucis (i ).
Deniquè eodem iraperatore, scilicet Frederico,
pertinaciter in nialitià persistcnte, ac contra roma-
nam ecclesiam acriùs insurgente, papa Innocentius
anno Domini mccxlV, générale concilium apud Lug-
dunum , circà festum apostolorum Pétri et Pauli »
(i) Vinc. de Heauv. XXXII, i.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 44^
Milan, cardinal-évéque de Sabine, fut choisi pour son
successeur, sous le nom de Célestin IV; mais, comme
il était vieux et infirme, il ne put gouverner l'Église
que dix-huit jours, après lesquels il mourut. Ensuite,
la division s'étant mise parmi le petit nombre de car-
dinaux qui avaient survécu, le siège apostolique resta
vacant pendant vingt-deux mois. La même année, de-
puis le dimanche d'après Noël jusqu'à l'exaltation de
la Sainte Croix , il y eut une grande sécheresse ; et
les vins furent si forts, qu'ils n'étaient pas bons à boire
sans eau.
Observation. Pierre de Colmieu ou Collemezïo, archevêque île
Rouen, fut nomme' cardinal-e'véque d'Albano, en 1244» pa>'le pape
Innocent IV. Quelques-uns le croient Italien , d'autres Français.
Voyez l'Histoire des Cardinaux , par Aubori , et le Dictionnaire
de More'ri , art. Collemczzo.
CHAPITRE G.
Condamnation de l'empereur Frédéric , pre'dication de la croi-
sade.
L'empereur Frédéric persistant toujours dans sa
méchanceté et dans sa révolte ouverte contre l'Eglise
romaine, le pape Innocent ( IV ) convoqua à Lion, en
1245, vers la fête de saint Pierre et de saint Paul , un
concile général où il le fit condamner comme schis-
matique et ennemi de l'Église. On prêcha alors la
croisade , et Eudes, évêque de Tusculum , cardinal,
fut envoyé à cet effet en France comme légat à lalere.
444 ANNALES
ooiiti'à ipsiim impeiatorem convocavit, eumque ibi-
(leiii taiiquàm schisinaticum et hostem ecclesiae con-
<iemnavit. Tiiiic prsedicata est crnx transmarina , et
praeclictus Odo(i), Tusculanus episcopus, cardinalis,
à latere domini papœ missus est legatus in Franciam
pro eâdem cruce praedicandâ. Auno siquidem praece-
denti, quo vidclicet rex Franciœ Ludovicus ab extasi
rediens crucem accepit, Corasmini, sicut jàni supc-
riîis dictum est (2), à soldano Babyloniœ, domino
'iEgypti, invltati atque condurfi, in regnum Hiero-
solymitanum venientes et Christianos debellantcs ,
antè Gazam civitatem , niagnam Francorum multitu-
dineni, Domino permittente, prostraverant, et glo-
riosum Domini nostri sepulchrum destruxerant,
atque intrà et extra civitatem Christianos quamplu-
rimos occiderant. Itaquè prœfatus Odo legatus multos
déterra Franniae praelatos et barones, exhortatione
sua, cum adjutoribus suis, ad signum crucis acci-
piendum animavit, et ad transtretandum cum rege
in Terrœ-Sanctae succursum eorum animas praepara-
vit. Tune quoque nihilominùs circà fines Hannoniae
vel Allemanniae praedicabatur crux hominibus, auc-
toritale domini papœ, ut irent contra Conradum,
Frederici filium, in auxilium landgravii Thuringiae,
qui de novo, cum assensu et favore pontificis summi,
clectus erat in regem Allemanniae.
(i) Il est cjucstion de ce cardinal dans le chapitre i52 dij livre
XXXr de Vincent de Rcauvais, lc({ucl chapitre n'a pas ele' repro-
duit par Jacques de Gtiyse.
(3) Dans Vincent de Rcauvais , XXXI, iSa.
DE HAINAUT. LIVRE XX. 44^
L'année précédente, Louis (IX), roi de France, ayant
pris la croix au sortir d'une extase, les Corasmins, in-
vités et conduits par le Soudan de Babilone, maître
de l'Égipte, comme on l'a vu plus haut, étaient venus
dans le royaume de Jérusalem ; et, après avoir, par la
permission de Dieu, massacré une multitude de Fran-
çais devant Gaza, ils avaient détruit le glorieux sé-
pulcre de notre Seigneur, et taillé en pièces l'armce
des Chrétiens dans la ville et hors des murs. C'est par
suite de cet événement que le légat Eudes, assisté
d'autres prélats, exhorta une foule d'évêques et de ba-
rons a prendre la croix, et les disposa à passer la mer
avec le roi pour aller secourir la Terre-Sainte. Néan-
moins, le pape fesait en même teras prêcher la croi-
sade aux habitons du Hainaut et de rAilemagne, pour
qu'ils marchassent contre Conrad, fils de Frédéric, au
secours du landgrave de Thuringe, qui venait d'être
élu roi d'Allemagne, avec l'assentiment et sous l'in-
fluence du souverain pontife.
Observation. Le pape sollicita les princes d'Allemagne ilVlire un
autre empereur; mais il ne put rien obtenir, et. quelques-uns d'eux
lui re'pondirent qu'il n'avait pas le dioit de faire un empereur, mais
seulement de courouner celui que les princes avaient ëlu. Ainsi
parle Albert , abbe de Stade en Basse-Saxe , cjui e'crivait alors ( en
1240 ); et il compte ainsi les e'iecteurs de l'empire : les trois arche-
vêques de Trêves , de Maïence et de Cologne ; le comte Palatin
comme sénéchal, le duc de Saxe comme maréchal, le marquis de
Brandebourg comme chambellan; le roi de Bohême, dit-il, est
éclianson , mais non pas électeur, parce qu'il n'est pas teutonique
( Histoire ecclésiastique , par l'abbé Fleury, livi-e quatre-vingt-
unième, à la lin du § 36 ).
1 f() ANNALES
CÀPITULUM CL
De primil missiunc fratnim praedicalornm et minurum ad
Tartaros (i).
Hoc etiàni tempore misit idem papa fratrem Acc-
linuni, de ordiue praedicatorum , cum tribus aliis
fratribus, auctoritate quâ fungebatur de diversis or-
dinis sui conventibus sibi associatis , cum litteris
apostolicis, ad exercitum Tartarorum ; in quibus ex-
hortabatur eos ut ab hominum strage désistèrent et
fidei voritatem reciperent. Et ego cjuidem ab uno
fratrum prœdicatoruni , videliret à fratre Simone de
Sancto-Quintino, jàm ab illo ilinere regresso, gesta
Tartarorum accepi, illa duntaxat quae superiùs per
divorsa loca, juxtci congruentiam temporum, buic
operi insorui. Siquidem et eo tempore, quidam fra-
ter ordinis fratrum minorum , videlicet frater Jobau-
nes de Plano-Carpini, cum aliis missus ad Tartaros
fuit, qui etiàm , ut ipse testatur, per annum et qua-
tuor menses et ampliùs cum cis mansit et in 1er eos
ambulavit : à summo namque ponlifice mandatum ut
omnia quœ apud eos erant diligenter scrutaretur ac-
[z) Vinc .Ir Bcauv. XXXII, 2.
DE HAINALT. LIVRE XX. 44/
CHAPITRE CI.
Première mission des frères prêcheurs et des frères mineurs cIh z
les Tartares.
A cette époque , le même pape envoya au camp des
Tartares frère Ascelin, de l'ordre des frères prêcheurs,
avec trois autres religieux de divers couvens du même
ordre, qu'il s'adjoignit en vertu de l'autorité dont il
jouissait. Ils étaient porteurs de lettres apostoliques par
lesquelles le pape exhortait les Tartares à ne plus ré-
pandre le sanghumain et à recevoir la vraie foi. L'un de
ces frères prêcheurs, Simon de Saint-Quentin, à son re-
tour de ce voyage, m'a donné sur ces peuples des dé-
tails que j'ai fait connaître en divers endroits de cette
histoire, selon la convenance du récit. Dans le même
tems, un frère mineur, nommé Jean de Plain-Carpin ,
fut aussi envoyé , avec d'autres , chez les Tartares , et ,
pendant plus d'un an et quatre mois, comme il l'at-
teste lui-même , demeura et voyagea avec eux. Ce reli-
gieux et le frère Benoit, Polonais, du même ordre , le
compagnon de ses périls, avaient reçu du souverain
pontife l'ordre de s'enquérir avec soin de tout ce qi;i
concernait ce peuple. Le fière Jean recueillit Donc tout
qu'il avait appris chez les Tartares, soit par ses pro
près observations, soit par le ré(Mt de chrétiens dignes
de foi qui étaient prisonniers dans le pays ; et il en
448 ANNALES
ceperat tàm ipsc quàm fraler Benedictus Polonus,
cjusdem ordinis, qui suae tribulatiouis particeps et
socius erat. Et hic ergo frater Johannes de his quœ
apud Tartaros vel oculis propriis vidit, vel à Chris-
tianis fide dignis , qui inter illos captivi erant, au-
divit, lihelluni historialem conscripsit , qui et ipsc
ad inauus nostras pervenit; de quo etiàm hîc , quasi
per epilogum , inserere libet aliqua , videlicet et ad
supplementum coruni quae desuut in praedictâ fratris
Simonis liistoriâ (i).
CAPITULUM Cil
Fundalio abbatiae de Querceto.
Ex Martjrologio sanclimonialium de Querceto y
et ex relatione earumdem .
Temporibus domini Balduini , Flandriœ atque
Haunoniae comitis, dicti Aniniosi, erat Querceti in
castello quidam prœdicti comitis capellanus, nomine
Pelrus , Deo dévolus atque moribus religiosis, mise-
riis pauperum compatiens ; qui aedificavit in pioprio
(i) Jacques tic Guysc ne rapporte rien des relations des frères
Jac(jues et Simon , auxquelles Vincent de Reauvais a consacré le»
fliapitres 3-G6 di- son XXXIl' livrr.
DE HAINAIT. LIVRE XX. /j49
composa un livre-qui est tombé entre mes mains. J en
extrairai ici quelques passages, comme épilogue, et
pour suppléer à ce qui manque dans le récit du frère
Simon.
Observation. On a imprimé la Relation des voyaf;es en Tartarie
«le Fr. Guill. de Rubriquis , Fr. Jean du Plan Carpin, Fr. Ascelin,
et, autres religieux de Saint-François et de Saint-Dominique, en-
voyés par Innocent IV et le roi Saint-Louis; avec un Traité des
l'artares , de leur origine , et un abrégé de l'Histoire des Sarazins
<t Mahométans , par Pierre Bergeron, Parisien. Paris, i634, in-8°.
O recueil est fort curieux, et cette édition en est peu commune;
il a été réimprimé depuis.
CHAPITRE Cil.
Fondation de l'abbaye du Qucsnoi,
Tiré du Mar tir o loge des religieuses du Quesnoi et de leur
relation.
Du tenis de Baudouin, dit le Courageux, comte de
Flandre et de Hainaut, il y avait au Quesnoi , dans le
château, un chapelain du comte, nommé Pierre,
honiuie de piété, de bonnes mœurs, et qui savait com-
patir aux souffrances des pauvres. Il construisit , sur
le sol même du Quesnoi , un hôpital et une chapelle
bâlis de bois et de bitume, et les dola, selon sa faculté,
de divers biens et revenus. A sa prière , la comtesse
xiv. 29
45o ANNALES
solo Querceti hospitale cura capellâ rie lignls et bitu-
mine, atque dotavit terris et proventibus juxtà posse.
Ad ciijus siquidcm requestam , domina Margareta in
eodcm hospilali sanctimoniales, quas assumpsit in
Premiaco, juxtà Cameracum , de episcopi Camora-
censis licentiâ , illîic collocavit, ad fineni ut Deo
atque pauperibus ibidem existentibus inserviront hu-
militer et devolè, proùt superiùs libro (xyiii") ali-
quautulùm tractum est. Labente postmodùm tem-
porc non modico, antiquis aedificiis, in temporum
curriculo tempestatibus vcntorum concussis, dicta
corruerunt œdificia, quo tempore, Jobanna, comi-
tissa Hannoniae, circà annum Domini mccxxxiii,
dictum hospilale de lapidibus solcmniter reaedificari
fecit, quatuor magnis aedificiis insimul concurrenti-
bus ad modum crucis. Itaquè in aedificio partem
orientalem respicientc capellam superiiis dictam re-
novavit; dictum quoque dotavit bospitale aliquibus
proventibus , paucis tamcn , et illiic simpllces collo-
cavit mulieres quœ infirmis et pauperibus inservirent,
gubernationem dicti hospitalis scabinis Querceti de-
relinquens. Sequitur opinio sanctimonialium illius
loci. Post obitum siquidem dictae Johannœ comitissae,
circà annum Domini mcclxii, domina Margareta
comitissa , soror dictae Johannae, devotione allecta
ad ordinem sancti Augustini , in dicto hospilali po-
suit sanctimoniales, ipsas in Premiaco, juxtà Came-
racum , assumens , et , auctoritate domini Camera-
censis, Julianam, sanctimonialcm Deo devotam ,
primam abbatissam illiic instituit, quœ vita, moribus
DE HAINAUT. LIVRE XX. /^5l
?tlargiîeritc plaça dans cet hôpital des religieuses
qu'elle fit venir de Prémi, près de Cambrai, avec
la permission de l'évêque de ce diocèse, pour s'y vouer
liumblement au service de Dieu et des pauvres,
comme je l'ai rapporté brièvement au ch. 65 du xviii' liv,
Long-tems après, la vétusté et les efforts du vent ayant
renversé les bâtimens , vers l'an 1233, Jeanne, com-
tesse de Hainaut, fit reconstruire l'hôpital en pierres, et
y joignit quatre grands édifices. Dans celui qui re-
gardait l'orient, elle fit rebâtir la chapelle dont j'ai
parlé plus haut; enfin elle dota cet établissement de
plusieurs revenus, mais peu considérables, et y plaça
des femmes fort simples pour le service des malades
laissant la direction de l'hôpital aux échevins du Ques-
noi. Voici maintenant ce que disent les religieuses
de ce lieu. Après la mort de la comtesse Jeanne, l'an
1262, la comtesse Marguerite, sa sœur, qui avait une
dévotion particulière pour l'ordre de Saint-Augustin,
mit dans cet hôpital des religieuses qu'elle fit venir de
Prémi , près de Cambrai , et avec la permission de
l'évêque de Cambrai, y institua , en qualité de pre-
mière abbesse , une de ces religieuses , nommée Ju-
lienne, qui, par la sainteté de sa vie, par l'exemple de
sa piété et de ses vertus, détermina beaucoup de no-
bles demoiselles à se dévouer au service de Dieu. Gil-
bert parait penser, comme je l'ai dit plus haut (1), que
cette Marguerite qui institua des reJigieuses au Ques-
noi n'était point celle dont on vient de faire mention
mais Marguerite , femme de Baudouin-le-Courageux
et sœur de Philippe, comte de Flandre : et je me range
de cet avis, malgré l'opinion des religieuses de cette
abbaye.
(i) Livre xvlii , chapitre 65.
452 ANNALES
et exemplis ad religionem dictam virgines et nobiies
plures (levotiùs attraxit , meritls et virtutibus per-
ornata. Gilbertus videtur sentire, proùt superiîis
expressi , quod illa Margareta, quae posuit illùc saiic-
timonialos, non fuit illa de quâ mentio fuit facta,
sed fuit Margareta uxor dicti Bakluini Aniniosi , quœ
fuit soror Philippi , comitis Flandriœ : et huic opi-
nioni adbaereo, salvâ opinione sanctimonialiuin nunc
ibidem degentinm.
CAPITULUM cm.
Fiindalio ;il>I)atia; sanctimoniaiiiim de Ath Sancti-Bcrnanli
dictac Rcfngium Virf^inis gloriosae.
«Margareta, Flandria:? ac Hannoniae comitissa,
univei'sis praesentcs litteras inspecturis salutem. No-
veiitis nos 'ilteras febcis recordationis carissimae do-
minée sororis nostrae Jobannae, quondàm Flandriae
et Hannoniae eoniitissae, non cancellalas, non aboli-
las , nec in aliquâ suî parte vitiatas vidisse, in haec
verba: « Johanna , Fiandriœ et Hannoniae comitissa,
(f univoisis praesentcs litteras inspecturis salutom in
M Domino. Praesentium testimonio notum facimus
« universis quod , cùm quanlam moniales Cistercien-
u sis ordinis , (ilire Clarae-Vailis, in villa vel propè
DE H MNAllT. LIVRE XX. 4^^
Observation. Voici ce qu'écrivait dom Vaissette en 1^55 sur le
Quesnoi (Géographie histori(pie , ecclt;siastiqtic et. civile. Paris,
1755 viii, 26;.
fie Qnesnoi , petite ville située dans une f;rande plaine, entre
Cambrai et Mauheuge, à 7 lieues au levant c!e la pjemière, et à la
même distance au couchant de l'autre. Outre le château, la place
est fortifie'e, a un gouverneur et un état-major j mais ses fortifica-
tions sont irrégulières. Elle contient environ 3ooo habitans, une
abbaye de chanoinesses de Saint-Augustin et un bailliage j son
nom latin est Quercetum.
CHAPITRE cm
fondation de Tabbaje de religieuses d'Atli, de l'ordre île Saint-
Bernard , dite le Refuge de la Vierge.
« Marguerite , comtesse de Flandre et de Hainaut ,
à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut.
Nous fesons savoir que nous avons vu des lettres de
notre très-chère sœur.Ieanne, d'heureuse mémoire,
autrefois comtesse de Flandre et de Hainaut, lesquelles
lettres , qui n'ont jamais été abolies ni altérées en au-
cune de leurs parties , sont conçues en ces ternies :
« Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, à tous
« ceux qui ces présentes verront , saiut en Jésus-
« Christ. Nous lésons savoir présentement à tous que
« plusieurs religieuses de l'ordre de Cîteaux , filles de
«Clairvaux, s'élant établies dans la ville ou près de
454 ANNALKS
« villam de Audenarde , inhabitandi gratiâ, consc-
« dissent, ibiqiic mansiunculas suas aedificare cœpis-
«sent; nos dictum locurn diligentiùs considérantes,
« i|uod scilicet nec earum monialium paci congrue-
« ret, nec pioposito conveniret, earuni collegium in
« locum alium religioni nionaslicae magis aptuni ,
« propè villam nostram de Ath, de consilio saniori,
« censuimus transferendum ; et ne aliquid ad jus per-
ce linens in dicta translatione dcesset , ad hoc facien-
« dum consensuni obtinuimus venerabilium patrum
« Cameracensis et Tornacensis episcoporum, assen-
« sum etiàm et laudamentum abbatis et capitwli de
«Liessies, ad quorum patronatus perlinet praefatus
« locus propè Alh ; et ità , de beneplacito et volun-
« tate venerabilium Cistercii et Clarae-Vallis abba-
« tum, auctoritate nihilominîis totiûs Cisterciensis
« capituli generalis, dictas moniales de loco illo
« propè Aldenarde, ubi manere cœperant,ad alium
« praefatum locum propè Ath, qui nunc Refugium
« Beatae-Mariœ dicitur, cum suis omnibus, perpetuae
« inhabitation is gratiâ, fecimustransmigrare. Cùmigi-
« tur ità sit, praefatas moniales de Ath perpetuo vo-
« lumus libertate donari , quâ aliae domus Cistercien-
« sis ordinis in terra nostrâ gaudere noscuntur.
« Insuper, quoniàm praedicta domus per curam nos-
« tram et diligentiam spiritualem in dictum locum
<c nostrœ potrstatis et translata est et fortiùs radicata,
« ipsam, cum omnibus quie ad eam pertinent, sludio
« speciali sub nostrâ luitionc suscipimus protegen-
« dam ; ità quod si quis, occasione dicta) translatio-
DE HAINAUT. LIVRE XX. 4^5
« la ville d'Audenarde , avaient commencé à y bâtir
« un petit couvent; mais, considérant que la disposi-
« tioM du lieu ne convenait, ni à la tranquillité néces-
« saire à ces religieuses , ni au but qu'elles se propo-
« saient , nous avons jugé à propos de transférer leur
« communauté dans un lieu plus favorable à un mo-
« nastère, près de notre ville d'Ath ; et, afin qu'iln'y eût
« rien d'irrégulier dans celte translation, nous avons
« obtenu à cet effet le consentement des vénérables
0 évêques de Cambrai et de Tournai , aussi bien que
« l'assentiment et les remercîmens de l'abbé et du
« chapitre de Liessies , sous le patronage desquels se
«trouve ledit lieu, près d'Ath; en conséquence, et
« avec l'autorisation des vénérables abbés de Cîteaux
«et de Clairvaux, ainsi que du chapitre général de
« Cîteaux , nous avons transféré lesdites religieuses ,
« avec tous leurs biens, du lieu où elles avaient corn-
et mencé à s'établir, près d'Audenarde , à celui dont
« nous venons de parler, près d'Ath, qu'on appelle
« aujourd'hui le Refuge de INotre-Dame, pour y fixer
« leur demeure à perpétuité. Cela étant, nous voulons
« que lesdites religieuses d'Alh jouissent à toujours de
« la même liberté dont on sait que nous fesons jouir
« dans notre terre les autres maisons de l'ordre de Cî-
a leaux. En outre, comme c'est par nos soins et notre
0 sollicitude spirituelle que ladite communauté a été
« transférée et établie dans un lieu de notre obéis-
« sance , nous la prenons , avec toutes ses dépen-
« dances , sous notre garde et protection spéciale ; et
« si, à l'occasion de cette translation ou de cet établis-
« sèment, ou en toute autre circonstance, lesdites
" religieuses étaient inquiétées ou molestées par qui que
« ce soit , nous poursuivrons le coupable comme s'il
/|5r> ANNALES
(i nis, vel coUocationis, vel alteriûs cujuscunqiie rei,
" dictas moDiales temerè vexare vel molestare prae-
c( siimpserit , nos in eiirn tanquàm in propriuni
a adversariuni nostnini movebimur, et ad nostruni
(c teputabimus redundare oontemptum quidquid con-
« ttà eas fuerit indebitè attentatum. In hujus lestimo-
« nium et niunimen , prœsentem paginam, quam et
a à nobis in prœsenti et à successoribus nostris per-
ce potuo volumus observan, sigilli nostri fecinius mu-
a nimine roborari. Actum anno Domini Mccxxxiv". »
Ciiin igitur, postquàm praedictas litteras vidimus
vitio et suspicione carentes, ut dictum est, cauda
lilteraruni ipsarum per custodiam negligentcm ferè
sit disrupta, ith quod ibi niodicùin leneat ipsa cauda;
nos in hâc parte ipsi monasterio providere volentes,
praefato monasterio eamdem damus libertatem quam
habent domiis Cisterciensis ordinis nostrae terrœ, et
ipsum nionasterium , cum omnibus quae ad ipsum ,
lempore datae litterarum praescriptarum pertinebant,
sub nostrâ tuitionc suscipimus protegendum : ità
quod si quis, occasione dictœ translationis, vel coUo-
cationis, seu alteriûs cujuscunque rei , dictas monia-
les temerè vexare vel molestare praesumpserit, nos in
eum tanquàm proprium adversarium nostrum move-
bimur, et ad nostrum reputabimus redundare con-
l.eniptum quidquid contra eas indebitè fuerit attenta-
tum; ad ({uod etiàm obligamus nostros in posteium
succcssores, ea quae per dictaui dominam nostram
lacla sunt in hâc parle approbantes et etiàm confir-
mantes. In (ujus rei testimonium et munimen, die-
DE HAINAUT. LIVRE XX. f\^"
« nous eût otfensée personcllement , considérant
« comme une injure envers nous tout attentat commis
« conir'elles. En foi de quoi, nous avons fait sceller
« de notre sceau les présentes lettres, qui seront exé-
« cutées par nous et nos successeurs à perpétuité. Fait
«l'an du seigneur 1234. » Et comme , en examinant
ces lettres, qui sont, comme nous l'avons dit,
exemptes de toute espèce de vice ou de fraude , nous
avons reconnu que , par la négligence des gardiens ,
la queue en est presqu'entièrement rompue, et tient
à peine au reste de l'acte , voulant assurer les droits
du monastère en ce qui concerne cette partie des-
dites lettres, nous déclarons lui accorder la même
liberté qu'aux autres maisons de l'ordre de Citeaux
qui sont dans notre terre , et prendre ledit mo-
nastère sous notre protection, avec tout ce qui lui
appartenait à la date des lettres ci-dessus transcrites ;
de telle sorte, que , si, à l'occasion de cette translation
et de cet établissement, ou en toute autre circonstance,
lesdites religieuses étaient inquiétées ou molestées par
qui que ce soit , nous poursuivrons le coupable comme
s'il nous eût offensée nous-même , et tiendrons à in-
jure personelle tout attentat commis contr'elles, ce
à quoi nous obligeons tous nos successeurs à perpé-
tuité, approuvant et confirmant tout ce qui a été fait
à ce sujet par la comtesse, notre sœur. En foi de quoi,
nous avons délivré auxdites religieuses les présentes
lettres , scellées de notre sceau. Donné à Binch l'an 1 258,
au mois de juin. »
Observation. Atli est uoe •ville du Hainaut sur la Dendre, à cinq
lieues de Mons et à dis de Bruxelles. La terre d'Atb avait autre-
fois ses seigneurs particuliers. Elle entra en log.^ tians la maison de
Trazégnies par le mariage de Be'atrix , fille de Wauthier d'Alb ,
avec Gilles de Trazégnies, qui, s'etant croise en îi48, vendit sa
458 ANNALES
tismonialibuspraescntes litteras tradiinussigillinostri
appcnsione munitas. Datum apud Binchium aiino
Domini mcclvui" in junio. »
CAPITULUM CIV.
De pace inter civitatem Tornacensem et dominiim Walteiiini de
Avesnis.
His siquiclem temporibus , fuerat controversia in-
ter civitatem Tornacensem et dominum Walterum
de Avesnis, ratione aliquorum excessuum à Torna-
censibiis perpelratorum suprà terras dicti domini
Walteri. Qui quidem Walterus dictam invasit villam,
burgenses atque mercatores, et multis conquassavit
eos tribulationibus. Tandem emendatis injuriis dicto
domino faclis, multis etiàm receptis pecuniis ab eis-
dem, pax fuit reformata inter eos, proùt in sequenti
patet chartâ ;
« Nos praepositi , jurati et communia de Tornaco
omnibus tàm prœsentibus quàm futuris. Notum faci-
mus quod , cùm contentio esset et diii fuisset de jus-
titiâ des Cauffours inter nos, ex unâ parte, et virum
nobilcm Walterum de Avesnis, ex altéra; tandem, con-
silio prudentium virorum, pax reformata fuit inter nos
•el ipsum, in hune modum :quod nos possumus capere
DE HAINAUT. LIVRE XX. 4^9
terre d'Ath au comte de HaiDaut, Baudouin IV, pour subvenir aux
frais de son expédition. C'est ce comte qui fit bâtir le cliîltean d'Ath,
et (pii en re'unit la terre an Hainaiit; il en forma une châtellenie et
y établit des châtelains. Il accorda à la ville de beaux privilèges, et
y fonda le marche franc du jeudi (Dict. geogr. du roy. «les Pays-
Bas, par M. Dewez. Bruxelles, 1819, art. Alh).
CHAPITRE CIV.
Traite de paix entre la ville de Tournai, et Gautier d'A-
vesnes.
Il y avait alors un différend entre la ville de Tour-
nai et Gautier, scif^neur d'Avesncs, par suite de quel-
ques excès commis par les habitans de Tournai sur les
terres de Gautier. Ce dernier était entré dans la ville,
et avait tourmenté et mis à contribution les bourgeois
et les marchands. Enfin , lorsqu'il eut obtenu d'eux la
réparation de ses griefs, et beaucoup d'argent, le diffé-
rend fut terminé par le traité de paix dont la teneur
suit :
«Nous, prévôts, jurés et communedeTournai, fesons
savoir à tous présens et avenir, qu'il existait depuis
long-tems entre nous et le noble Gautier d'Avesnes
une contestation au sujet de la justice des Caiiffburs ;
et que, par le conseil d'hommes sages, nous avons ter-
miné de part et d'autre ce différend , en stipulant les
conditions suivantes : Nous pouvons exiger nos tailles,
et le service d'ost et de chevauchée du aux prévôts et
/|6o ANNALES
laillias nostras . piiepositorurn , jmatornm excrcitus
et cevalcias nostias, sicut in aliis burgensibus nos-
tris, in omnibus illis qui manent in villa de Tornaco
infrà rnctas taies ; videlicet à recto rivo de Marrins
usquè ad nielani quœ est ad ponceilum antè atrium
Saiicti-Johannis , et ab illà meta directe usquè ad me-
tam quae sita est ad capul prati Sancti-Amandi, di-
recte ad lineam usquè ad metam suprà Scaudum. Et
sciendum quod omnes illi qui manent infrà dictas
nietas debent venire ad campanam nostram sicut
alii burgenses. Et nos liabemus de quolibet ore cali-
dorum furnorum, qui sunt infrà dictas metas, quo-
tiescunque coxerint, unam marcam de xxx solidis
parislensibus. Et dictiis dominus de Avesnis habet ibi
ununi sierconens de vu solidis et diiïiidio parisiensi-
bus; et per lantum remanet eidem domino de Aves-
nis tota alia justitia infrà dictas metas. Et possunt
banniti de Tornaco morari in illo loco, et ire et esse,
usquè ad portam do Tornaco, per jus domini de
Avesnis , si ei placet. Habet etiàm ibidem praefatus
dominus de Avesnis et habebit scabinos suos, qui ju-
dicabunt onniia forofacta quœ evenerint infrà dictum
locum sic bonatum ; nec possint ibidem esse scabini
qui non sint de territorio de Alaing vel des Caitf-
fours vel de Wercliin (i). Et illa forefacta erunt do-
mini de Avesnis jàm dicli. Et si forte factum aliquid
evenej'it ibidem quod scabini sui nescirent judicare,
(i) Alain et Werchin sont deux villages tout près et ;'( l'Est de
Tournai. Escauffouis n'est jias marque sur les cartes du Ferraris ,
fl paraît être un quartier niênie de la ville île l'ournai.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. 4^1
jurés, de tous ceux qui demeurent dans la ville de
Tournai , en deçà des limites ci-après, aussi bien que
de nos autres bourgeois, savoir : depuis la rive droite
du Marins jusqu'à la borne qui est au Ponceau, devant
le cimetière Saint-Jean, et depuis cette borne, en ligne
droite, jusqu'à celle qui est placée à la tète du préSaint-
Amand, et, aussi en ligne droite, jusqu'à la borne qui
est sur l'Escaut. Et tous ceux qui demeurent dans ces
limites sont tenus de venir au son de notre clocbe
comme les autres bourgeois. Et nous aurons, par cha-
que bouche de four chaud qui se trouve dans ces li-
mites, chaque fois qu'on y cuira, un marc de trente
sous parisis ; et le seigneur d'Avesnes aura un siercon
de sept sous et demi parisis. Et toute autre justice, dans
lesdites limites , appartiendra au seigneur d'Avesnes.
Les bannis de Tournai peuvent demeurer dans ce
lieu, V aller et venir jusqu'à la porte de Tournai , avec
la permission du seigrieur d'Avesnes , s'il lui plaît de
l'accorder. Ce seigneur y a et y aura ses échevins, qui
connaîtront de tous les délits commis dans les limites
ainsi fixées ; mais ces échevins ne pourront être que
des territoires d'Alaing, desCaufFours ou de Werchin;
et ces délits appartiendront au seigneur d'Avesnes. Et
s'il se présente une cause que ses échevins ne sachent
point juger, ils doivent venir atix informations auprès
de nous dans la halle de Tournai ; en ce cas, nous de-
vons, nous prévôts et jurés, leur donner ces informa-
tions de bonne foi, aussitôt que nous les aurons obte-
nues , et lorsque nous serons requis à cet effet par les-
dits échevins, nous ne pourrons leur répondre qu'ils
aillent s'informer où bon leur semblera. En outre , il
faut savoir que les murs et les mâchicoulis de la porte
des Cauffours de Tournai , les fossés de notre forte-
462 ANNALES
ipsi (lebent venirc ad inquisltioncni ad nos in halla
de Tornaco ; nos vero praepositi et jurati debemus
praedictis scabinis tradere inquisitionem bonâ fide
quamcito iliam scienius; nec possumus ponere in
rcspcctum inquisitionem postquàm à suis scabinis
prccdictis fuerimus requisiti, ut praefati scabini iui
inquirerent ubi crederent meliùs facere. Scienduni
est insuper quod mûri et maxillarii de porta des
caujfours de Tornaco et fossata forteritiœ noslrae, et
terra (juae est in illâ parte inter fossatum et rectum
rivum de Marins, rémanent omnia nobis justitiabi-
liter de Tornaco, hoc salvo, quôd banniti possunt
ire et esse usquè ad portam de Tornaco , sicut supe-
riùs dictum est. Quod ut ratum et firmum permaneat,
praesentem paginam sigilli nostri munimine fecimus
roborari. Actum anno Domini Mccxxxvr, mense
augusto. »
Hoc siquidem anno , illustris princeps Ferrandus,
Flandriae et Hannoniae conies, viam universae carnis
ingressus est , cujus corpus in ecclesiâ abbatiœ de
Marketis, quarp uxor ejus, Johanna, fundaverat, se-
pultum est, proiit superiùs in fundatione conventûs
fratrum minorum Valencenensium , in hoc praesenti
XX° hbro , capitule li% pleniîis continetur.
DE HAINACT. LIVRE XX. 465
resse, et le terrain qui est de ce côté , entre le fossé et
la rive droite du Marins, restent en notre dépendance,
comme justiciables de Tournai ; avec cette exception
que les bannis pourront , comme on l'a dit plus haut ,
aller et venir jusqu'à la porte de Tournai. Et pour
ratifier et confirmer les conditions ci-dessus , nous
avons fait sceller les présentes de notre sceau. Fait
l'an 1236, au mois d'août. »
Cette même année (1), l'illustre prince Fernand,
comte de Flandre et de Hainaut, mourut, et fut inhumé
dans l'église de l'abbaye de Marquette, que sa femme
Jeanne avait fondée , ainsi qu'on peut le lire plus am-
plement au chapitre li de ce XX*" livre.
(i) Fernand, comte de Flandre et de Hainaut, fut tourmente' de
}a pierre dans ses dernières années , et mourut de cette maladie
dont les douleurs l'emportèrent le 27 juillet laSS et non pas i336,
comme semble le dire ici Jacques de Guyse. La date de 1233 est
fouinie par Méier et adopte'e par l'Art de véiifier les dates, Chro-
noloirie des comtes de Flandre.
/|(>4 ANiVALKS
GAPITULUM CV.
De l.intlibijs Joliannisile Avesnis, anli|uioris filionim Mare;;ir('la;
snroris comitissae Johann«?.
CiRCA ista tempora , dominus Johannes de Aves-
iiis, antiquior filioruni Margaretœ, sororis Johannae,
Flandriae et Hannoniae comitissae, adeo soleniniter se
gcrehat, ut in patriis circumvicinis sibi similis nullus
liabobatur. Erat siquidem decoriis aspectu , astutus
intellectu, crudelis in geslu, sed benignus in affatu,
robiistns corpore, et clegantis staturae, omnium quasi
bonarum virtutum ad principem pertinentium per-
ornatus, et quammaximè in arte bostiliandi et tor-
neanientorum omnes coaetaneos suos excellebat , et,
inter caeteras virtutes, à largitate et magnanimitate à
cunctis recommendabatur, in tantum ut hiraldi et
bistriones canfilenam banc composuerunt : « In tor-
« neamentis et bastiludiis , tàm in Franciâ quàm Ale-
« manniâ , ubicunque veniebat, famam , victoriam et
« bonorcm cum bravio referebat. w Et in tantùm fama
suae nobilitatis apud regem Willennum, regem Ro-
nianciHun et dominum Hollandiae, Zelandiae atque
Frisiae, cfïlagravil, u[ ojus sororem germanam ,
yEbdeni nomine. .lilatis xxir annornm, pro matri-
DK IIAINAIJT. LIVr.E XX. 4^5
CHAPITRE CV.
Éloge «le Jt^an d'Avesnes, (ils aîné de Marguerite, sœur Je la
comlesse Jeanne.
VEP.sce tems-là, Jean, seigneur d'Avesnes, l'aine des
fils de Marguerite , sœur de Jeanne , comtesse de
Flandre et cle Hainaut, jouissait d'une si éclatante re-
nommée, qu'aucun chevalier des pays circonvoisins
ne pouvait lui être comparé. Il était beau , spirituel,
et plein de douceur dans son langage, malgré la ru-
desse de ses habitudes guerrières. Son corps était ro-
buste , sa taille élégante. Il avait toutes les qualités qui
font un grand prince. Son adresse dans les joutes et
les tournois surpassait celle de tous ses contemporains,
et, parmi toutes ses vertus, il était particulièrement
recommandablc par sa magnificence et sa générosité.
Enfin, il s'était acquis une si grande réputation , que
les ménestrels avaient composé sur lui la chanson sui-
vante : « Dans les tournois et dans les joutes , en
« France, en Allemagne, partout où il allait combattre,
« il remportait la victoire, et illustrait son nom. » Guil-
laume, roi des Romains, seigneur de Hollande, de
ZélandccL de Frise, fut si charmé de sa réputation ,
qu'il lui offrit en mariage sa sœur germaine nommée
Alix, âgée de vingt-deux ans. Jean d'Avesnes, après
XIV. 5o
466 ANNALES
nioiiio sibi praesentaret, qui, amicorum suorum utens
consilio, oblatam cum honore grandi suscepit; et,
celebralis nuptiis apiul Frankefort cum ingenti comi-
tivâ el solemnisatione copiosà, eam ad Hannonien-
sem co:î)itatum, in domum materterœ suœ, Johan-
nae, rcduxii. Qiiae Johanna , comitissa Flandriae et
Hannonlaî, dictaui iElidem, uxorem dicti Johan-
nis, multùin honorificè suscepit ; el Valencenis per
annos quainplurimos postmodùm cum Margaretâ ,
maire Jûhanuis de Avesnis, pacificè permansit cum
honore. Hune Johannem Willermus, Romanorum
rex , in tantum adamavit , ut, si caruisset filio ,
totam Ilollandiani , Zelandiam atque Frisiam sine
medio condonasset. Item dictus rex toto nisu labora-
vit postmodùm quod dictus Johannes in imperato-
rem eligerotur; sed , quià titulo carebat , electores
distulerunt. Tune Margaretâ, dicti Johannis mater,
jàm odium et invidiam conceperat contra ipsum , et
idcirco noluit ipsum litulo comitatûs decorari. Hic
diclus Johannes de Avesnis ab uxore sua iElide sep-
tem suscepit filios. Primus vocatus est Johannes,
qui fuit primus comes Hannoniae post mortem Mar-
garetae, aviae suae. Secundus vocatus est Baiduinus,
et liic, post multa nobilia facta morluus, sepeiitur in
ecclesiâ Beati-Francisci in Valencenis, juxtà conum
majoris altaris, sub tomba solemniter elevatâ. Ter-
tius fihus est vocatus Florentins, et fuit princepsr/e
la Mourée. Quartus filius vocatus est Willermus, et
hic fuit episcopus Cameracensis. Quintus vocatus est
Bouchardus, et hic fuit episcopus Melensis. Sextus
DE HAINADT. LIVRE XX. 4^~
avoir pris conseil de ses amis , accepta avec recon
naissance cette offre honorable. Les noces turent célé-
brées solennellement à Francfort, en présence d'une
nombreuse assemblée, après quoi Jean conduisit sa
lémme en Hainaut , chez la comtesse Jeanne , sa
tante, qui lui fit l'accueil le plus honorable. Alix de-
meura ensuite pendant plusieurs années à Valen-
ciennes, tranquille et heureuse, auprès de Margue-
rite , mère de Jean d'Avesnes, son mari. Guil-
laume, roi des Romains, avait tant d'amitié pour
Jean d'Avesnes , que, s'il n'eût pas eu de fils, il lui
aurait certainement donné toute la Hollande , la Zé-
lande et la Frise. Dans la suite , ce même prince fit
tous ses efforts pour que Jean fût élu empereur , mais
les électeurs s'y refusèrent , parce qu'il n'avait point
de titre; et Marguerite, sa mère, qui déjà le haïssait
et lui portait envie, ne voulut pas lui doinier le litre
de comte. Jean d'Avesnes eut de sa femme Alix sept
fils : L' premier, nommé Jean , fut premier successeur
de Marguerite, son aïeule, au comté de Hainaut. Le
second s'appelait Baudouin ; après avoir accompli bien
des hauts faits, il mourut, et fut enterré dans l'église
Saint-François, de Valenciennes, au coin du grand au-
tel, sous un tombeau magnifique. Le troisième fils ,
Florent, fut prince de Morée. Guillaume, le qua-
trième, fut évèque de Cambrai; Bouchard, le cin-
quième, devint évèque de Metz; Gui, le sixième, fut
évèque d'Utrecht; enfin le septième, appelé Jean, mou-
rut jeune.
Observation. Jean d'Avesnes, tils de Roiichard d'Avesnes et de
Marguerite de Flandre , fut déclare' héritier du comté de Hainaut ,
p.ir jugement des pairs de France , rendu Tan 124^; ce qui fut con-
/|68 ANNALES
filius vocatus est Guido, et liic fuit episcopus Trajcc-
tensis; et seplinius vocatus fuit Johannes, et hic ju-
venis mortuus est.
CAPIÏULUM CVI.
De reditii Ralduini , impcratoiis Constantinopolitani , qui fuit
(îlius Petii, coniitis Altissiodorensis , et comitissac Yolendis.
Igitur Ferraudo, comité Hauiioniensi, defuncto,
proùt dictum est superiùs, consequenter anno Do-
mini Mccxxxvii", venit ad partes Francise, Flandriœ
et ITannoniae impcrator Constant! nopolitanus, Bal-
duinus, qui fuerai filius Pétri, comitis Altissiodoren-
sis, et comitissae Yolendis , sororis Balduini, Flan-
driœ et Hannoniœ comitis. Cui rex Francise reddidit
omnes terras et possessiones quas liabere debebat in
Franciâ et Campaniâ. Etiàni Johanna , Flandriae et
Hannoniœ comitissa, germana sua, reddidit libéré
quidquid in Hannoniâ et Flandria possidere debebat,
et juvit ipsum ad rehabendum Nanuirci comitu-
tum, quem Viannœ conies, l'atione sororis suœ , obti-
nere nitobatur. Anno siquidem sequenti, videlicèt
Mccxxxviii°, Johanna , Flandriœ et Hannoniœ comi-
tissa , consilio patriaruni suaruni ac amicorum ejus
usa, dominum Thomani , gcrinaïunn fralreni comi-
DE UAINADT. tIVKE XX. * 4^9
ûrmé par les barons de Hainaufc, au commencement de l'an ia54 ,
et ensuite par Henri , évêque de Lièf^e, en sa qualité de suzerain ,
le samedi après l'octave de la Chandeleur de la même année. Mais
il n'entra point en jouissance de cet he'ritage, étant mort avant sa
mère, le 34 décembre i256. Voy, VArt de vérifier les dates, chro-
nolosie des comtes de Hainaut.
CHAPITRE CVI.
Retour de Baudouin , empereur de ("onstantinople , fils de Pierre
comte d'Auxerre , et de la comtesse Yolande.
FER^AND, comte de Hainaut, étant mort, comme on
l'a vu plus haut , Baudouin (de Courtenai), empereur
de Constantinople, fds de Pierre, comte d'Auxerre ,
et de la comtesse Yolande , sœur de Baudouin , comte
deFlandre et de Hainaut, revint en France, en Flandre
et en Hainaut, dans l'année 1237. Le roi de France lui
rendit toutes les terres et propriétés qui lui apparte-
naient en France et en Champagne. Sa sœur Jeanne,
comtesse de Flandre et de Hainaut, lui rendit aussi
librement tous les biens auxquels il avait droit dans
la Flandre et le Hainaut, et l'aida à recouvrer le comté
de Namur , que le comte de Vianne [V Art de vérifier les
dates écrit Vianden), réclamait du chef de sa sœur. L'an-
née suivante 1238, Jeanne, comtesse de Flandre et de
Hainaut, d'après l'avis de son pays et de ses amis, épousa
Thomas, frère du comte de Savoie, qui gouverna avec
puissanceleHainautetlaFlandre. Du temsdece comte,
Gautier d'Avesnes dota Bouchard , son frère, et ses fils
légitimes, comme on le voit dans les chartes suivantes :
470 ANNALES
lis Sahaudiœ, assunipsit in hîgitinium marituni , qui
polentcr comitatus llanuoniae atque Flandriœ guber-
navit. Hnjiis coniitis temporibns, Wallerus de Aves-
nis dotavit Boucharduin , fratreiii suum , et ejus-
dem filios legitimOvS, proîjt patet in sequentibus
ciiartis :
«Ego Walterus, dominus de Avesnis, notum facio
universis présentes litteras inspecluris, qiiod ego
dedi et ratificavi Bouchardo , fratri meo, et haeredi-
bussuis, Johanni atque Balduino, haereditario jure,
Estruen cuin omnibus appendiciis. Item assignavi
praedicto Bouchardo et h^ercdibus suis, Johanni et
Halduino, trecentas bbras alborum annualim et per-
petuo in vinagio meo Avesnensi , in foragiis, in te-
loneis, eslalagiis, denariis hallae et pertinentiis vina-
gii, de primariis ad vinagiuni evenientibus et omni-
bus pertinentiis antedictis. Et incipiet recepta vinagii
piœdicti et rerum antedictaruni in festo decollationis
beati Jobannis-Baptisfae. Et ipse Bouchardus suum
proprium clientem ad dicium vinagiuni recipiendum,
quoad usquè rcceperit dictas trecentas libras albo-
rum , poteiit illùc ponere cum cliente meo , qui
ambo inter se fidehter computare debebunt. Et si
conlingeret quod dictnm vinagiuni ponerem ad cen-
sum , iliequi censuni lenerct solveret dictas trecentas
libras ad libitum dicti Bouchardi, vel dictus Bou-
chardus illùc apponeret suum clientem cum cliente
meo, qui lenerent dicium vinagium quoad usquè
dictus Bouchai dus esset totaliter pcrsolulus de dictis
Irccentis libris. Item dcdi sibi medietatem vinagii
Dli UAINAUT. LIVRE XX. L^'] \
^ Moi Gautier, seigneur d'Avesnes, fais savoir à tous
ceux qui ces présentes lettres verront, que j'ai donné
et confirmé à Boucliard , mon frère, et à Jean et Bau-
douin , ses héritiers , Eslrœung et toutes ses dépen-
dances. J'ai assigné également à Bouchard et à ses hé-
ritiers Jean et Baudouin, une rente annuelle et per-
pétuelle] de trois cens livres de blancs sur mon vinage
d'Avesnes, sur les forages, tonlieus, estalages, deniers
de la halle et accessoires dudit vinage , pour être per-
çue sur les premiers produits dudit vinage et de ses
dépendances. Et la réception du vinage et des choses
susdites commencera à la fête de la décollation de saint
Jean-Baptiste ; et Bouchard pourra mettre son propre
sergent à la perception du vinage jusqu'à ce qu'il ait
reçu lesdites trois cens livres de blancs; ce sergent y
sera avec le mien , et tous deux devront compter fidè-
lement entr'eux. Et s'il arrivait que je misse ledit vi-
nage en cens, celui qui tiendrait le cens paierait les
trois cens livres à Bouchard, ou bien celui-ci enver-
rait son sergent avec le mien, et tous deux tiendraient
le vinage, jusqu'à ce que Bouchard eut reçu la totalité
desdites trois cens livres. Je lui ai aussi donné la moitié
du vinage de Boulogne, selon la forme établie ci-dessus
pour celui d'Avesnes. Il recevra cent livres de mon vi-
nage de Landrecies et de mon vinage de Guise , fou-
jours suivant le mode fixé pour le vinage d'Avesnes.
472 ANNALES
Bolonicnsis, et tali forma quali supcriùs dictiim est
(le vinagio Avesnciisi. Recipiet ccntum lihras de vi-
iiagio mco de Landrechies et vinagio mco deGuisiâ.
tali modo qiialiter dictum est de vinagio de Avesnis.
Ilem dodi dicto Bouchardo totam tcrram quani do-
ii)iiius Guido, frater mous, lenuerat ultra liagam <le
Avesnis, eo modo quo ipse tenuerat. Item ego quic-
tavi sibi omnia homagia moventia de terra d'Estruen.
Et si vinagia dictorum trium locorum non valerent
assignationem supeiiùs dictam , ego et liaeredes mei
alquc successores tenebimur perficere atque com-
plere, nisi boc accideret ex guerris patriarum. Et bis
completis, dictus Boucbardus et bseredes sui, Johan-
nes et Balduinus, quictaverunt et quictant mibi et
baeredibus meis omnem terram et omnes proventus
qui venerunt nobis tàm ex parte patris quàm ex parte
matris , videlicèt Hugoni , comiti de Sancto-Paulo cl
de Blesio,et Mariae, uxori suae, comitissae Blesensi et
de Sancto-Paulo, et omnibus baeredibus eorum.
Dictique comes Blesensis atque comitissa donatio-
nem atque concordiam gratam babuerunt et suis lit-
teris et sigillis ratificaverunt. Et omnia quae dicta
sunt de me in feodum obtinebit et bomagiura. Acta
tueront haec anno Domini mccxxxviiio, feriâ tertiâ
post dominicam mediam quadragesimae. »
Hanc autem concordiam Boucbardus fecit ralifi-
cari pcr dominum comitem Hannoniœ, proùt in bac
sequenti cbartâ continetur.
DE IIAINAUT. LIVRE XX. l\')J
En outre, j'ai donné audit Bouchard toute la terre
que Gui , mon frère , tenait au-delà de la haie d'A-
vesnes, de la même manière que celui-ci la tenait. Je le
quitte et dispense aussi de tout hommage et mouvance
pour la terre d'Estrœung. Et si les trois vinages ci-
dessus étaient insuffisanspour la rente que je lui ai as-
signée, je m'oblige, ainsi que mes héritiers et succes-
seurs , à la compléter , à moins que cette insuffisance
ne soit le résultat de la guerre. Au moyen de ces con-
ventions, ledit Bouchard et ses héritiers, Jean et Bau-
douin , m'ont tenu et me tiennent quitte , ainsi que
mes héritiers, de toutes les terres et revenus qui nous
sont échus, tant du côté paternel que du coté mater-
nel , de Hugues, comte de Saint-Paul et de Blois , de
Marie, sa femme , comtesse de Blois et de Saint-Paul,
et de tous leurs héritiers. Lesdits comte et comtesse
de Blois ont approuvé et ratifié lesdites conventions
parles lettres scellées de leur sceau. Et Bouchard tien-
dra le tout de moi en fief, à charge d'hommage. Fait
l'an 1238, le mardi après la mi-carême, o
Bouchard fit ratifier cet accord par le comte de Hai-
naut, comme on le voit par la charte suivante.
474 ' A^NALES
CAPITULUM CVII.
De assign.iti )nibiis factis Boiicliarrio , Jnlianni et Baldiiino.
«Ego Thomas, cornes Flaudriae et Hannoniae, et
ogoJolianna, comitissa Flandriae ac Hannoniae, cunc-
tis has praesentes inspecturis nolum facimus , quod
Galterus, dominus de Avesnis, et Bouchardus, fra-
ter ejus , pactiones et conventiones hujusmodi in
prœsentiâ nostrâ fecerunt ; videlicèt quod dominus
Galterus de Avesnis dédit et concessit Bouchardo,
fiatri suo, et hseredibus suis, Johanni et Balduino,
liaereditario jure, Estruen cum ouinibus appendiciis.
Item assignavit dicto bouchardo et haeredibus suis,
Johanni et Balduino, trecentas libras alborum an-
nualiui recipiendas perpetuo in vinagio de Avesnis,
in afforagiis, in teloneis, in estalagiis , in denariis
liallae et in omnibus appendiciis; el hoc de primariis
denarioium in praedictis obveuientibus. Et incipient
iuijusmodi rcceptae in festo decollationis sancti
Johanuis-Baptistœ. Et polest dictus Bouchardus aut
iiaeredes sui, Johannes et Balduinus , aut successores
eorum, eorum clientem ibidem coustiluere quoad
usquè trecentae librae fuerint receptae. Ilerùm , dédit
Bouchardo el haeredibus suis, Johanni et Balduino,
DJi llAI^ALr. MVP.E XX. 47^
CHAPITRE CVII.
Duiiatious iail'.-s a Bouchard , à Jean et à iiauJouin ^d'Avcsnes^
u Moi Thomas , comte de Flandre et de Hainaui , et
xnoi Jeaune, comtesse de Flandre et de Hainaui, lé-
sons savoir à tous ceux qui ces présentes verront ,
que Gautier, seigneur d'Avesnes, et Bouchard, son
frère , ont fait entr'eux , en notre présence , les con-
ventions suivantes : Gautier d'Avesnes a donné et
concédé à Bouchard, son frère, et aux héritiers de ce-
lui-ci, Jean et Baudouin , Eslrœung et toutes ses dé-
pendances 11 a donné aussi à Bouchard et à ses héri-
tiers, Jean et Baudouin , une rente annuelle et perpé-
tuelle de troisxens livres de blancs à percevoir sur le
vinage d'Avesnes, sur les forages , tonlieus, estalages,
deniers de la halle et autres accessoires dudit vinage,
et ce à prendre sur les premiers deniers qui en pro-
viendront. La réception du vinage commencera à la
fête de la décollation de saint Jean-Baptiste. El Bou-
l'hard, ses héritiers, Jean et Baudouin, ou leurs suc-
cesseurs, pourront y placer leur sergent, jusqu'à ce
que lesdites trois cens livres aient été reçues. Il a
donné, en outre, à Bouchard et à ses héritiers, Jean et
Baudouin, la moitié du vinage de Boulogne; plus cent
livres sur le vinage de Landrecies , et tous les hom-
mages mouvans de la terre d'Estrœung. Il a donné
476 ANNALES
inecliam partem vina^ii de Boloniâ. Iterîim, dédit
centum libras in vinagio de Landrechies. Iteiùm, de-
dit sibi onmia homagia movcntia de Estruen. Ite-
iùm, dédit Boucliardo et liaeredibus suis, Johanni et
Balduino , totani terrani quam dominus Guido, fra-
ter eoriim , tenuerat ultra hagam de Avesnis, eo
modo quo ipse Guido tenuerat. Et haec omnia prœ-
dicta dédit Walterus antcdictus Bouchardo et haere-
dibussuis, Johanni et Balduino, in partem terrae ;
et ipsi eodem modo receperunt. Et sic Bouchardus
et sui haeredes quictaverunt Walterum et quictum
clamaverunt. Et ut praedicta vim et robur habeant
fortiora, ad lequeslam parlium , praesentem pagi-
nam sigillavimus sigillis nostris. Acta fucrunt liœc
anno dominicœ incarnationis mccxxxviii", in martio,
feriâ quartâ post mediam quadragesimae. r.
CAPITULUM CVIII.
Do (jidinalione sigilli et leparatione locorum pcr tloniiiium
ïlinmam comitem factâ.
Hic Thomas, Flandriae et Hannoniae cornes, multa
recommendatione digna in dictis comitatibus gcssit.
Et primo ordinavit, ad sui nominis momoriani, sigil-
lum, armis propriis insignitum cum cruce , in Castro
DE HAINAUT. LIVRE XX. 4/7
aussi à Bouchard et à ses héritiers, Jean et Baudouin ,
toute la terre que Gui, son frère, possédait au-delà
delà haied'Avesnes , de la même manière que celui-ci
la tenait. Et toutes ces donations ont été faites par
Gautier à Bouchard et à ses héritiers à titre de partage
de teri'es, et reçues de même. Par ce moyen, Bouchard
et ses héritiers ont déclaré Gautier quitte envers eux.
Et afin que ce qui précède reçoive plus sûrement son
exécution, nous avons , à la requête des parties , scellé
les présentes de nos sceaux. Fait l'an 1238, au mois de
mars , le mercredi après la rai-carême. »
Observation. Ce Thomas, comte de Flaodre et de Hainaut, est
Thomas de Savoie , qui tenait ces titres de son épouse Jeanne corn-
tesse de Flandre depuis 1237. Bouchard d'Avesnes avait épouse' en
1 21 3 Marguerite de Flandre, sœur de Jeanne, dont il avait eu deux
fils et une fille. (L'^rt de vérifier les dates, Chron. des comtes de
Flandre.)
CHAPITRE CVIII.
Lu comte Thomas fait faire un sceau , et répare divers
châteaux.
Thomas, comtedeFlandreetde Hainaut, dont il vient
d'être question, fit dans ces deux comtés beaucoup de
choses dignes de louanges. D'abord , pour perpétuer
son nom , il fit faire pour le château et la ville de Mons
47^ AtVNALES
ac villa Montensi, quocl usquè atl moderna permanet
lenipora. Reparavit etiàin ruinas caslrorum plurimo-
rum, iibertates ampliavit in locis diversis comita-
tuurn suorum; in silva dcniquè de Mormail (i) ad-
duci feciL de Sabaudia tauros indomitos cum vaccis
quampluribus ingentis niagnitudinis, et in dicta col-
locari fecit silvâ; quorum generatio adhùc ibidem
perdurât. Et hoc idein fcrtur de equis peregisse, quos
adduci fecit de Hispania et Apulia3 partibus, et dic-
tam silvam etiàm legibus perornavit. Item, idem
Thomas cum Johannâ , ejus uxore, devolione allecti
ad conventum fratrum Minorum Valenconensium ,
quictaverunt eis xxv soMdos perpétues atque feoda
necnon et dominium quos ejus antecessor Ferrandus
retinuerat suprà dongionem Valencenensem, quando
dictum fundaverat cotiveiitum, proiit superiiis patuit,
Hbro eodcm , capitulo xc", cùm de dicti conventûs
fundatione mentio habebatur. Anno Domini mccxl%
Thomas, Hannoniae et Flandriœ comes, et Johanna,
ejus légitima uxor, videntes quod contioversiœ sae-
piùs oriebanlur contra capitulum Cameracense, oc-
casione accidentium quamplurimorum emergentium
in territorio de Onnaing et deQuaroube, quià eis vi-
debatur quod capitulum falcem suam plus debit(j in
messem eorum nltebatiu" exendere, convenerunt
cum dicto capitulo sub forma quœ sequitur :
(i,'' La i'ori^t i\c Morm.il , qui s't'lend depuis B;ivni j(isf|ii'.-i Lan-
«Ireoies, a 5 liijues iic long sur 3 lioiics de large.
DE HAINAUr. LIVRE XX. 479
un sceau où étaient gravées ses armes avec une croix ,
et qui est encore conservé de nos jours. Il répara plu-
sieurs châteaux tombés en ruines, accorda de nou-
velles libertés à divers lieus de ses comtés ; enfin il fit
venir de Savoie des taureaux indomptés et des vaches
d'une grosseur extraordinaire, qu'il fit mettre dans la
forêt de !\lormal, où la race de ces animaux existe en-
core. On dit qu'il fit aussi venir des chevaux de l'Es-
pagne et de la Fouille, et qu'il rendit pour cette fo-
rêt de Murmal de sages ordonnances. Ce même Tho-
mas et sa femme Jeanne , qui avaient beaucoup d'af-
fection pour le couvent des frères Mineurs de Yalen-
ciennes , le tinrent quitte des vingt-cinq sous de rente
perpétuelle, ainsi que des fiefs et droits de seigneurie
que Fernand, leur prédécesseur, s'était réservés sur le
donjon de Valenciennes , lors de la fondation du cou-
vent, comme je l'ai dit au chapitre XC du présent
livre, quand j'ai fait mention de celte fondation. L'an
1240, Thomas, comte de Hainaut et de Flandre , et
•Jeanne , sa femme, voyant qu'il s'élevait souvent des
plaintes contre le chapitre de Cambrai, à l'occasion
d'accidens qui arrivaient dans les territoires d'Ou-
naing et de Quarouble , et ju(,'eant que ce chapitre
s'efiForçaitd'étendrcplusquede raison sa faux dansleurs
moissons , firent avec eux les conventions suivantes :
Observation. On trouvera ces conventions dans le Vi)lume suivant.
Celui-ci va de l'an 1208 à l'an 1240; il ne renferme donc que l'his-
toire de trente- deux ans. On voit que l'auteur , à mesure qu'il se
rapproche du tcms auquel il a ve'cu , a pu rassembler un plus grand
nombre de matc'iiaus. Mais fidèle à sa méthode, il a continue' de
transcrire presque litle'ralement les auteurs qu'il a copie's, ce qui
occasione souvent des répétitions. 11 n'est question dans tout Is vo-
lume que du gouvernement de Jeanne , comtesse de Flandre et de
Hainaut , mariée d'abord au prince Fernand , appelé aussi Ferrand
4tiO ANNALES
de Portugal , puis au comte Thomas de Savoie. Les pieuses fonda-
tions (le cette princesse sont rajiportées avec pins Je détail que les
faits militaires et politicpics. On sent que c'est un religieux qui écrit,
tjejiendant les mœurs du tenis sont peintes fidèlement, cl l'on voit
qu'alors les peuples, soumis à leurs chefs, ne discutaient guère d'au-
tres intérêts que ceux de leurs seigneurs. Ils s'occupaient aussi de
religion , et combattaient les novateurs fle'tris du nom d'hérétiques.
Les esprits, entièrement livrés à ces discussions, n'examinaient pas
comme aujourd'hui les princij)es de l'administration civile. 11 n'y
avait d'assemblées que pour employer la violence à combattre ceux
que l'on aurait dû se contenter de persuader ou de convaincre. Il
n'y avait d'émeutes que pour la défense de quelques opinions reli-
gieuses dont aujourd'liui l'examen paraîtrait fort ennuyeux. Jacques
de Guyse ne prend pas la peine d'en rendre compte : il rapporte les
événemens avec beaucoup de simplicité, et sous ce point de vue on
ne le trouvera peut-être pas sans intérêt. 11 nous représente l'esprit
de son siècle, par lequel il fallait passer pour arriver au nôtre. TA-
chons de ne pas rendre nos persécutions politiques aussi cruelles
qu'ont été les persécutions religieuses, et c'est alors que nous aurons
viîritableinent à nous féliciter des progrès de l'esprit humain, ainsi
que de notre civilisation.
Paris, 12 novem1)rc i8.33.
Le marquis de Fortia.
TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME.
(Chapitres. Pages.
LIVRE VINGTIÈME.
I. Bruits divers au sujet de Baudouin, comte de Flandre
et de Hainaut, empereur de Constantinople. ... 3
II. Mariage de Jeanne, fille aînée de l'empereur Bau-
douin, avec Fernand , fils du roi de Portugal. . . 7
III. Vie de Bouchard, frère de Gautier et de Gui, fils
du seigneur d'Avesnes i3
IV. Les filles de Baudouin, qui avaient été envoyées
auprès du roi de France par Philippe, comte de Na-
mur, obtiennent la permission de revenir i^
V. Ratification et célébration du mariage de Margue-
rite, fille de l'empereur, avec Bouchard d'Avesnes. 25
VI. Lettre de Fernand relative à des droits de Bou-
chard dans la Flandre et dans le Hainaut 27
VII. Lettre de Jeanne, comtesse de Flandre, ratifiant
un don de 60 livres fait par Bouchard à Thomas,
seigneur de Hufalize 29
VIII. Lettre de Marguerite au sujet de la donation faite
par son mari à Thomas de Hufalize 3i
MlWÇbis.J Marguerite, femme de Bouchard, est ame-
née par son mari à Étroeung(ou Estrœung, p. ^y5) ,
et met au monde Jean et Baudouin 53
IX. Les abbés de Cîteaux et d'autres abbés sont en-
voyés en Provence pour extirper l'hérésie 37
X. Différend entre les évêques d'Orléans et d'Auxerre,
et le roi Philippe 4i
XI. Croisade des nôtres contre les Albigeois ; mort de
saint Diègue , évêque 4^
XIV. 5i
482 TABLE.
Chapitres. Pages
XII. Du moine Hélinand el de ses écrits 47
XIII. Avènement de Frédéric II à l'empire; expulsion
d'Olhou 5i
XIV. Renaud, comte de Boulogne, est chassé du
royaume de France 55
XV. Caraolère du comte de Boulogne. Son alliance
avec le roi d'Angleterre 59
XVI. Fondation de l'abbaye de Notre-Dame de Fon-
tenelle, près Valenciennes 61
XVII. Lettres approbatives de la fondation de l'abbaye
de Fontenelle 67
XVIII. Préparatifs du départ du roi Philippe pour
l'Angleterre. Croisade des enfiins. . 71
XIX. Réconciliation avec lageburge. Voyage du roi
Philippe en Flandre 70
XX. Robert de Béthune trouve le comte Fernand
dans l'île de Walcheren avec Guillaume , comte de
Hollande 79
XXI. Le comte Fernand fait fortifier la ville d'Ypres. 83
XXII. Fernand, comte de Flandre et de Hainaut, em-
porte d'assaut la ville de Tournai 87
XXIII. Le comte Fernand se rend en Angleterre au-
près du roi, qui le reçoit avec de grands honneurs. 91
XXIV. Le comte Fernand, entrant sur les terres de
Louis , fils du roi , assiège et prend le château de
Tourneham 97
XXV. Guerre des nôtres contre les Albigeois. Le roi
d'Aragon est tué 101
XXVI. De sainte Marie d'Oignies, et de maître Jacques
de Vitri io5
XXVII. Des saintes femmes(iui vivaient alors en grand
nombre dans le pays de Liège 107
XXV ÏIÏ. De leurs détracteurs 111
XXI\. Leur sainteté est reconnue 110
TABLE. 483
Chapities. Pages
XXX. Dernière uKîladie 'e sainte Marie d'Oignies. . 117
XXXT. Autre maladie de sainte Marie d'Oignies. . . 121
XXXII. Son heureuse fin . . . . laS
XXXIII. Le roi Philippe entre en Flandre. Préparatifs
de la guerre de Flandre 129
XXXIV. Dispositions des deux armées pour la bataille. i35
XXXV. Exhortation aux Français. Prière prononcée
avant le combat i^z
XXXVI Premier choc des deux armées iSg
XXXVII. Arrivée des communes. Le combat s'engage
contre le roi Philippe i45
XXXVIII. La bataille s'engage. Fuite d'Othon. ... 149
XXXIX. Comment le comte de Boulogne fut pris. . . i53
XL. Le roi Philippe revient joyeux et triomphant. . . 167
XLI. Le roi reproche au comte deBoulogne son ingra-
titude iSg
XLII. Captivité ducomte Fernand et d'autres seigneurs. i65
XLIII. Ceux de Hainaut, de Cambrai et de Flandre
envoient les évêques de Tournai "A de Térouanne
pour consoler la comtesse 167
XLIV. Jean, roi d'Angleterre, apprenant la captivité
de Fernand, son allié, demande et obtient une trêve
de sept ans 1^5
XLV. Infortune de Jean, roi d'Angleterre 179
XLVI. Innocent III assemble le concile général de La-
tran 187
XLVII. Dégradation de Bouchard d'Avesnes 193
XLVIII. Malheurs de Jean, roi d'Angleterre igS
XLTX. Confirmation des ordres des Frères Mendians
par le papeHonorius 2o3
L. Mort du roi Jean. Louis [fils du] roi [Philippe] s'em-
barque après avoir pris des otages 207
LI. La comtesse Jeanne fait plusieurs fondations pieuses,
en Flandre et en Hainaut, pour le salut de l'ame du
4S4 TABLE.
Chapitres. Pages.
comte Fernaïul 209
LU. Fondation tic l'abbaye d'Épinlieu , de l'ordre de
Cîteaux, près de Mons, par la comtesse Jeanne. . . ai5
LUI. Passage général des croisés outre mer. Leur pre-
mière marche 221
LIV. Vie du saint homme qui fonda l'abbaye de reli-
gieuses de l'Olive 226
LV. Parvenu à l'adolescence , il succombe à plusieurs
tentations ; mais un avertissement de Dieu le relève. 229
LVL II arrive , guidé par le ciel , au lieu qui avait été
marqué, et y vit pendant long-tems comme les ani-
maux des forêts 205
LVIT. Maître Jean de Nivelle, chanoine d'Oignies,
vient à son ermitage pour éprouver si l'esprit de
Dieu était en lui 25^
LVin. Il se livre assidûment au travail et à la prière. 2^1
LIX. Berte, dame du lieu, avec le consentement de
son fils, donne au saint homme un lieu pour bâtir
une église 24^
L\. Miracle des trois espèces de grains qui se trouvè-
rent, au tems de la moisson, dans un champ où on
n'avait semé que du seigle 25 1
LXL Vision consolante d'un homme de belle figure qui
s'entretient long-tems avec l'ermite 255
LXII. Jean de Béthune , évoque de Cambrai , lui con-
fère par dégrés tous les ordres, jusqu'à la prCtrise. 367
LXin. Après avoirété ordonné prêtre, il fait bâtir une
église de pierre avec les largesses des fidèles. . . . 2G1
LXIV. L'église étant achevée , l'abbesse de Fonlenellc,
de l'ordre de Cîteaux, y transfère son couvent. . . 265
LXV. L'ermite est consolé penditnt une famine. Un pain
lui est apporté du ciel aOj)
LXVL De deux événemens miraculeux qui arrivèrent
à l'ermite 271
TABLE. 4^5
Cliapitres. Pages.
LXVII. Douze religieuses de l'ordre de Citeaux vien-
nent habiter l'ermitage pour y servir Dieu 275
LXVIII. Une pieuse dame étant malade, fait appeler
près d'elle l'ermite, (jui était près de sa porte. . . . 281
LXIX. La comtesse Jeanne, par l'entremise du pape
Honorius, de son légat et de plusieurs évêques, traite
avec le roi de France de la rançon de Fernand. . . 287
L\X. Saint François convoque un chapitre des frères
de son ordre à Assise SQJ
LXXÏ. Les frères mineurs paraissent pour la première
fois dans le Hainaut en i2i5 295
LXXIL Les frères mineurs sont transférés du Mont-
de-la-ChapelIe à Saint-Barthélemi 299
LXXIII. Ils s'occupent, les uns à faire des nattes , des
j)aniers, ou de la toile, les autres à composer des
livres 5o5
LXXIY. La comtesse Jeanne envoie à Valencienncs son
gouverneur, qui offre de l'argent aux frères mineurs,
mais ils le refusent ^07
LXW. Le gouverneur étant allé à Arras, s'entretient
avec les frères, et reconnaît parmi eux Josse, son
oncle 5i5
LXXVI. Frère Josse raconte au gouverneur ce qui lui
est arrivé, et nomme clievaliers plusieurs nobles qui
avaient pris l'habit de l'ordre 317
LXXVII. Contestation du frère Josse avec le gouver-
neur sur les avantages de leur condition 525
LXXMII. Un ermite qui demeurait dans le bois de
Glancon, se fait passer pour l'empereur Baudouin. 55i
LXXIX. Le gouverneur rapporte à la comtesse Jeanne
ce que frère Josse lui avait dit 555
LXXX. L'évêque de Senlis est envoyé par le roi pour
savoir la vérité 559
LXXXI. Le gouverneur de la comtesse Jeanne forme,
486 TABLE.
Chapitres. Pages,
par son conseil , le projet de bâlir à GanJ un cou-
vent pour les frères mineurs 343
LXXX.1I. Le comte Fcrnand, étant à Paris, donne au
gouverneur le donjon de Valenciennes pour y fonder
un couvent de frères mineurs 347
LXXXIII. Les lettres du comte Fernand sont accueil-
lies à Valenciennes avec une satisfaction universelle,
malgré l'opposition du prieur de Saint-Sauve. . . 35i
LXXXIV. Les frères mineurs refusent l'offre qui leur
était faite du donjon de Valenciennes 35^
LXXXV. La comtesse Jeanne envoie des députés au
pape Honorius et à saint François, qui vivait encore
à cette époque 363
LXXXVL Lettres adressées par la Cour de Rome aux
frères mineurs sur leur translation dans le nouveau
couvent du donjon 36^
LXXXVn. La comtesse envoie de Lille des ouvriers
pour bfitir un nouveau couvent 371
LXXXVIII. La comtesse Jeanne visite en personne les
frères mineurs qui demeuraient encore à Saint-
Barthélemi 377
LXXXIX. Les Frères prêcheurs viennent pour la pre-
mière fois à Valenciennes 385
XC. Mort du comte Fernand , ses obsèques et sa sépul-
ture. Les frères mineurs et les Frères prêcheurs. . . 3gi
XCL Thomas, comte de Flandre et de Hainaut, et
Jeanne sa femme, font de grandes libéralités aux
frères mineurs et aux frères prêcheurs 395
XCIL Arrivée du roi de Jérusalem en France. Mort du
roi Philippe 4o'
XCIII. Expédition du roi Louis contre les Poitevins.
Le faux comte Baudouin 4<^5
XCIV. Le roi Louis envoie dire au faux comte de ve-
nir le trouver à Péronnc, et lui fait remettre un sauf-
TABLE. 487
Chapitres. Pages.
conduit , 4^9
XCiy .[bis.) Le faux comte Baudouin est mandé par le
roi de France ^\5
XCV. Prise d'Avignon par le roi Louis 42»
XCVI. Mort du roi Louis (VIII), couronnement de
son fils du même nom. Mort du pape Honorius (III). Iii5
XCVII. De Sainte-Llizabeth 4^9
XCVIII. Dispersion des écoliers de Paris, et autres
événemens 4^5
XCIX. Expédition outre mer sous la conduite du roi
de Navarre : Différends entre l'empereur Frédéric et
le pape Grégoire ^3q
C. Condamnation de l'empereur Frédéric, prédication
de la croisade 443
CI. Première mission des frères prêcheurs et des frères
mineurs chez les Tartares 447
Cil. Fondation de l'abbaye du Quesnoi 449
CIIÎ. Fondation de l'abbaye de religieuses d'Ath, de
l'ordre de Saint-Bernard, dite le refuge de la Vierge. 4^3
CIV. Traité de paix entre la ville de Tournai , et Gau-
tier d'Avesnes 459
CV. tloge de Jean d'Avesnes, fils aîné de Marguerite,
soeur de la comtesse Jeanne ^6^
CVI. Retour de Baudouin, empereur de Constanti-
nople, fils de Pierre , comte d'Auxerre, et de la com-
tesse Yolande. 469
CVII. Donations faites à Bouchard, à Jean et à Bau-
douin d'Avesnes 47^
CVIII. Le comte Thomas fait faire un sceau, et ré-
parie divers châteaux ^rj^
FIN DE LA TABLE DU TOME QUATORZIÈME.
En tête du livre vingtii-nic, cl conscquemment de ce vo-
lume , est une miniature représentant Margucn'le de Flandre,
qui épouse Bouchard d'Avesnes, en présence de sa sœur
Jeanne et de son beau-frère Fernand de Portugal.
On trouvera rue de la Rochefoucaud, n" 12, outre les quatorze
volumes qui ont paru de l'histoire de Hainaut , qui seront bientôt
suivis des deux derniers;
L'ART DE VÉRIFIER LES DATES en trente-lrois volumes
in-8" , savoir:
PREiMiÈRE PARTIE. Teins antérieurs à l'ère chrétiennes cinq
volumes in-80 forinanl un volume in-4° ou un volume in-f" pour
ceux qui ont l'édition des Bénédiciins.
SECONDE PARTIE. Depuis l'ère chrétienne jusqu'à l'année 1770,
dix-huil volumes in-8° ou cinq volumes in-4° suivis d'une table
formant un petit volume in-80 et une livraison in-4°.
TROISIÈME PARTIE. De 1770 a 1827, huit volumes in-8'' for-
j mant deux volumes in-4° elin-f». Ils sont suivis d'une table lor-
maut un volume in-8" et une livraison in-4o ou in-f".
Ces trois partiessontcompletes.il n'a paru que le commencement
de la quatrième.
QUATRIÈME PARTIE. Tableau chronologique de l'histoire d'A-
méri(|ue. Il en a paru cinq volumes in-8°; les quatre premiers
sont suivis d'une table, et forment un volume in-4'' ou in-f".
L'impression du sixième volume in-80 est fort avancée et ter-
minera l'histoire du Brésil. Il faudra encore six volumes pour
compléter l'histoire de TAmérique.
Le prix de chaque volume in-S" est de 7 fr.
in-4° 45 fr.
in-f° y S fr.
On a tiré, dans le seul format in-4o, des exemplaires sur pa-
pier vélin , dont le prix est double, c'est-à-dire de 90 h'.
On trouvera à la même adresse tous les ouvra2,es faits ou publiés
par M. le marquis de Fortia d'Urban de l'Institut Royal de
France (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres).
University of Calilornia
SOUTHERN REGIONAL UBRARYFACIU^
^-^ liriNG^^lls '«UflRN."9009ll388
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Form L9
iversity of Ca
Southern Regi
Library Faci
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